LES M^L-VIVANTS
— - Et VOUS n'avez pas été attaqué, seigneur comte? demanda Vostessa.
— Pas le moins du monde, belle mignonne.
— Vous avez de la chance.
— Je croirais assez qu'il y a, dans ce pays, une vieille légende sur les brigands, et que la superstition ou la peur les ressuscite ; voilà tout.
— Ces Français, reprit Vostessa en exhibant un sourire de ses trente-deux dents, ils ne croient à rien!
Le comte Hector prit le menton de l'Italienne à la façon des gentilshommes d'autrefois qui voulaient bien condescendre à honorer une vassale.
— Quel blasphème 1 reprit-il; une femme ne nous a pas plus tôt dit la première syllabe de c je vous aime, » que nous le croyons tout de suite.
— En ce cas je n'ouvre plus la bouche, dit la jeune femme en prenant gentiment la fuite.
Peut-être pensait-elle que, piqué au jeu, ce Français galant allait la poursuivre, mais il n'en fut rien. M. le comte avait, à ce qu'il paraît, un autre diable en tête.
A la tombée de la nuit, il fit atteler sa chaise, régla son compte et partit dans la direction de Roine par la route postale de Ponte-Maggiore.
— Pietro, dit-il à son compagnon dès que lachafse roula et qu'ils fureA à l'abri de toute oreille indis-
crête, TOUS allez tout à Theure me rendre un service.
— Oui, monsieur le comte, dit Pietro, lequel prenait très au sérieux ses fonctions de valet de charnière, surtout depuis qu'avait disparu le malvivant Ilinaldi pour faire place au gentilhomme.
— Je vous dirai le moment; ce sera quand nous ne serons plus qu*à peu de distance de la villa Scaparelli.
— Et quel genre de service faudra-t-il que je rende à M. le comte?"
— Tu me logeras une balle ici, dans le gras du bras gauche.
— Moi! que je vous loge une balle 1... jamais de la viel s'écria Pielro en sautant sur sa banquette à cette proposition monstrueuse.
— Pietro, dit gravement le comte, vous êtes un mauvais serviteur. J'avais demandé à Masocco un homme intelligent, résolu, et non pas une demoiselle qui tombe en syncope au premier coup de feu. Vous allez me forcera demander au chef un autre associé.
— Demoiselle tant que vous voudrez, reprit le brigand; donnez-moi de l'autre ouvrage, et vous verrez si je boude! Mais vous tirer un coup de pistolet, à vous, pendant que nous sommes là côte à côte et comme des amis t.. . allons donc!
— Maife puisqu'il ne s'agit que du gras dd bras, imbécile!
— Dans le gras, dans le gtas! Cela est bien vite dit, mais si je venais à attaquer Tos?...
— Eh bien, tu ne feras que m'effleurer légèrement la peau, comme cela il n'y aura pas de risque; l'essentiel est que j'aie le droit d'avoir la fièvre et de porterie bras en échappe pendant quelques jours. Nous arrivons, je crois; voilà le moment critique. . Allons, Pietro, de l'aplomb et de l'adresse I
Et le comte Hector tendit bravement son bras, de façon à faciliter à son compagnon l'ingrate besogné dont il le chargeait.
Déjà la chaise dépassait la grille de la villa Scaparelli.
— Allons doncl dit le jeune homme avec impatience.
— C'est plus fort que moi, dit Pietro, je ne pourrai jamais!
— Triple animal ! dit le comte.
Et, arrachant l'arme des mains de ce timide brigand, il se traversa stoïquement d'une balle la par* tie charnue du biceps.
Assurément, si ce gaillard-là avait appliqué au bien le quart de la volonté et du courage qu'il développait en cette circonstance, il aurait fait de grandes'choses.
A l'explosion du coup de feu, la chaise s'arrêta soudain.
— Au voleurl au brigand! cria le jeune comle; ahl je me meurs!
Pietro était descendu de voilure et le postillon de cheval.
— Eh bien! dit le comte; mais où sont-ils donc?
— Qui cela ? demanda la postillon.
— Les bandits.
— Mais vous vous trompez, excellenza^ je n'ai vu personne.
— : C'est que tu dormais'sur ton cheval, scélérat que tu es!
— Excellenza^ je vous jure!...
— Tu es peut-être leur complice... Du reste, Pietro et moi nous dormions aussi. J'ai tout à coup entendu ouvrir la portière de ma berline; une main aboutissant à une grande ombre enlevait mon nécesaire de voyage. J'ai fait un mouvement, j'ai poussé un petit cri, j'ai entendu un coup de feu, je me suis senti blessé, puis je n'ai plus rien vu du tout.
— C'est singulier, dit le postillon ; après cela, ces diables de brigands apparaissent et s'évanouissent comme des fantômes. Ils ont pour sûr des manigances avec les sorciers.
— Mon épaule doit être en compote, dit le
comte Horace; je souffre le martyre! Où trouver les premiers secours?
Pietro n'avait pas encore ouvert la bouche ; il restait dans une muette admiration provoquée par la vaillance et le sang-froid de son compagnon.
— Eh bien! maraud, poursuivit le comte, quand tu resterais là, bouche béante, jusqu'à demain matin 1 N'est-ce pas un mur que je vois là? Ce mur doit aboutir à une porte quelconque, la porte à une maison, la maison à quelque âme vivante, plus ou moins sensible... Si tu allais demander une heure d'hospitalité et de pansement pour , ton maître, pour M. le comte de V... dont l'épaule vient de rencontrer une balle sur cette roule maudite!
