LES MAL-VIVANTS J
^ Je VOUS apprécie si bien, dit le délégaU que je vous donne en ce moment une preuve de confiance que je n'accorderais pas au premier venu.
— Le malheur est que je n'en puisse profiler, reprit Gennaro.
— Et pourquoi?
— Un autre, monseigneur, accepterait d'abord, pour vous trahir ensuite. Moi, je ne veux pas de la liberlé à ce prix:
— Mais, encore une fois, d'où vient l'obstacle?
— Mieux valent un emprisonnement immérité et une conscience netle, poursuivit le vertueux Gennaro sa^s répondre ad rem^ que de respirer le remords en même temps que l'air libre.
— Je suis assurément de votre avis, mais..'.
—Gomment monseigneur a-t-il pu se figurer que
deux hommes seuls,, que mon frère et moi nous pourrions jamais nous emparer de Mnsocco sans cesse sur ses gardes et entouré de sa bapde?
-r- J'avais pensé que la ruse...
— Je ne ruse jamais, monseigneur. Cela est indigne de moi ; si j'attaque Masocco, ce sera ouvertement, carrénient, à la force du poignet.
— Si je vous adjoignais de Paolis, votre beaiifrère?
— Allons donc, pensa Gennaro; je croyais qu'il n'y viendrait pas f
Puis, tout haut et secouant la tète en signe de doute :
— De Paolis est aussi un homme doux, tranquille, casanier, qui ne demande qu'à vivre honnêtement en famille. Je ne sais pas trop jusqu'à quel poinf il lui plairait de recommencer cette vie d'aventures.
— Ce ne serait que momentanément, reprit le dëlégat, lequel tenait à son projet comme à une œuvre d'art.
— Il est vrai que de Paolis a beaucoup d'influence sur mon frère, continua Gennaro en manière de correctif, ainsi que sur quelques camarades solidement trempés dont il pourrait peut-être nous assurer le concours.
— Vous consentez donc?
— Dame! monseigneur doit bien penser que je ne demanderais pas mieux que d'arracher mon frère Antonio à la vie qu'il mène et aux dangers qu'il court.
— Et bien I c'est entendu ; vous êtes libre.
— De Paolis et moi ?
— Tous les deux. Vous passerez, aux yeux du public, pour rentrerdans le droitcommun des amnistiés contre lesquels le tribunal n*a constaté aucune faute nouvelle depuis l'amnistie.
— C'est que nous sommes sans argent, monseî-
gneur, et que, pour l'entreprise délicate qu'il s'agit démener à bien...
— Il vous en faut; je comprends cela.
— Il serait aussi convenable, pour n'inspirer aucun soupçon, que nous allassions passer quelque temps à Sonnino, dans notre famille.
— Allez-y, dit le délégat.
— Monseigneur sait que, d'ici à Sonnino, il y a quelque chose comme vingt-cinq milles.
— Huit à neuf lieues, qu'est-ce que cela ?
— Rien, monseigneur, pour des jambes habituées à marcher, mais pour des pauvres diables rouilles par la prison.,. Si l'on voulait nous confier deux chevaux ?
— Deux chevaux soit, et de l'argent; je vais donner des ordres.
Gennaro Gasparoni allait se retirer, lorsqu'il revint sur ses pas ;
— Et si nous échouons, monseigneur? si mon frère refuse de s'associer à notre projet ?
— Vous êtes un brave cœur... dit le délégat.
— C'est que, pour rien au monde, reprit-il, je ne voudrais démériter de la confiance de monseigneur.
— Très bien, mon ami; ce scrupule me plaît. Si vous échouez, vous viendrez tous les deux vous remettre à ma disposition, et je saurai vous tenir compte de votre bonne volonté.
Lorsque Gennaro, qui avait les jambes rouillées, rentra dans le cachot qu'il occupait avec de Paolis, il se prit à gambader comme un véritable cabri.
Le lendemain, les beaux-frères partirent lestés de quatre cents écus et montés sur deux bons chevaux.
Arrivés à Sonnino, ils furent parfaitement accueillis par leurs jeunes femmes, très-jolies jna foi. Ces messieurs et ces dames vécurent pendant quelque temps en parfait accord, jusqu'à ce que le dernier des écus de monsignor Ugolini se fût échappé de leurs poches trouées.
Alors on apprit tout à coup que Paolis et Gennaro venaient de tuer un archer en pleine rue de Sonnino, — lequel archer les avait autrefois un peu brutalement arrêtés, — et s'en étaient, comme de juste, allés à la montagne,
Quand cette nouvelle arriva jusqu'au délégal, celui-ci se prit à sourire d'un air entendu, intimement persuadé qu'il ne s'agissait là que d'une précaution très-habilement prise pour inspirer pleine confiance à Masocco et à sa bande.
Mais, une fois à la montagne, Gennaro Gasparoni et Angelo de Paolis y restèrent pour tout de bon. Ils étaient libres, et le tour était fait.
