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L'amnistie était da mois de mai précédent

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sans qu'il fût besoin de les convaincre d'un autre crime ou délit.

La prime fixée par tête de bandit pris ou dénoncé était portée à deux cents écus.

11 est bon de préciser que cette rigueur à propos des travestissements n'était pas à l'adresse des malvivants déclarés qui, loin de se cacher, opéraient toujours à face découverte ; mais bien à celle des petits voleurs par raccroc qui détroussaient sur les grands chemins, dans l'espoir qu'on mettrait leurs vols au compte des brigands, et allaient ensuite en manger tranquillement le produit dans leurs respectables familles.

Du reste, ces bandits amateurs n'exerçaient pas sur le territoire de Frosinone, où les mal-vivants, très à cheval sur leurs prérogatives, ne les auraient pas tolérés.

Gasparoni à raconté lui-même que, après le meurtre du frère de sa maîtresse, meurtre qui le séparait à jamais de celle qu'il aimait, il avait été pris d'une désolation profonde et d'un dégoût ab- ^solu de la vie. Il allait à la montagne sans parti pris, lorsqu'il y fut rencontré par un chef de bande, Dominique le Calabrais.

Dominique était le frère de ce Gaëtano, également surnommé le Calabrais^ dont nous avons déjà parlé et qui, actuellement interné à Sonnino, y menait la douce existence que vous savez.

Dominique persuada à Gasparoui que son crime étant irrémissible, il ne lui restait qu'à s'affilier.

Gasparoni le crut, se laissa armer de la carabine, du coutelas, de la patroncina^ fit serment de fidélité à la malvivance et passa brigand à l'unanimité

S'il faut s'en rapporter à lui, il ne tarda pas à s'en repentir; mais rien ne nous oblige à le croire sur sa parole.

Dominique le Calabrais était un homme d'environ quarante ans, ancien sbire pontifical à Frn<;iûone même. Rien de curieux comme la facilité qu'ont, dans ce pays, les sbires à devenir brigands et les brigands à tourner aux sbires.

Toutes les passions mauvaises, la cruauté gratuite, l'ingratitude, la dépravation la pluséhontée étaientle partage de ce chef. Les meurtres dont il s'est souillé sont innombrables, et tous témoignent qu'il versait le sang pour le sang lui-même. Sa bourse ne s'ouvrait jamais que pour engloutir. Il ne dominait que par la terreur les pâtres qui lui servaient d'intermédiaires. Il abusait de leurs femmes,* de leurs filles, ne leur laissant que le déshonneur et les larmes en échange des services qu'il en exigeait.

La domination d'un pareil homme ne pouvait s'imposer longtemps à Gasparoni, lequel avait au

moins, dans un coin de Tâme, quelques cordes généreuses qui vibwient parfois.

La bande s'était augmentée de deux nouvelles recrues : Àllessandro Massaroni et Bartolomeo Varroni, tous deux du môme âge que Gasparoni et ses compatriotes.

Ils résolurent de se séparer de Dominique, et furent suivis par quelques autres également origi- i nairesdes États du pape. '

Il y eut dès lors deux bandes : la bande napolitaine et la bande pontificale. ,

Soit en raison de son ascendant personnel, soit en raison de l'expérience pratique des montagnes qu'il devait à sa qualité de berger, Gasparoni fut nommé le chef de C:3tte dernière bande.

Les gouvernements de Rome et de Naples avaient tant d'affaires sur les bras, ils étaient si ébranlés par les commotions politiques qui se succédaient les unes aux autres, que tout se bornait à de stériles édits et que le brigandage prospérait à miracle.

Gasparoni ne tarda pas à se signaler par des captures importantes. L'or poussait en quelque sorte sous- ses pas. Son premier soin fut de faire habiller magnifiquement ses compagnons et de leur procurer des armes de précision damasquinées avec luxe. Il se complaisait à la mise en scène d'un brigandage qui se respecte et de bonne tenue. Il avait le caractère facile, la parole insinuante, la

maîn toujours ouverte, et jetait l'argent comme il le gagnait \ à ce point que les bergers et les fournisseurs Taimërent bientôt autant qu'ils détestaient Dominique.

Les brigands ne sont pas parfaits ; on l'admettra volontiers. Aussi était-il dans Tordre des petitesses humaines que l'ancienne bande jalousât la nouvelle. Les vieux ne voulaient rien moins que tuer et dévaliser les plus jeunes, menaçant Dominique de l'abandonner s'il ne les mettait tout au moins en mesure de rivaliser d'élégance avec les compagnons deGasparoni.

Si le hasard avait permis que les deux bandes se rencontrassent en ce moment, elles seseraient peutêtre détruites Tune par l'autre, et c'eût été un fier débarras pour les gouvernements de Rome et de Naples.

Le hasard, parfois si adroit, manqua de tact en cette circonstance.

Cependant, en attendant que cette rencontre eût lieu, Dominique songeait à se réhabiliter dans l'esprit des siens par une action d'éclat.

Dominique se concerta avec un berger du nom de Marzo, lequel tenait, à ce qu'il paraît, un bureau de renseignements officieux, et pouvait sans doute le mettre sur la voie d'une razzia mémorable.

On était alors à la fin de septembre 1814, époque de villégiature.

Marzo apprit à Dominique que précisément son maître devait, à quelques jours de là, réunir à sa maison de campagne toute la noblesse des environs.

Il devait y avoir là un magnifique coup de filet et de grosses rançons à palper.

Dominique appela Marzo son meilleur ami, et lui promit une forte part dans les bénéfices.

Seulement, Dominique avait perdu de vue une chose : c^'est qu'il avait autrefois infligé à Marzo une de-ces mésaventures conjugales qu'on pardonne rarement.