Pietro courut exécuter les ordres de son maître, et la voiture rétrograda, au petit pas, jusqu'à la grille du château.
Bientôt une espèce de majordome, suivi de quelques domestiques portant des fallots, se présenta à la portière et pria M. le comte de vouloir bien considérer la villa Scaparelli comme sienne.
La berline traversa le parc, contourna une pelouse circulaire qui faisait face à l'habitation, et s'arrêta devant un perron de fort bon style où M. Scaparelli lui-môme était venu recevoir son bote.
On transporta ce dernier dans un petit salon où les premiers soins lui furent prodigués.
-« Mille grâces pour tant de bontés, monsieur, disait le eomte Hector, et mille pardons pour tout ce tracas.
— Comment donc, monsieur ! mais je suis en* chanté! enchanté n'est peut-être pas le mot, car il raudrait assurément mieux que je dusse Thonnetir fle votre tisite à une toute autre cause.
— J'espère que ce ne sera Heb, reprit le patient; à iboiits que Tos ne soit attaqué.
— Il n'y a qu'une espèce de fràter à Ponte-Maggiore^ dit M. Scaparelli; mais Giaconlo est allé le chercher, el nous saurons bientôt...
— Je crains bien de ne pas avoir la patience de l'attendre, cher monsieur. D'ailleurs, je ne voudrais pas abuser de votre hospitalité... Une compresse, un bandage, et en voilà jusqu'à Rome..; Si j'en meurs, je le verrai bien.
— On n'abuse pas de mon hospitalité, monsieur, reprit gravement le châtelain. Si humble qu'elle soit, elle fait ce qu'elle peut pour être à la hauteur de ses devoirs.
Hector s'inclina profondément.
— Dans tous les cas, poursuivit M. Scaparellii vous êtes ici el vous y resterez jusqu'à ce que notre médecin de Terracine nous ait rassurés sur votre
compte. Andréa, faites remiser la chaise de M. lé comte.
— Mais c'est tout simplement de la tyrannie 1 dit le comte en riant malgré sa douleur ; c'est affreux cela!
Et il tendit avec reconnaissance à son hôte la main qu'il avait de libre.
Le frater vint, et dans l'espoir de se mitonner une dire, décida que tout était pour le pire. Tout ce qu'on pourrait faire, ce serait peut-être d'éviter l'amputation... et encorel
Sur ce pronostic flatteur, le coiùte fut cOÈlduit dans un appartement qui lui avait été préparé^ et où son êgralignure ne l'empêcha pas de s'endormir de ce profond sommeil que je crains d'appeler • du juste, » vu le titulaire,.
Le lendemain matin arriva de Terracine lin docteur véritable.
Ce docteur consciencieux déclara ce qui était, à savoir : qtiè la blessure n'offrait aucun daiiger réfel, que les chairs seules étaient attaquées, et qùé, atec des soins et du repos, ce serait rafifairé d'iiîie quinzaine de jours.
— Quinze jours I s'écria le comte rieclor; je n'attendrai jamais jusque-là 1
— Il le faudra bien cependant, dit avec obligeance M. Scaparelli; et si vous n'êtes pas raison-
Dable, j'y ajouterai, de mon autorité privée, quinze jours de convalescence.
Le surlendemain, à l'heure habituelle où M. Scaparelli venait faire sa visite au blessé, il le trouva debout et dans une demi-toilette pleine de distinction.
— Mon cher hôte, lui dit-il, je ne mourrai sans doute pas de ma blessure ; mais je sens que je mourrai d'ennui si vous ne daignez pas me faire l'honneur de me présenter à ces dames.
— Je vous l'aurais déjà proposé, reprit le brave homme, mais je craignais qu'il fût trop tôt. Votre bras...
— Bah I... est-ce que je m'occupe de mon bras! Je me sens parfaitement dispos t Pour un rien je fe« rais atteler ma chaise.
— Il ne vous manquerait pour cela que des chevaux : or, je vous déclare que j'ai des accointances à la poste, et que j'empêcherais qu'on vous en donnât.
La présentation se ût selon toutes les règles de l'étiquette, et, à partir de ce jour, le jeune comte fut de tous les repas et de toutes les soirées que Ton passait en famille.
— M. Scaparelli avait un peu guerroyé autrefois dans la Péninsule et parlait volontiers bataille. Hector commentait avec lui Polybe, Xénophon, le /letraite des dix mille^ et lui démontrait, une carte à la main, que si Annjbal avait gagné la bataille du
Tésin, c'est que ScipioQ avait fait tel mouvement plutôt que tel autre,
Madame Scaparelli, très confite en religion, ne parlait que d'Églises, depapes et d'offices. Hector apprenait cliaque matin quelque bulle par cœur et se mettait ainsi en mesure de causer ex professa avec la bonne dame, toute charmée de voir un élégant jeune homme imbu de si bons principes.
Quant à la signorina Emilia, le jeune comte se tenait à son égard dans la plus respectueuse réserve; mais il chantait avec elle des duos de Pergojèse et de Sacchini. Il la regardait aussi de temps en temps à la dérobée, puis devenait taciturne et rêveur sans qu'on sût pourquoi. Parfois, il sortait précipitamment du salon, pris d'une émotion subite qu'il mettait sur le compte de son bras et de la fièvre.