Ce pauvre délégat n'avait véritablement pas de chance.
On se rappelle peut-être que l'un des édits que
Dous avons rapportés promettait la vie et « une peine douce » à ceux des màl-vivants qui se constitueraient sous quinzaine.
La quinzaiîié s'écoula, mais on né vit personne se constituer.
Les choses prenaient, ail contraire, une mauvaise tournure, et menaçaient de se gâter tout à fait.
Alors, de guerre las, ledôlégat prit le parti d'envoyer à Vallecorsa un commissaire spécial, chargé de s'aboucher avec les bandits et de leur faire, coule que coûte, déposer les armes.
Masocco et sa troupe, sous le galant prétexte de se mettre plus à portée du commissaire, mais en réalité, pour être mieux à môme de renouveler les armes et les équipements, vinrent camper dans les environs de Vallecorsa.
La nuit suivante, il poussa môme jusque sur une éminence située en face de la maison habitée par le commissaire, et posta des sentinelles à toutes les issues.
Gela avait le double but de pourvoir à la sûreté de la bande et de signifier que Ton ne traiterait que de puissance à puissance. '
Ces précautions prises, Masocco fit majestueusement savoir âu délégué qu'il était prêt à le recevoir.
Choqué de cette initiative, le délégué répondit que c'était à Masocco de se déranger et qu'il l'attendait.
Masocco riposta que, n'ayant rien demandé à Taulorité, et Tautoritè déclarant au contraire qu'elle avait des propositions à lui adresser, à lui Masocco, il était tout simple que ce fût-elle qui fît les premiers pas.
— Encore ai-je fait plus de la moitié du chemin, ajouta le brigand, et je commence à trouver que c'est déjà trop.
Il fut dès lors facile de prévoir que les négociations n'aboutiraient guère.
Masocco défendit expressément à ses hommes de faire un seul pas dans la direction de Vallecorsa, et déclara qu'il attendrait le délégué jusqu'au soir, mais pas au delà.
Cependant, sachant que l'estomac est un peu le chemin des cœurs, le commissaire avait envoyé des vivres aux brigands.
D'allées en venues et de pourparlers en pourparlers, le délégué avait fini par poser les bases préliminaires que voici :
€ Les mal-vivants auraient la vie sauve, etquelle » que fût la condamnation prononcée contre eux, » la clémence papale s'engageait à la réduire immé- 3 diatement des deux tiers. Plus tard^, on ferait • davantage encore pour ceux qui s'en rendraient » dignes. »
Cependant, malgré la défense àa chef, Antonio Gasparoui et Massaroni résolurent d'aller jusqu'à
Vallecorsa, ne fût-ce que pour étaler leurs grâces et conter fleurette aux jeunes filles.
Une demi -douzaine de carabiniers étaient de garde à l'entrée du bourg.
— Où allez-vous? demanda le planton aux deux imprudent.
Gasparoni répondit, à tout hasard, qu'ils allaient chez le commissaire.
— En ce cas, déposez vos armes, dit le brigadier, je vais vous faire accompagner jusque-là.
Les deux bandits échangèrent un étrange regard.
— Qu'en penses-tu? semblait dire le regard de Gasparoni.
— Je pense que nous nous sommes mis dans un affreux guêpier, répondait celui de Massaroni.
11 ne leur restait plus que leur poignard et leur patroncina^ encore durent-ils les déposer dans une antichambre avant d'être admis chez le commissaire.
— Vous venez de la part de Masocco? demanda le magistrat.
— Nous venons de la nôtre, reprit Gasparoni.
— Ah! diable!
— L'affaire s'est mal entamée, continua le bant dit; vous voilà en délicatesse avec Masocco, nous n'en finirons jamais. Faites-nous vos offres nettement; nous y répondrons de même.
110 LES MÀL-VIVAM'S
Mais, heureusement, le commissaire était un fantaisiste qui détourna un instant la conversation.
— A propos, dit-il, vous devez avoir parmi vous un jeune homme dont on parle beaucoup, Bartolomeo Varroni.
— Justement, reprit Massaroni; un Vallecorsin, n'est-ce pas?
— Je crois que oui.
— Charmant garçon^ poursuivit le bandit. Il prétend que, dans un accès de jalousie, il a poignardé sa cousine.
— C'est cela môme, dit le commissaire; on s'occupe beaucoup de lui dans le monde; ces dames en raffolent... Kst-il avec vous là-bas? Je serais curieux de le voir.
— Rien de plus facile; voulez-vous que noug allions le chercher?
— Vous croyez qu'il viendrait?
— Pourquoi pas? Nous sommes bien venus^ nous, pleins de confiance dans la loyauté du mandat dont vous êtes chargé.
— Eh bien, allez; vous retrouverez vos armes au retour.
— Soit, reprit Gasparonî ; seulement, cela fera un mauvais effet que nous revenions au camp sans nos armes; et peuUêtre bien que Bartolomeo Varroni...
— Prenez-les donc, dit le commissaire ; mais je