C'était donc tout bonnement un piège que Marzo avait résolu de tendre à son excellent ami Dominique.

Le berger aurait pu se concerter avec les autorités locales; mais telle était la croyance générale que les archers «t les bandits s'entendaient, qu'il préféra s'en aller jusqu'à Mola-di-Gaëta prévenir le commandant militaire.

Le commandant fixa une date où il ferait marcher nuitamment des troupes par Fondi et se trouverait lui-même à leur tête, aux portes du château, dès la pointe du jour.

Ce plan combiné, Marzo retourna vers Dominique, et lui annonça que la fête aurait lieu le 28 septembre.

— Vous ne savez. pas, ajouta-t-il, un bon tour auquel j'ai pensé?

— Voyons celai demanda le bandit, en se frottant déjà les mains de Taubaine promise.

— Personne n'habite actuellement le château, reprit Marzo, si ce n'est moi gui suis préposé à sa garde. Mon maître et ses invités ne doivent arriver que da^ns la matinée du 28. Les provisions les plus recherchées, les vins les plus fins garnissent déjà le cellier et Toffice... A votre place, cher ami, j'arriverais avec tous mes hommes le 27 au soir, je souperais au château, je ferais bombance, et le lendemain, lorsque la société arriverait, elle se trouverait naturellement prise dans votre embuscade.

Dominique le Calabrais n'était décidément qu'une brute, plutôt faite pour obéir que pour commander. Fasciné sans doute par la splendeur du butin qui déjà miroitait à ses yeux avides, il donna tète baissée dans ce traquenard qu'aurait éventé le stratégiste le plus vulgaire.

Heureuses ou néfastes, attendues ou redoutées, toutes les dates arrivent en leur temps. Le 27 septenabre arriva comme les autres, et Domnique ne manqua pas de se rendre au château avec toute sa bande, composée d'une femme et de dix-sept hommes.

Hélasl oui,unefemmel

C'était une marchandede Lenola, — royaume de

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Naplcs, — dont la spécialité avait été de fournir les mal-vivants, et qui, poursuivie de ce chef, — il y allait de la vie, — n'avait rien trouvé de mieux à faire que de venir embellir l'existence de Dominique.

Marzo fit les honneurs de la villa avec un empressement du meilleur augure. On se mit à table. Le commandant de Mola-di-Gaëta avait fait les frais du festin.

Dominique avait bien eu la précaution de poster des sentinelles autour du château; mais, à force de venir prendre part aux libations de leurs camarades, elles finirent par trouver plus commode de prendre place à table et de n'en plus bouger.

Le lendemain, au petit jour, les brigands furent réveillés par des tambours qui battaient la charge.

Le commandant et sa troupe cernaient le château.

Le Calabrais se frotta les yeux, sauta sur sa carabine, secoua ses hommes et appela Marzo, qui se garda bien de paraître, par cette excellente raison qu'il était passé à l'ennemi.

Dominique reconnut enfin le piège où il était tombé, et se prépara à faire une défense désespérée.

Les portes furent barricadées; la fusillade s'engagea par les fenêtres, et déjà plusieurs soldats avaient été tués, lorsque le commandant ordonna

de mettre le feu aux quatre coins du château, dont les greniers étaient remplis de foin.

La fusillade continuait, pendant que les flammes se propageaient avec une rapidité dévorante.

Jugeant toute fuite impossible, quatre brigands et la femme dont nous avons parlé se jetèrent au milieu de rincendie et y périrent.

Alors le commandant fit battre un ban et ordonna aux assiégés de jeter les armes.

Dominique aurait pu répondre comme ce héros de Tantiquité : « Viens les prendre I » Mais il préféra arborer un mouchoir blanc au bout d'un bâton, pour signifier qu*il se rendait.

Les treize bandits qui restaient, toujours ce chiffre fatal! furent garrottés un à un, à mesure qu'ils sortaient du château, et transférés à Fondi.

Traduits devant le tribunal de Gapoue, ils furent fusillés sans merci.

11 y avait, entre les mal-vivants des différentes bandes, un pacte, une sorte d'assurance mutuelle qui les obligeait à poursuivre et à tuer les traîtres, quels que fussent les chefs de la bande trahie.

Il en résulta que, si intimement charmé que fût Gasparoni d'être débarrassé d'un collègue gênant, il n'en dut pas moins traquer à outrance le pâtre ^xx\ abois.

C'est ainsi que, tout en succédant à Caliguîa,

l'empereur Claudius se vit obligé de punir le régicide auquel il devait la pourpre.

Pour en finir tout de suite avec Marzo, nous dirons que la seule ressource qui lui resta fut de s'enrôler dans la police papale. Huit ans après, en 1822, il espérait que le temps avait fait sa besogne habituelle, qui est d'amener l'oubli, et se rfsqua seul par les chemins pour aller revoir sa famille qui habitait Lenola; mais la vengeance veillait et lui envoya deux coups de fusil, comme §i elle eût voulu tuer à la fois le traître et le sbire.

Décret du cardinal Consalvi. — La cavalerie dans les montagnes. — De l'utilité des cloches d'alarme... pour les malviyants. — Conduite des amnistiés. — La bataille de Macerata.

— Murât détrôné. — Le siège de Gacte. — Le général Bianchi.

— Gasparoni dans le camp autrichien. — La famille Fabrizzi. Comment Gasparoni redevient brigand. — Il s'aperçoit que sa bourse est déserte et la repeuple aussitôt. — Le curé de Campo-di-Miele. — Un homme de confiance.

Le secrétaire d'État, cardinal Consalvi, continuait à faire pleuvoir sur la malvivance d'inutiles décrets qui ne l'atteignaient guère.