On devine que, à ce compte, il était bientôt devenu la coqueluche des Scaparelli, comme Candide Rinaldi l'avait été de Masocco et de sa bande.
Quant à Pietro, sa leçon était faite. Il causait naturellement à l'office et ne tarissait pas sur les qualités de son jeune maître. A l'entendre, M. le comte était millionnaire et plus noble que le roi de France. Si ses ancêtres n'étaient pas allés à la croisade avant Godefroid de Bouillon, c'est que, cette croisade étant la première, il n'y avait pas eu
moyen de l'y précéder. M. le comte étail un cœar d'or, une de ces natures exquises et délicates qui n'aiment qu'une seule fois. Ainsi il avait dû épouser .une jeune fille charmante, l'unique rejeton d'une famille prîncière. Elle était morte de la poitrine trois mois avant l'époque fixée pour le mariage. Depuis lors, M. le comte voyageait pour fuir le monde, pour être seul, tout à ses regrets et à sa douleur, et jamais, au grand jamais, une autre femme ne détrônerait celle-là dans le cœur de M. le comte.
Cette dernière insinuation était un coup de maître. Le jour où, en habillant la signorina^ une soubrette lui raconta ces détails, la place fut à moitié prise, car il n'y a pas de jeune fille, si bien élevée, si pure, si candide que vous la rêviez, doni la première impression ne soit, en pareil cas, de regarder avec intérêt ce héros d'amour, et, la seconde, de vouloir tenter cette cure que l'on déclare impossible.
Ajoutez que les Italiennes ont, en général, le courage de leur cœur, la naïveté de leurs sentiments. On ne les emmaillolte pas moralement dans une foule de langes de convention tissus par une pruderie d'apparence et une coquetterie de mauvais aloi. Elles savent que l'amour honnête est chose permise, et qu'il ne faut pas s'en cacher comme d'une action mauvaise.
Ajoutez encore que le comte Hector. — était-il bien comte? — avait l'apparence de tout ce qui peut séduire, et qu'Emilia, menacée d'un époux très-mûr, n'était pas éloignée de croire à l'intervention de la Madonna^ qui, touchée de ses neuvaines, lui envoyait un beau jeune homme pour mari.
Après une foule d'incidents, de réticences, de demi-soupirs qu'il serait trop long de raconter, la première escarmouche un peu sérieuse eut lieu un soir qu'ils se promenaient daps une allée du parc, et se passa comme suit :
— Je ne voudrais pas être indiscrète, monsieur Hector, disait Emilia, mais il me semble que vous n'êtes pas un homme comme les autres. On dirait que, au lieu de partir à peine pour la vie, vous en revenez, déjà tout chargé de tristesse et de regrets.
— En effet, mademoiselle, c'est que cela est.
— Et c'est cette légère blessure?... insinua U jeune fille en désignant du doigt le bras du comte.
— Oh 1 non, mademoiselle , ce^ blesssures-là ne comptent pas... Et cependant, si j'y réfléchissais bien, si je remontais des effets aux causes...
— Eh 1 bien?
— Mais à quoi bon vous dire ?*..
144 LES MAL-VtVANtS
— Si VOUS saviez combien je suis curieuse!... C'est un vilain défaut, n'est-ce pas?
— Cela dépend, mademoiselle ; si la curiosité, est autre chose que le stérile désir de savoir, si elle résulte de rinlérèt que Ton daigne porter aux personnes...
— Je ne la comprends que comme cela, dit Emilia.
Le jeune comte s'inclina.
— Vous saurez donc, signorina^ reprit-il, que, lorsque le hasard, le destin, mon bon ou mon mauvais ange, je ne sais trop lequel, m'ont conduit ici, je portais au fond de moi une de ces désolations profondes auxquelles on trouve un lugubre charme, parce qu'elles vous signalent à vos propres yeux comme une âme d'élite. Aujourd'hui, je suis toujours triste, mais d'une autre tristesse; je m'indigne de ce que ma douleur m'échappe ; je pleure sur mon inconstance, et de ce que la jeune fille, si pieusement aimée, que la mort m'a ravie, meurt, en quelque sorte, une seconde fois dans mon souvenir... Je me croyais un être d'exception, je me suis qu'un mortel vulgaire.
— Si je comprends bien, reprît Émilia, vous vous étiez couronné de soucis comme on se couronne de roses, et vous êtes contrarié de ce que la guirlande se dessèche. C'est peut-être un goût sin-
gniier, mais je manque d'expérience pour en bien juger.
— C'est de Tégoïsme, signoriiia^ et pas autre chose.
— Voilà que je ne comprends plus du tout.
— Écoutez-moi bien ; du moment que l'on aime sans espoir, mieux vaut que l'objet de cet amour soit mort que vivant.
— Par exemple I '
— La morte est bien à vous, poursuivit le comte, en ce sens qu'elle n'est par à un autre. Vous êtes libre de lui prêter, pas la pensée, toutes les tendresses imaginaires; vous êtes libre de vous créer dans un coin du cœur une existence factice dans laquelle son ombre est de moitié et qu'aucune réalité ne dément. La vivante, elle, vous échappera demain, vous laissant, avec les regrets, avec la sourde rage, avec rimpjacable jalousie di| bonheur d'autrui.
— Comme vous dites cela ?