Celui du 12 août 1815 est curieux : Son Éminence constatait, dans le même paragraphe, t que

» les mesures prises Jusque-là avaient eu les meil- » leurs résultats, et que cependant le brigandage se » développait chaque jour en de plus effrayantes » proportions. »

Il nous semble que la seconde de ces allégations dénient quelque peu la première.

L'article 2 affectait < spécialement à la poursuite t des bandits une colonne mobile de cavalerie et » d'artillerie. »

Des chevaux et des canons sur les montagnes et dans les ravins qui servaient habituellement de retraite aux bandes insurgées, alors que des hommes légèrement armés n'y pénétraient qu'avec peine!

II faut le lire pour le croire.

L'article 10 ordonnait • de sonner les cloches à » l'approche des brigands, » ce qui avertissait, à. la vérité, les populations, mais avertissait aussi les bandits qu'il ne leur restait plus qu'à battre en retraite.

Les articles 18 et 22 étaient mieux inspirés.

Le premier décrétait que les églises, chapelles et couvents cessaient d'être lieux d'asile^ei qu'il était désormais permis d*y poursuivre les mal-vivants t avec le respect et la décence exigés en pareil cas. »

Le second accordait la vie sauve et promettait € une peine douce » aux brigands qui se constitueraient prisonniers dans le délai de quinze jours.

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Nous ne savons si le cardinal était enchanté de son œuvre^ mais, à coup sûr, ces messieurs de la montagne devaient s'en frotter les mains.

Pendant ce temps, les amnistiés continuaient à exercer sous la garantie du gouvernement.

Gaëtano, le Calabrais, pour s'entretenir la niaio, 8*était fait boucher à Sonnino; mais il ne payait ses bêtes aux éleveurs qu'à coups do bâton.

Decinnove continuait à se pavaner dans Sezza, où il rançonnait les propriétaires.

Tambucci allait souvent, la nuit, revoir ses amis à la montagne; il leur fournissait des armes et des conseils^ narguait les habitants de Vallecorsa qu'il avait naguère pris ou dépouillés, se parait à leurs yeux de leurs propres bijoux et paraissait ne pas se ressouvenir le moins du monde que, grflce à lui, monsignor Ugolini n'avait plus que neuf doigts au lieu de dix.

Tout cela à raison de trente sous par jour, que leur payait exactement le gouvernement bénévole.

Toutefois, cette entente cordiale devait mal finir, comme nous le dirons plus tard.

Revenons à Gasparoni:

Murât venait de perdre son royaume à la bataille de Macerata (1815), et les restes de son armée s'étaient enfermés dans Gaëte, où l'assiégeait le général Bianchi à la tête d un corps autrichien.

Ce général, à qui le bois importait pou pourvu

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qu'il fît flèche, publia une amnistie qui autorisnit tous les bandits, brigands ou autres, à se réintégrer dans le royaume.

Gasparoni envoya un affidé au général pour lui demander si les sujets du pape étaient compris dans cette amnistie.

La réponse ayant été affirmative, Gasparoni et sa bande, munis d*un sauf-conduit, se rendirent à MoIa-di-Gaëta, où était le quartiergénéral allemand. Ils y furent reçus avec tous les égards qu'on ne leur devait pas.

Il y ayait à Gaëte une riche famille appelée Fabrizzi. De tout temps, les Fabrizzi avaient exécré les Bourbons de Naples, semant Tor à pleines mains pour leur aliéner Topinion et saper le trône du roi Ferdinand. Après Marengo, les Fabrizzi s'étaient donnés corps et âme, au roi Joseph d'abord, puis au roi Murât.

La chute de l'empereur causa à celte famille un chagrin profond, sans compter que, les Bourbons revenant, l'heure des représailles allait sonner, et qu'elle aurait à rendre un terrible compte au pouvoir nouveau.

Cependant les Fabrizzi avaient le courage de leurs opinions. Quand l'armée de Murât se retira dans Gaëte, clB futun Fabrizzi qui ravitailla la place à ses frais. Un autre membre do cotte famille, un

prêtre, ne quittait pas les remparts, stimulant les assiégés de l'exemple et de la voix.

Sur ces entrefaites, un homme à mine suspecte ut arrêté par Gasparoni an moment où il se coulait furtivement sous la tente du général Bianchi, au . camp de Mola-di-6aëta.

Cet homme, qui cachait un poignard sous sa veste, avoua son intention de tuer le général, et accusa, à tort, le chanoine Fabrizzi de la lui avoir inspirée.

Dès lors Gasparoni passa pour avoir sauvé Bianchi, lequel lui prouv-a sa reconnaissance en le chargeant d'aller mettre à sac un palais que les Fabrizzi avaient à Itri, et de s'emparer de leurs troupeaux nomades qu'il ramènerait au camp.

Cette mission rentrait trop bien dans les habitudes de Gasparoni pour qu'il ne s'en acquittât point parfaitement.

La place de Gaëte, que les Autrichiens investissaient par terre et les Anglais par mer, fut obligée de capituler. Le général Bianchi y entra à la tête de son armée, et le chanoine Fabrizzi fut expédié à Naples, chargé de malédictions et de chaînes.

Que les muratistes fussent victorieux, et il devenait archevêque ou cardinal.

Gasparoni était entré à Gaëte en vainqueur, à la suite du général. A cette heure, grâcef à la protection de Bianchi, il était en passe de prendre du

service et de se réhabiliter. Lui-même en avait, à ce qu'il paraît, le désir très-formel.

Malheureusement, un jour que Gasparoni se disposait à aller visiter les vaisseaux anglais, Âlessandro Massaroni, un de ses anciens compagnons de malvivance, insinua qu'on ne Ten laisserait pas revenir, et qu'il y resterait prisonnier.

Le soir, au détour d'une rue, et comme pour le confirmer dans sa défiance, un inconnu lui glissa à l'oreille que l'amnistie proclamée par le général n'avait été ratifiée par le roi Ferdinand qu'à l'égard des sujets napolitains, et que, quant à lui, Gasparoni, sujet papal, il serait arrêté le lendemain et livré aux autorités de Frosinone.

Gasparoni aurait dû aller droit au général Blanchi, en appeler à sa gratitude, à sa loyauté, et lui demander net ce qu'il devait espérer ou craindre.

Au lieu de cela, la peur le prit; il se vit déjà sur la place du marché à Frosinone, pendu à quelque fourche patibulaire, honni, lapidé par la foule, et, rassemblant à la hâte quelques-uns de ses compagnons, il reprit^ la nuit même, le chemin de la montagne.

Ce qu'il y a de certain, c'est que, mystification, haine ou vengeance, il n'y avait pas un mot de vrai dans les avertissements qu'il avait reçus. L'événement le prouva , en ce que ceux de ses

compatriotes restés dans le royaume des Denx- Siciles sur la foi de l'amnistie purent s'y marier par la suite et y faire souche d'honnêtes gens.

Gasparoni avait vécu à Gaëte avec 'son insouciance et sa prodigalité habituelles, mais sur ses bénéfices passés et en ne dépouillant personne, comme an ex-brigand qui veut vivre tranquillement de ses rentes.

Pris au dépourvu comme la cigale, il retournait à la montagne les poches vides, lorsque en passant par Càmpo-di-Miele, dans la Terre de Labour, il daigna choisir le curé de cette commune pour repeupler sa bourse.

Ce curé passait pour riche. Gasparoni entra seul au presbytère, sella lui-même la mule du pasteur, le pria de monter dessus, sauta en croupe, piqua des talons... et le tour était fait.

Le lendemain, le curé dut écrire à sa famille de lui envoyer deux mille écus; la famille n'en envoya que mille, et Gasparoni allait se contenter de cette somme, lorsqu'il fut tiré à l'écart par le messager.

— Seigneur brigand, lui dit ce dernier, les deux mille écus étaient prêts ; je les ai vus et palpés ; on ne s'est ravisé qu'au dernier moment. C'est tout simplement une supercherie, — apparenza^ — dont on a pensé que vous seriez dupe; exigez le tout et vous J'aurez.

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Gasparoni regarda l'envoyé dans le blanc des yeux. .

— Qui es-tu? lui demanda-t-il.

— L'homme de confiance de la famille.

Gasparoni toisa cet homme de confiance de son

regard noir : un terrible regard, que ses compagnons baptisaient ainsi.

Puis, retournant vers le pasteur :

Monsieur le curé, reprit-il, vous avez là un fidèle serviteur que je vous engage à mettre à la porte le plus tôt possible. S'il est vrai que vous puissiez disposer de la somme entière, comme il me le dit, je compte sur votre délicatesse pour me l'envoyer ce soir même... Partez, vous êtes libre.

£t comme le pasteur s'était empressé de profiter de la permission :

^ A propos, lui cria de loin le brigand, vous savez que, si je ne recevais pas mille écus ce soir^ j'irais les chercher demain.

Et il les reçut.

Ce que c'est pourtant que la bonne foi... quand elle eât doublée d'une bonne peur!

8'l LEâ *AL-VlVANtS

De l'agrément qu'il y a, pour des bandits, à être à cheval sur une frontière. — Convention entre le saint-siége et l'État de Naples. — Le brigadier Rila. — Premier meurtre de Giuseppe Decesaris. — Monsignor Ugolini, délégat à Frosinone. — Retour de trois amnistiés à la malvivance. — Luigi Masocco. — La cabane des charbonniers. — Un brouillard qui s'élève et se dissipe à point nommé. — Où les gendarmes se montrent... et disparaissent aussitôt, — Première blessure de ^ Gasparoni. — Il reste confié aux soins de trois mal -vivants. . — Ls médecin de Terracine. — Procédé de Masocco pour l'engager à îfller tàter le pouls de Gasparoni. — Une visite de mille francs.

Ce qu'il y avait d'agréable et surtout de commode pour le brigandage, c'était d'être en quelque sorte à cheval sur une frontière, avec un pied chez le pape et Tautre chez le roi de Naples.

Il en résultait que lorsqu'un des deux États, se réveillant de sa léthargie, harcelait un peu plus vigoureusement les bandits, ces derniers se réfugiaient chez le voisin, où, à charge de revanche, ils étaienf accueillis par leurs confrères avec Thospilalité la plus écossaise.

Cet inconvénient avait fini par frapper les deux États limitrophes, si bien que, à la date du 4 juillet 1816, le cardinal Consalvi, pour Rome, et le marquis de Fuscaldo, pour Naples, signèrent une

convention dont nous extrayons la clause principale :

c Que, en cas de flagrant délit ou de collision » ouverte, les forces* armées respectives pourraient » poursuivre les malvivanis d'un État sur l'autre. »

La mise en vigueur de cette mesure paraissait devoir être si efficace, si décisive, qu'elle fut limitée à quatre mois, quitte à la prolonger, d'un commun accord, si les circonstances l'exigeaient.

Elles l'exigèrent, comme on le pense bien, car nous ne sommes qu'en 1816 et le brigandage ne prit fin qu'en 1825... quitte à recommencer de nos jours. Encore mourut-il de sa belle mort, réduit par la ruse et non par la force.

Du reste, ces édits, ces conventions, cette cavalerie, ces cloches, ces canons, tout cela n'était qu'une stérile mise en scène, de la poudre jetée aux yeux des populations par un gouvernement vermoulu qui jouait à la vigueur comme les enfants jouent aux soldats.