— Je dis cela, comme je le sens, signorina.
— Mais la vie, monsieur Hector, comporte au moins l'espérance. Les obstacles, il arrive qu'on les surmonte ; l'indifférence même, on peut la vaincre parfois; tandis que la mort...
— Signorina, dit le comte d'une voix tremblante d'émotion, ne dites pas cela.
— Pourquoi donc?
— Parce que... parce que je ne suis pas acclimaté au bonheur... parce qu'il suffirait de mêle laisser entrevoir, môme de fort loin, pour que. je devinsse fou peut-être.
Et se cachant le front dans les mains, il quitta brusquement la place et courut s'enfermer chez lui.
Quant à Emilia, elle se mit peut-être à cueillir des marguerites ; mais, ne l'ayant pas vu, nous n'oserions pas l'affirmer.
Huit jours après, seconde escarmouche, par laquelle il sera facile de juger du petit chemin parcouru dans cet intervalle.
M. le comte est assis sous une charmille; il fait semblant de lire. Emilia vient à lui le cœur gros, le mouchoir sur les yeux, des larmes dans la voix.
— Ahl monsieur Hector, je suis bien malheureuse!
— Chère Emilia, vous m'effrayez I
Vous savez cette union projetée, cet ami de mon père qui a deux fois mon âge?
— Oui; eh bien?
— Eh bien! on vient de me signifier quej'aieà me préparer, que le mariage aura lieu après Pâques. J'en mourrai!...
— Et moi aussi, reprit mélancoliquement le jeune homme.
— Voilà tout ce que vous dites? Cette fatale détermination ne vous inspire pas autre chose?
— Que voulez-vous, signorina^ si la félicité venait à moi, je m'en étonnerais, tandis que le malheur est une vieille connaissance.
— Mais pourquoi ne pas aller trouver mon père? Pourquoi ne pas lui dire que vous m'aimez, que je vous aime?
— Parce que j'ai honte, ^zynonna, d'être venu apporter le trouble dans cette maison paisible. Parce que votre excellent père avait carressé depuis longtemps ce projet d'union ; parce que vous l'acceptiez, sinon avec enthousiasme, du moins sans répugnance. Parce que j'ai froid au cœur quand je songe que, en échange de son hospitalité, je détruis son plus cher espoir... Je ne me sens pas le courage d'affronter de face Taigreur d'un refus, ni môme l'amertume d'un consentement arraché plutôt que conquis... Mais s'il est vrai que vous m'aimez comme je vous aime, si vous croyez à ma parole, à mon honneur...
— Je crois à tout cela, reprit l'Italienne.
— Remarquez, chère Emilia, qu'une fois que je serai éconduit, la délicatesse m'interdirait de persister, tandis que dans le doute...
— Eh bien, dans le doute?... Ah ! vous me faites mourir d'impatience!
Le comte Hector prit la main de la jeune fille
qu'il serra dans les siennes, et la couvant de ce regard fascinateur qui date de la première des perfidies de Satan :
— Nous parlions tout à Theure de courage, ditil à Emilia; auriez-vous celui de me suivre?
— Vous suivre? demanda la signorina, où cela?
— Écoulez, ma chère âme, cara mia innamorato^ reprit le séducteur, il n'y a que ce moyen de contraindre la destinée. Le bonheur ou le malheur de notre vie entière est attaché à la résolution que vous allez prendre... Nous partirions ensemble en secret... Nous écririons, de Rome ou de Naples, à votre famille une lettre bien respectueuse et bien tendre...
— Jamais! s'écria la jeune fille avec tant d'énergie et d'épouvante qu'il ne fallait pas espérer qu'elle revînt sur cette héroïque détermination.
Le comte courba la tète, étancha une larme absente et ne répondit rien.
Huit jours s'écoulèrent encore, pendant lesquels, si impatient qu'il parût de prendre congé, une fièvre intermittente, vraie ou simulée, empêcha Hector de partir.
Au bout de ce temps, Emilia et le jeune comte se quittèrent, un soir, sur le mot toujours î... qui se trouva, on ne sait comment, remplacer le jamais!... de la précédente escarmouche.
Ce qui prouve une fois de plus, la grande ana-
logie qu'il y a souvent chez les femmes entre oui et non.
La nuit^ suivante, Candido Rinaldi, — appelezvous donc Candido ! — reparaissait à la montagne.
— Diable 1 ditMasocco en le voyant, vous y avez mis le temps I
— Et encore je n'ai pas fini. C'est que, voyez vous, mon cher maître, mes plans se sont modifiés à l'exécution Je voulais cueillir un cœur en passant,
^ et c'est tout un avenir que je conquiers. J'épouse ipademoiselle Scaparelli, la charmante fille de mon hôte.
— Tu te moques de moi!
— Quand je dis que Réponse, cela signifie que je l'enlève d'abord; puis les grands parents me snpplieront de rendre l'honneur à la famille, et, ma foi, je le leur rendrai.
Alasocco n'en revenait pas. Il fallut que Rinaldi racontât en détail tous les incidents de son arrivée et de son séjour à la villa Scaparelli.
— Décidément, reprit le brigand, je vois que tu es un artiste et que nous ne sommes que des ouvriers. Ah çà, et ta petite affaire avec la police toscane? Ton frère qui a eu la maladresse de se jeter sur ton poignard?
— Nous irons vivre en France; avec de la fortune on y est bien comme partout.