A Rome, un libéral qui ne va pas à confesse sera toujours plus surveillé, plus redouté qu'un voleur de grand chemin qui fait semblant de dévotion.

L'administration choisissait ses agents, comme si elle eût pris à tâche de leur faire produire le plus de brigands possible.

Ainsi, elle avait envoyé à Prossedi, diocèse de Ferentino, et comme brigadier*de police, un bandit amnistié, du nom de Yincenzo Rita. -

Or, la mode ëlait alors, parmi la jeunesse italienne des campagnes, de porter des chapeaux enrubannés et de longues tresses de cheveux qui pendaient le long des tempes^

Cette mode, originaire des mal-vivants, était mal vue par l'autorité, qui la considérait comme une bravade ou comme une espèce de solidarité morale avec les brigands.

Au nombre des habitants de Prossedi était un jeune homme, Giuseppe Decesaris, qui se faisait remarquer par la profusion de ses rubans et Texubérance de ses tresses, à ce point qu'un jour, en pleine place du village, au sortir de la messe, le brigadier de police lui enleva son chapeau, en coupa les rubans qu'il foula aux pieds, puis, l'empoignant aux cheveux, le secoua si rudement que les tresses du jeune homme et le jeune homme lui-même en souffrirent beaucoup.

Le brigadier Rita, bien armé, d'une force peu commune, était de plus, accompagné de ses archers, ce qui rendait, pour le moment, toute défense inutile.

Decesaris n'articula pas une plainte et rentra chez lui. Là, il prit un tromblon, le bourra de balles coupées, qu'il combina avec je ne sais quelle cire fulminante dont l'explosion faisait des ravages affreux. La nuit venue, il alla se cacher sous un porche obscur et tua nel le brigadier à deux pas de chez lui.

La femme de ce dernier, attirée par l'explosion, se hâta d'accourir. Son mari flambait comme une torche. Elle courut chercher de l'eau et éteignit rincendie; mais la vie de Vincenzo Rita s'était éteinte du même coup.

Et voilà comment Giuseppe Decesaris tourna au brigandage.

Ceci se passait le 1*' novembre 1815, jour de la Toussaint. Vers ce temps, monsignor Ugolini, — le même que nous avons vu dévaliser par Tajnbucci d'une bague et d'un doigt, — fut nommé délégat de la province Maritime et de Campagne.

Les amnistiés donnaient plus que jamais des sujets de plaintes, et le délégat était personnellement payé pour s'en émouvoir. Il s'en émut donc et résolut de frapper un coup décisif en les faisant arrêter.

Seulement il fit cette réflexion : qu'il y en avait, dans le nombre, dont la conduite était irrépréhensible; que les bons ne devaient pas être confondus avec les mauvais, etque, dès que le bruit de l'arrestation de ces derniers se serait répandu, il se pourrait fort bien faire que les autres, croyant à une mesure générale, prissent la fuite et retournassent par force majeure à la malvivance.

Que faire pour obvier à cet inconvénient?

Monsignor Ugolini jugea qu^ le plus simple était de commencer par les mettre tous indistinctement

sons ia main de la justice, se réservant défaire élargir ensuite ceux qui se trouveraient ne rien avoir à leur charge.

Cette combinaison avait du bon, mais elle ne réussit qu'à demi.

La même nuit et à la même heure, par toute la province, les divers domiciles des amnistiés furent envahis par la force armée. Mais il se trouva que trois d'entre eux, Domenico Franelli, Mangiafighi et Luigi Masocco, n'étaient pas rentrés.

Les deux premiers, qui étaient de San Stephano, virent, de loin, des sbires à leur porte, et, flairant un piège, prirent la fuite sur Theure.

Masocco avait été gracié en 1814, après avoir vécu dix ans dans la malvivance. Il se conduisait bien et avait épousé la plus belle fille de Sonnino; on l'appelait du joli nom de Maria-Grazia. Masocco gardait en ce moment une ferme — la ferme Pia — dans les Marais-Pontins. Sa femme courut, la nuit naême, l'informer des poursuites dont il était l'objet.

La conscience nouvelle de l'ex-brigand était fort tranquille, mais le malheur voulait qu'il en eût une ancienne, toute chargée d'iniquités dont il se figura qu'on allait lui demander compte.

Il décrocha donc sa bonne carabine des anciens jours, pressa une dernière fois Maria-Grazia sur son cœur, et s'en fut à cet éternel refugium peccatorum que l'on appelait la montagne.

Masocco rentra là comme un souverain détrôné à qui les caprices du sort viennent de restituer ses États. Gasparoni lui-même, s*inclinant devant Texpérience du bandit émérite, lui céda le commandement de sa bande.

Masocco, jaloux de justifier la distinction flatteuse dont il était l'objet, signala son entrée au pouvoir par la prise d'un riche propriétaire du royaume de Naples.

Le messager porteur de la rançon du prisonnier revenait nanti d'une somme importante, lorsqu'il tomba au pouvoir des gendarmes napolitains, qui arrachèrent de lui, à coups de plat de sabre, la désignation de Tendroit où il devait rejoindre les malvivants.

Le rendez-vous donné était dans une cabane de charbonniers, située à l'angle d'un carrefour ap- ^WOpaco della-Pala, entre Monticello-di-Fondi et Terracine.

— Va devant, dit le brigadier au messager, et sers nous de guide.

Le pauvre diable se trouvait entre deux alternatives également fâcheuses : être tué, tôt ou tard, par les mal-vivants pour sa trahison, ou assommé, sur l'heure, par la force armée pour sa résistance. Des deux incqnvéniens il avait naturellement choisi le plus éloigné.

Le§ gendarmes jugèrent adroit de devancer les bandits e( de se poster dans la cabane même.

Ce jour- là il pleuvait providentiellement à vçrâe; un ëpai» brouillard obscurcissait Tatmosphëre : ce qui avait permis aux gendarmes d'exécuter leur dessein sans être dépistés par les vedettes de Masocco, qui ne marchait jamais qu'avec les plus grandes .précautions.

Le brouillard semblait s'être mis' aux ordres de la force armée; il se dissipa dès que celle-ci n'en eut plus besoin pour se cacher, et au moment où il allait lui devenir nuisible en Tempêchant de voir venir les bandits.

Masocco avait choisi TOpaco-della-Pala parce que plusieurs routes y aboutissaient, et que l'on pouvait s'assurer de loin qu'elles étaient libres.

Cependant, à deux portées de fusil de la cabane, il fut frappé de voir que la porte en était fermée, la fenêtre calfeutrée et que pas l'ombre d'un charbonnier ne paraissait aux alentours.

On devine que les oharjjonniers étaient consignés et gardés à vue parla force armée qui sq méfiait de leur connivence,

Masocco, soupçonnant un piège, proposa do rebrousser chemin, quitte à éclaircir \^ chose plu» tard et à nq loucher la rançon attendue que le lendeniain,

Mais Gasparoni ne partageait pas cet ayis» Il sou*

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tintqn'i] y aurait de la lâcheté à reculer; que s'il était arrivé quelque chose de fâcheux aux charbonniers ou au messager, c'était une raison de plus pour s'en inquiéter ; que, d'ailleurs, ils étaient en force, et que, à supposer qu'il y eût de la gendar» merie sous roohe, il ne serait pas fâché de lui dire deux mots.

--Après tout, ajouta-t'il en armant sa carabine, je veux en avoir le cœur net et j'y vais tout seul.

Un bandit en sous-ordre ne se serait pas permis toutes ces réflexions; encore moins aurait-il osé enfreindre la défense d'aller en avant. Mais Gasparoni n'était pas tout le monde, et il n'avait pas tellement résilié son pouvoir qu'il ne lui en restât quelque chose.

Il s'avança donc, l'arme en arrêt, prêt à riposter à une attaque imprévue.

Les gendarmes épiaient tous ses mouvements par unelésarde, calculant le nombre de pas qu'il avait à faire encore pour trouver plus sûrement la mort,

Il régnait autour de la cabane un silence lugubre ; on pressentait à je ne sais quoi que des respirations haletaient derrière ce mur impassible; Gasparoni entendit bruire en lui celte voix secrète qui annonce les malheurs.

Il allait reculer peut-être, mais un autre voix, celle de l'amour-propre lui cria que le vin était tiré et que, soua peine de hon(e, il fallait le boire.

II avança donc.

Tout à coup la porte et la fenêtre de la cabane s'ouvrirent violemment; dix canons de fusil se braquèrent sur lui, et il tomba le cou traversé d'une balle.

Déjà les gendarmes s'élançaient pour lui couper la iéte et gagner la prime promise, mais Masocco et toute sa bande avaient suivi de loin l'intrépide brigand. Ils ripostèrent par un feu de peloton qui tua le brigadier et deux de ses hommes.

La force armée ne manquait jamais de fuir à la moindre résistance; c'était là sa spécialité. Elle s'éclipsa donc en un clin d'œil par les fourrés, abandonnant ses morts, ses armes et jusqu'à la tête de Gasparoni qui valait son pesant d'écus.

Il est vrai que, fort heureusement pour le titulaire, cette tête tenaitrencore aux épaules.

Le messager avait suivi les gendarmes, oubliant, dans son émoi, d'emporter cette rançon funeste qui était cause de tous ses malheurs.

La somme n'était pas tout à fait celle que Masocco avait fixée; mais il n'en laissa pas moins partir son prisonnier, jugeant sans doute que le moment serait mal choisi pour éplucher des comptes.

Gasparoni n'était que blessé. La balle entrée à gauche était sortie à droite sans toucher Tartôre. On lava la plaie avec un mélange d'huile et de vin, panacée que les brigands appliquaient à tout. Puis

on le transporta en un lieu inaccessible de la montagne, où il fut laissé à la garde de trois camarades.

C'était tout ce que les circonstances permettaient de faire. Le reste regardait le blessé, à qui il était permis de vivre ou de mourir comme il l'entendrait.

La tactique du gros de la bande était, en pareil cas, d'aller exercer au loin, pour mieux écarter du patient les recherches de la force armée.

Tous les huit jours on expédiait à la petite colonie des vivres et du linge.

Souvent Masocco allait serrer la main du blessé et lui porter les consolations de Tamitié.

Un soir, il eut l'audace de descendre jusqu'à Terracine, déguisé en tenancier, et de s'y introcuire chez un médecin. Le docteur venait de se mettre au lit. Masocco le fit se lever et le. pria de le suivre à un mille de là, disait-il, où sa pauvre femme se mourait.

— Y sommes-nous bientôt? demanda le docteur au bout d'un quart d'heure de marche.

— Pas encore, reprit Masocco.

Un autre quart d'heure s'écoula, puis un autre encore, après quoi l'Esculape refusa de marcher.

— Docteur, dit le brigand, maintenant que nous sommes bien seuls, j'ai nn aveu à vous faire : c'est que l'on m'appelle Luigi Masocco, et que je vous mène à la montagne, chez Gasparoni.

— Diavolof Corbezzoli! à la montagne! chez Gasparoni t Mais vous ne save^ donc pas que les ëdils s'y opposent, et que« si je ne vous dénonce pas, il y va de ma tête?