— Mon garçon, reprit Masocco, je dois avouer
que lu as très-bien mené la barque; mais il me semble que nous naviguions de conserve.
— Oui, répondit Gandido Rinaldi en souriant, il y avait entre nous quelque chose comme une s> cié'é en participation... Et si je vous demandais du crédit?
-^ Comment l'entends-tu?
— Mon premier calcul était faux en ce qui concerne votre rénumération dans TafTaire. Les hommes riches ont rarement chez eux des sommes importantes; ils savent trop bien où les placer... Admettons qu'un beau jour vous eussiez trouvé là quelques mille écus...
— Eh I mais, quelques'millèécus...
— Je vous propose mieux que cela.
— Propose, mon garçon, propose.
— Le jour où je toucherai la dot, je vous en donnerai la moitié.
Écoule, garçon, reprit Masocco, tu as un caractère qui meplaît; je m'en rapporte à toi; puisque la chance te sourit, ce ne sera pas moi qui t'empêcherai de lui faire bonne mine. Ote-lui ton chapeau le plus bas possible, et ne néglige aucun salamalec pour la retenir.
— Une chose me chiffonne.
— Laquelle, Candide?
— Ce qu'il m'a fallu de soupirs pour décider la signorina à se laisser enlever ferait marcher un
moulin à vent. Encore ai-je dû jurer devant une madone que nous nous arrêterions au premier village pour y faire bénir notre union. Ces petites filles ne doutent de rien : elles se figurent qu'un prêtre va marier comme cela tout de suite les premiers venus, sans informations, sans formalités... Il y a en Ecosse, dit-on, un forgeron qui fait ce métier-là; mais je trouve que c'est un peu loin...
— Bah I une fois en route, elle n'y pensera plus.
— C'est ce qui vous trompe, Masocco. Si j'élude mon serment, ce seront des cris, des luttes, des attaques de nerfs, et je hais tout cela. Elle fera arrêter la voiture; elle voudra retourner au nid paternel. Si je l'en empêche, ce ne sera qu'à la condition d'être brutal. Alors, — je connais les femmes, — son amour se transformera peut-être en haine. Or, comme il ne s'agit pas d'une union éphémère^ mais de vivre ensemble jusqu'à ce que mort s'ensuive...
— Je ne vois pas trop le remède.
— Si vous vouliez vous y prêter, cher maître, il y en aurait un. Ainsi, dans la nuit de demain, vous vous introduiriez, avec deux ou trois hommes dans la petite église de Torre di Confiiii^ le dernier village des États du pape, entre Terracine et Fondi. La sacristie se chargerait de vous fournir les costumes. Vous seriez censé prévenu par moi de notre arrivée, et vous uniriez, par les liens d'un mariage
152 LES MAL-YIVANTS .
pour rire, le très illustre comte de V... aux non moins illustres ëcus de la signorina Émilia Scaparelli. »
— Ce sera drôle, dit Masocco en éclatant de rire, je me fais une véritable fête de cette comédie.
— A propos, reprit Rinaldi qui songeait à tout, voici un rituel dans lequel vous lirez les formules de la cérémonie du mariage.
Puis, se frappant le front :
— Animal que je suis!... il me semblait bien que j'oubliais quelque chose... Avez-vous de l'argent?
— C'est selon la somme, reprit Masocco.
— Deux à trois cents écus pour frais de poste et autres menus détails de la lune de miel. J'avais bien pensé à m'adresser au Scaparelli; mais le voyez-vous d'ici fournissant des fonds pour enlever sa fille! On le ridiculiserait, et le ridicule se pardonne moins que l'injure. /
Masocco n'avait pas la somme sous la main; il alla la déterrer dans un maquis, au pied d'un arbre où il cachait son trésor.
Et les deux amis se quittèrent en se donnant rendez-vous pour la nuit suivante dans l'église de Torre diConfini.
Le lendemain, le jeune comte prit congé de la famille Scaparelli et partit obstensiblementdanssa berline, accompagné de Pietro. 11 courut deux pos-
les dans la direction de Rome et s'arrêta à Bocca di Fiume. Le soir, vers onze heures, il était de retour à Ponte Maggiore^ sous les murs du parc de la villa Sca pareil i.
i un appel convenu, la 52^norma sortait par une petite porte, — la jolie invention que les petites porte&l et fouette postillon 1
Masocco était à son poste, et tout se passa selon le programme. Le chef de bande poussa môme le scrupule jusqu'à faire aux époux^ en de fort bons termes, la petite allocution habituelle sur les devoirs réciproques qu'impose le mariage.
Tout le monde pleurait d'un œil; il n'y a que la pauvre Emilia qui pleurait des deux.
Maintenant. cet habiîe aventurier, dont nous venons de reproduire un des plus abominables tours, était-il le comte de V... ou le brigand Rinaldi?
Ce n'était ni l'un ni l'autre; mais tout simplement {historique) le fils d'un fabricant de Carcassonne. Le père mort, le fils avait dévoré au jeu le plus clair de son patrimoine. Il employait ses deux ou trois derniers billets de mille francs à pécher, de par le monde, une riche héritière, lorsque le hasard l'avait jeté sur les pas des dames Scaparelli sortant de la cathédrale de Terracine.
Dès lors, combinant son plan dans tous ses détails, sans domestique, presque sans ressources, prévoyant qu'il aurait besoin d'âmes plus ou moins
damnées pour le seconder, il avait eu la singulière fantaisie de se faire bandit pendant quelques mois.
Nous savons le reste.
A Pâques suivantes, — un grand jour de pardon en Italie, — il épousait bien réellement Emilia, que, de guerre lasse, les parents de cette dernière finissaient par lui accorder légitimement.
Il avait, par-ci, par là, des instincts de chevalerie. Ainsi, il commença par faire deuK parts de la dot... puis, toute réflexion faite, il les garda toutes deux.
A brigand brigand et demi ; ce fut la seule fois qu'il arriva à Masocco d'être volé.
Un mot à ce propos sur Masocco.
A la suite de son entrevue avec le cardinal Consalvi, il avait mis bas les armes, lui et toute sa bande.
La bienvenue des mal-vivants à Terracine avait été fêtée par un banquet donné aux frais de la municipalité.
Le lendemain, on les fit monter en corricol et conduire à Rome, au château saint-Ange où ils devaient conquérir leur libération complète par une année de prison.
Ils n'avaient que la parole du cardinal Consalvi ; mais cette éminence, l'un des ministres les plus illustres dont se glorifie le gouvernement romain.
était incapable d'y faillir. On n'en pourrait pas dire autant de tous ceux qui lui ont succédé.
Au château Saint-Ange, chacun des mal-vivants mariés eut une cellule à part; les célibataires couchaient dans un grand dortoir. Indépendamment des trente sous par jour alloués à chaque prisonnier, les femmes et les enfants en touchaient cinq par tête. Des ustensiles déménage étaient mis à leiir disposition.
Ces femmes pouvaient sortir delà forteresse à leur convenance et aller faire leurs emplettes en ville, lisse réunissaient matin et soir pendant deux heures dans un spacieux préau.
C'était, à peu de chose près, comme dans une hôtellerie.
Decesaris à la forteresse de Civila-Vecchia. — Un paysan go. guenard. — Plaisanterie qui coûte cher. — De l'utilité des vents coulis. L'éloquence d'un bègue. — Riccobello et le vin.
— Dix siècles d'attente. — Évasion de Decesaris et de trois de ses compagnons de chaîne. — Un heureux malheur. — Mon royaume pour un cheval t — Six gendarmes dévalisés.
— Decesaris déguisé en agent de la force publique. — Des manteaux au mois d'août. — Le cardinal Fesch. — Un peintre français. La poire d'angoisses. -^ Travailler pour la gloire. — Ambrosetli. — Son or le démange. — Le comte Silvestri. — La rançon d'un mort. — Spectacle au théâtre Argentina, — Spectacle à la Plazza del popolo.
On se rappelle qu'on n'avait pas été aussi clément à l'égard de Giuseppe Decesaris, condamné d'abord à une détention perpétuelle, puis au tiers de quatre-vingt dix ans de galères.
Decesaris était littéralement fou de sa jeune femme. Les mirages de l'absence l'embellissaient encore à ses yeux. Aussi maudissait-il la malencontreuse idée qu'il avait eue de se rendre, et avait-il juré de s'évader du bagne de Civita-Vecchia, en se promettant d'éclatantes vengeances.
11 ne s'en cachait ni à ses compagnons de captivité ni aux visiteurs qui le raillaient et le traitaient de fou, tant il leur paraissait impossible de rompre des
chaînes si pesantes, de traverser des murs si épais et de tromper une surveillance si active.
Un jour, un paysan de Rocca-Secca-di-Pipemo étant venu voir son fils détenu dans le même bagne, et voyant Decesaris tout heureux de Tair libre qtt*il respirerait bientôt, lui avait dit brutalement qu'il y avait, au dehors, de belles génisses grasses, mais qu'elles n'étaient pas faites pour son bec : persuo becco.
Ce paysan fut désagréablement étonné, quelques mois» plus tard, lorsque, fort tranquille dans sa cabane et entendant ouvrir le loquet de sa porte, il se trouva tout à coup on présence de ce même Decesaris, non plus chargé de chaînes comme il l'avait vu à Civita-Yecchia, mais armé jusqu'aux dents et dardant de farouches regards qui ne présageaient rien de bon.
— Amène tes bras que je les garrotte, dit Decesaris.
Le paysan arbora son meilleur sourire, affirma au brigand qu'il n'avait jamais douté ni de son audace ni de son adresse, et qu'il était enchanté de revoir un si rude compagnon. Il alla môme jusqu'à lui offrir un quartier de ces belles génisses en question qui seraient trop honorées de passer par sa bouche illustre.
— Tes brasi répéta Decesaris, sans daigner s'as-
rôter à ce discours si mielleux.
Et il administra au paysan goguenard une volée de bois vert, dont le pauvre diable mourut quelques jours après.
Il y a des plaisanteries qui coûtent cher.
Mais je m'aperçois que nous anticipons sur l'évasion de Decesaris, laquelle fut loin de réussir d'emblée, comme nous allons le voir.
Ainsi, surpris une première fois par des gardeschiourmes au moment où, déguisé en marinier, il essayait de pratiquer une ouverture dans la cale, tout le bénéfice qu'il en tira fut un plus grand luxe de chaînes et trente coups de bâton.
Cette tentative ne semblait pas devoir le rapprocher de la liberté.
Quelques jours après, Antonio Vittori, un de ses compagnons, employé à la boulangerie et condamné à trente ans de fers comme Decesaris, essaya également de fuir et n'aboutit qu'aux mêmes résultats.