Je sais cela, reprit Masocco ; mais moi aussi j'ai mon petit édil, dont vous ne paraissez pas vous douter : c'est que votre visite vous sera payée deux cents écus^ si vous la faites de bonne grâce, et que, dans le cas contraire, si vous ne guérissez pas Gasparoni de sa blessure, c'est moi qui vous guérirai de la vie.

Le docteur s'exécuta et reçut ses deux cents écus.

Gasparoni n'en resta pas moins, pendant près de sept mois, dans sa triste cachette, sans pouvoir bouger, prisonnier, non pas du pape, mais de h maladie.

Cette blessure, mal soignée, lui laissa une roi«deur dans les muscles du cou, à la suite de laquelle il resta légèrement voûté.

II avait, comme nous l'avons rapporté, la face grêlée de taches de poudre résultant de Texplosion accidentelle d'une arme à feu.

Agents proTOcatetirs. — La trahison rëcompensëe. — Morale des païens. — - Le consul Fabricius et le roi d'Épire. — Bri- 'gands amateurs. — Les frères Monacelli et les frères Usecca.

— La peine du talion. — Rêgulus et Gaton. — Deux mille sept cents francs pour une tête. — Il y a certaines primes que Ton ne peut toucher par intermédiaire. •— Exécution de Tambucci, de Decennove et de Gaëtano, le Calabrais. — Gennaro Gasparoni et Ângelo de Paolis. — Piège contre piège.

— Les scrupules d'un bandit. — Plus brigand que jamais I

— Un commissaire du gouvernement à VallecorM. — > Tentative d'accommodement. — Dans la gueule du loup. •— Bartolomeo Varroni. — Le commissaire a une idée.— Gasparoni et Massaroni en ont une autre. — Des sièges pour les dames.

— Giuseppe Decesaris se constitue prisonnier. *- Ses calculs sont trompés. — Le tiers de toujours.

Le topique applique à la malrirance par mon* seigneur Ugolini n'était guère souverain.

De compte fait, ii avait rendu à l'activité trois brigands en retraite : Mangiafighi, Luigi Masocco, et Domenico Franelli.

De plus, la brutalité du brigadier de police Rita venait de métamorphoser en bandit Giuseppe Decesaris, jeune homme inoffensif jusque là, et qui n'avait eu d'autre tort que de porter des tresses comme les mal-vivants.

Il y avait une revanche à prendre.

De là deux cdits nouveaux, l'un qui instituait les agences provocatrices et récompensait la trahison, Tautre qui dépossédait purement etsimplement de leurs biens, si innocentes qu'elles fussent, toutes les personnes apparentées aux brigands.

Si la fin pouvaitjamais justifier les moyens, nous dirions que, en fomentant la défiance parmi les brigands, cette excitation à la trahison fut d'abord plus efficace que tous les édits passés. Les mal-vivants voyaient des embûches partout. Ils n'osaient plus marcher Tun devant l'autre; ils n'osaient plus s'endormir côle à côte au bivac, sous la voûte du ciel, sans se demander si leur voisin de gauche ou de droite ne songeait pas à gagner cinq cents écus romains en les décapitant.

Quelques-uns cédèrent à l'appât de la récompense; mais les représailles furent terribles, et le nombre des crimes ne fit qu'augmenter.

Vers l'époque de la promulgation de- cet édit, quatre sbires, cantonnés à Terracine, désertèrent, de concert avec l'autorité, et allèrent se joindre aux brigands. Un jour que, pour jouer leur rôle plus au naturel, ils venaient de piller un carrosse sur la frontière du royaume de Naples, ils furent surpris par les soldats d'un poste voisin qui, les prenant pour de vrais bandits, allaient leur faire passer un mauvais quart d'heure.

Les quatre sbires ne manquèrent pas de cons-

LES MAL-VlVAXTS î)7

taler leur identité, et furent aussitôt traités avec les égards dus à leurs fonctions.

Malheureusement, ils furent tués tous les quatre en diverses rencontres par Masocco et Gasparoni.

Ces exécutions ralentirent un peu le zélé des archers.

Il y avait alors dans la bande de Masocco un assez grand nombre de mal-vivants sonninais (de Sonnino), entre autres deux frères, Luigi et Andréa Usecca, plus deux autres frères, Rocco et Gregorio Monacelli.

Rocco Monacelli étant tombé malade de la fièvre, Masocco le commit à la garde d'Andréa Usecca.

Le raisonnement du chef était celui-ci : que dans la supposition où Andréa, en vue de la récompense promise, serait tenté de tuer ou de livrer le malade, il s'en abstiendrait dans 1^ crainte de laisser son frère Luigi exposé à la vengeance de Gregorio et des autres bandits.

Celte précaution prouve assez à quel point la suspicion régnait parmi ces derniers.

Nous ajouterons qu'Andréa boitait, et que c'était un obstacle à sa fuite pour le cas où il trahirait.

Mais il était question de cinq cents écus t

Andréa, jugeant qu'un malade ne vivait plus qu'à demi, tua tout à fait son ami Rocco, et porta la tête du défunt à Frosinone, où il reçut la prime allouée, et fut, de plus, incorporé parmi lesarchers.

On le voit, les archers se faisaient brig^inds, les brigands se faisaient archers. N'est-ce pas là de charmants témaignages de fraternité entre deux catégories d'itidustrielsqui é'-aient bien près de n'en faire qu'une seule?

Quand la nouvelle de cet attentat arriva au camp des bandits, Gregorio Monacelli voulut naturellement — je dis naturellement à son point de vue de bandit — se venger du traître sur Tinnocent; il demanda la tête de Luigi.

Luigi était un bon canàarade, généralement aimé, franc d'allures, et qui, intérêt personnel à part, était le premier à stigmatiser le crime de son frère.

Cette peine du talion, aveugle et brutale, répugnait à Masocco; cependant Gregorio réclamait son droit.