Le major Palombi, commandant des galères, craignant que ces tentatives réussissent tôt ou tard, eut alors l'idée d'enfermer les forçats les plus dangereux dans la forteresse où il se croyait plus sûr de les conserver.
On leur assigna deux grandes salles contiguës, situées au~rez-de-chaussée.
L*une n'avait d'autre ouverture que la porte d'entrée fermée par d'énormes barres de fer, et en
face de laquelle était incessamment pointée une pièce de quatre chargée jusqu'à la gueule.
L'autre ne recevait l'air qt le jour que par un soupirail d'un pied carré.
Les murs avaient dix-huit palmes d'épaisseur, et Pietro Masi, notre annaliste, ayant, dit-il, habité la forteresse de Civita-Vecchia pendant cinq ans, prie le lecteur de vouloir bien le croire sur parole.
Decesaris commençait à perdre Tespoir de jamais réaliser ses projets de fuite, lorsque, par un jour d'ouragan, il s'aperçut que le vent s'infiltrait par les crevasses du plancher.
En toute autre circonstance, c'eût été un inconvénient de plusà ajouter aux autres. Pour Decesaris, ce fut comme une brise parfumée qui lui apportait les émanations du dehors et ranimait son courage éteint.
Jusque-là il avait cru son cabanon au niveau de la mer. Pour s'assurer du fait, il passa un fil par un sou troué, le coula à travers une crevasse, et reconnut qu'il s'arrêtait à environ quatre palmes, un peu plus de deux pieds et demi, sur une surface dure.
A l'heure de la sieste, Decesaris descella une feuille du plancher, — du temps de Masi, on avait, un peu tard, remplacé le parquet par du carrelage, — et chargea d'explorer le sous-sol un de ses compagnons, nommé Àdamo Lauretti, lequel avait
la précieuse adresse de dériver ses fers et de les remettre à volonté, sans qu'il y parût.
Lauretti était muni d'une petite chandelle qu'il alluma et à la faveur de laquelle il se vit dans une enfilade de souterrains; au fond, tout au loin, brillait une échappée de jour grande comme rien.
Le cœur de Lauretti se prit à battre bien fort : il marcha vers le point lumineux qui grandissait à vue d'œil, et se trouva en face d'une lucarne défendue par deux barreaux de bois pourri disposés en croix.
Cette lucarne donnait sur le port, car des gréements se découpaient dans le ciel. Elle était à hauteur d'homme, car on ne voyait que des chapeaux passer et repaser au dehors.
Lauretti était devenu bègue à la suite d'une balle qui lui avait* fracassé la lèvre supérieure. De retour au cabanon, où ses camarades l'attendaient avec anxiété, la joie d'une part, et son infirmité de l'autre, embrouillèrent tellement ses discours que Decesaris, dans son impatience, lui campa un de ces coups de poing qui éclairent à giorno les nuits les plus ténébreuses.
— Merci, dit tant bien que mal Lauretti ; je vous apporte la liberté, et c'est ainsi que vous l'accueillez !
Les détails fournis et l'allégresse calmée, on reconnut qu'il restait un obstacle à vaincre : la sur-
veillance des gardiens, dont l'an veillait chaque nuit, à tour de rôle.
Ces gardiens étaient au nombre de douze. Quelques-uns d'entre eux n'auraient peut-être pas demandé mieux que de se vendre ; malheureusement, les acheteurs n'avaient pas d'argent.
— J'ai bien deux écus de cachés, dit un nommé Ambroselti; mais, à si bon compte que soit une conscience, ce n'est pas assez.
— C'est plus qu^il n'en faut, reprit Deccsaris, pour griser le surveillant Riccobello, qui n'a jamais su résister aux avances d'un broc de vin.
Malheureusement, ce Riccobello ayant été de garde l'avant- veille, son tour ne devait plus revenir que dans une éternité de dix jours.
Dix jours ! avoir la liberté à quelques pas de soi, et attendre dix jours I Si on les changeait de cachot dans cet intervalle ! Si Riccobello tombait malade ! S'il surgissait un de ces misérables grains de sable devant lesquels viennent butter parfois les entreprises les mieux combinées!
Les compagnons de Decesaris voulaient tenter l'avtntureau petit bonheur.Mais celui-ci était tenace en diable; \l s'y opposa formellement.
Enfin le fameux jour arriva. Riccobello fut grisé à en mourir, et vers ce que les Italiens appellent la troisième heure de nuit (neuf heures du soir, selon notre manière de supputer le temps), les conjurés
se débarrassèrent de leurs chaînes etdescendirentun à un dans leur souterrain.
Arracher la croix de bois pourrie qui barrait la lucarne fut l'affaire d'un instant.
Decesaris saula le premier sur le quai où ses compagnons le suivirent. Le port était à leur gauche; à droite s'allongeaient, en retour d'équerre, les murailles de la forteresse.
Par une imprudence qui ne s'explique pas, leur petite chandelle brûlait encore.
En ce moment, une sentinelle aperçut cette lumière inusitée en pareil lieu, et cria : Aux armes t
Il n'y avait pas un instant à perdre. Decesaris et trois autres fugitif? prirent aussitôt le parti détourner à l'est, entre la forteresse et la mer, par un chemin semé de fondrières et d'écueils où il était • probable qu'ils ne rencontreraient personne.