Masocco, espérant que ce serait une chance de salut pour Luigi, proposa de déférer l'affaire à tous les' mal-vivants réunis en une espèce do conseil de guerre.

Sur dix-sept voix, il n'y en eut que six pour l'acquittement et onze pour la mort.

Luigi prit la chose bravement et offrit de se brûler lui-môme la cervelle pour éviter un meurtre à Gregorio. Mais Gregorio prétendit qu'il n'était pas à cela près, qu'un Usecca avait décapité un

LPS MAL-VIVANTS 99

Monacelli, et qu'il fallait qu'un Monacelli rendit la pareilleà un Usecca.

Du reste, Gregorio avait son idt^e.

— La tôte de mon frère a rapporté au tien cinq cents écus, dit-il à Luigi; je veux que la tienne m'en rapporte autant.

— Soit, dit Luigi, mais je tiens à me tuer moimême; tu feras ensuite de ma tête ce que tu voudras.

Et il se perça le cœur d'un coup de poignard.

Il y avait peut-être chez cet homme, mieux dirigé, l'étoffe d'un Régulus ou d'un Caton. Où diable le stoïcisme va-t-il se nicher I

Gregorio voulait bien de la prime, mais il aimaif trop son état pour vouloir se constituer sbire. ..

Il expédia donc à Terracine la tôte en question, avec un certificat d'identité et un reçu de cinq cents écus.

— Vous êtes Gregorio Monacelli? demanda au porteur le chef de police.

— Non, reprit l'envoyé, je ne suis qu'un simple berger à qui cette commission ne plaît que tout juste.

— Nous ne pouvons payer qu'au titulaire en personne, objecta le chef de police, il n'a qu'à venir lui-même.

— J'ai l'ordre de rapporter la chose ou l'argent.

— Et moi je vais donner celui de t'arrôter, si tu ne décampes à Tinstant.

Quant au titulaire^ il jugea prudent de ne pas se rendre à l'invitation de Thomme de police, et remit à plus tard de régler ce compte. En attendant, il se vengeait en disant que le gouvernement papal lui avait volé la tête de Luigi.

Pendant ce temps, monseigneur Ugolini faisait intruire le procès des amnistiés nUenus eij prison. Tambùcci fut exécuté à Vallecorsa ; Decennove à Sezza, et Gaëtano le Calabrais, à Sonnino.

Ceux contre qui ne s'était élevé aucune charge nouvelle furent rendus à la liberté; Gennaro Gasparoni et Angelo de Paolis furent seuls excepté, le Bfemier comme frère, le second comme beau-frère deGasparoni.

Cependant ce dernier ne supportait que difficilement la pensée d'être la cause de cette exception rigoureuse. Il s'en ouvrit à Masocco, avec lequel il concerta le plan que nous allons voir se développer.

Gasparoni commença par affecter de se séparer de la bande, s'aventuranl dans la plaine, se montrant seul à quelques bergers de ses amis, articulant des plaintes contre Masocco, ajoutant que si, lui Gasparoni, n'était pas seul, que s'il trouvait quelques bons compagnons qui voulussent se réunir à lui. il aurait bientôt raison de ce chef insolent, à

.qai il avait eu la générosité stupide de céder les prérogatives du commandement.

Ces paroles allèrent de proche en proche, comme Gasparoni Tespérait, et parvinrent jusqu'au délégat qui, lui aussi, se mit à combiner le petit plan que voici.

Il fit comparaître devant lui Gennaro Gasparoni, lui apprit que son frère, ayant à se plaindre de Masocco, venait de s'en séparer; que ce dernier était un criminel endurci, et que lé gouvernement saurait un gré véritable à ceux dont le concours amènerait son arrestation.

Bref, il offrit à Gennaro sa libération immédiate s'il voulait promettre de se joindre à son frère Antonio pour tendre quelque embûche à Masocco et en purger la montagne.

Ce service rendu à la société, les deux frères Gasparoni auraient une bonne récompense et un emploi lucratif.

Gennaro était, à ce qu'il paraît, un fin matois, lequel trouva que la liberté était toujours bonne à prendre; quant aux conditions imposées, il verrait plus tard à les remplir ou à les oublier, selon roccurrenpe.

Une chose le chagrinait toutefois : c'était de laisser en prison Angelo de Paolis, son beau-frère,

— Je me prêterais volontiers aux vuos de monseigneur, reprit-il, d'autant mieux qno je suis

marié, que j'adore ma femme, et que j'ai des principes honnêtes... Le délégat eut un sourire narquois.

— Monseigneur semble douter de la sincérité de mes paroles, reprit Gennaro ; cependant il devrait se rappeler que je n'ai tourné autrefois à la malvivance qup pour échapper à la conscription ; que, pendant tout le temps de mon séjour à la montagne, je n'ai commis personnellement aucun de ces crimes odieux qui dénotent le vrai bandit, et que, aussitôt l'amnistie offerte, je me suis hâté d'en faire mon profit, sans avoir jamais prévariqué depuis lors... Monseigneur devrait apprécier ces choses, et je suis véritablement humilié de le voir se méprendre à ce point.

— Je regrette de vous avoir offensé, reprit évangéliquement le délégat.

— Si je continue à être en prison, poursuivit Gennaro avec une certaine audace, ce ne peut être que parce qu'on m'y a oublié ou par cette mauvaise raison que je suis le frère d'Antonio. Si j'avais moins de respect pour l'autorité, j'ajouterais que Ton viole en moi les promesses de j'amnistie, et que ce n'est pas fait pour encourager.

L'aîné des Gasparoni dressait ainsi ses "premières parallèles et démantelait -peu à peu la place qu'ij voulait emporter.

La place, c'était la liberté de Paolis.

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