Ce chemin aboutissait à une issue de la ville appelée porte romaine. I!s eurent l'heureuse chance de la franchir au moment même où la garde, courant à l'appel de la sentinelle, venait de la laisser libre, si bien que ce qui devait les perdre contribua à les sauver.
Les trois bandits qui accompagnaient Decesaris étaient Antonio Vittori, Adamo Lauretli, tous deux de Prossedi, et un nommé Ambroselti, du bourg d'Anagni.
Tous les antres furent arrêtés.
On était alors an mois d'août. Celait assurément un grand pas de fait que d'avoir échangé un cabanon contre la rase campagne; mais il s'en fallait que toutes les diflScullés fussent vaincues. La première chance d*achoppement était la livrée du bagne à laquelle on n'allait pas manquer de reconnaître les évadés.
Un coup de main hardi aurait pu remédier à cet inconvénient ; mais il fallait des armes, et ils n*en avaient pas.
Sans doute ils pouvaient aller à la montagne cl en demander aux mal-vivanlî,leurs confrères; mais outre que leur amour-propre était froissé d'un pareil recours, il était fort possible, par les Ir.i bisons qui couraient, que les brigands soupçonneux doutassent delà sincérité de leur retour à la malvivance.
— La Providence, raconte Pietro Masi, — l'expression est naïve dans celte bouche de brigand! -• la Providence vint à leur aide. Le jour même de l'évasion, comme ils étaient cachés parmi des roseaux, aux bords du fleuve Maseno, près de Prossedi, ils virent arriver six gendarmes, dont l'apparition fut d'abord loin de leur faire plaisir.
Mais il était écrit que, dans cette fuite, les plus «mauvaises chances tourneraient à leur avantage et que leur salut naîtrait du péril même.
Les gendarmes avaient chaud; au lieu de faire leur office et de fureter les taillis, ils se déshabillèrent tranquillement et se jetèrent dans le fleuve.
Quand il^ furent à une certaine distance de la rive, Decesaris et ses compagnons sortirent des roseaux, s'emparèrent précipitamment des uniformes, des armes, et tirèrent sur les nageurs sans défense, dont trois disparurent sous les flots pour ne plus reparaître.
Les trois autres purent gagner la rive opposée et allèrent se couvrir tant bien que mal dans un lavoir, situé à peu de dislance, où du linge séchait au soleil.
Yoilà donc les quatre scélérats déguisés en gendarmes, bien armés, et pouvant, sous les apparences de la légalité, se livrer aux opérations les plus fruclueuses.
C'est ainsi qu'ils s'introduisirent dans plusieurs fermes, sous le prétexte d'y opérer des perquisitions, et qu'ils purent faire passer quelques sacs d'écusdela poche d'autrui dans la leur.
Seulement, le lieutenant-colonel Gennari, qui commandait la subdivision, ne tarda pas à y mettre bon ordre en décrétant que, pour qu'on ne s'y trompât plus, les vrais gendarmes ne marcheraient dorénavant que revêtus de leurs grands manteaux.
Ce devait être pénible, au mois d'août surtout;
mais, les brigands n'ayant pas de manteaux, c'ëtaîl peut-être le seul moyen efficace.
On peDse bien que, si Decesaris avait choisi les environs deProssedi pour le théâtre de ses exploits, c'est que c'était là que vivait sa femme bien-aiméc. Or, maintenant que son évasion était connue, sa maison et les démarches de sa femme devaient être nécessairement surveillées.
Richard III offrait son royaume pour un cheval ; Decesaris aurait donné tous les gendarmes du pape pour un seul manteau de ces mêmes gendarmes.
Une nuit, ayant eu Taudace de s'introduire dans une espèce de caserne-poste, à un demi-mille de Ferentino, il ouvrit la première chambre venue — une chambre de gendarme — et s'empara du palladium convoité.
Le l.endemain soir, à Prossedi, sa femme filait, à la lueur d'une lampe, en compagnie de quelques commères du voisinage, lorsqu'elle entendit frapper au dehors.
— Ouvrez ! dit une voix bien connue qui fit battre son cœur.
En allant vers la porte, elle eut la présence d'esprit de laisser tomber sa lampe qui s'éteignit.
A la' vue des commèresDecesaris affecta beaucoup de rudesse et manifesta l'intention de fouiller la cabane de fond en comble.
Les commères prirent la fuite, et le mal-vivant
put alors joair d'un instant de bonheur bien chèrement acheté.
Le lendemain, avant Taurore, sous peine d'être repris, il fallut s'éclipser.
Decesaris et ses compagnons allèrent rejoindre la bande deMasocco, qui ne s' était pas encore constitué, mais qui en nourrissait le projet. Decesaris, lui, ne respirait que le carnage et la vengeance ; il voulait mettre tout à feu et à sang. De là une mésintelligence assez vive qui ne tarda pas à se manifester parmi les bandits.
Les enragés et les modérés se partagèrent en deux bandes : ceux-ci sous les ordres de Masocco, avec lequel resta Adamo Lauretti, le bègue que nous connaissons; ceux-là commandés par Decesaris, auquel se rallièrent Tomosa Franzoli et Gtescenzo Trombetta, qui abandonnaient Masocco.
Cela faisait deux de retrouvés pour un de perdu.
Decesaris se multipliait; il était partout à la fois, ne redoutant ni les fatigues ni les dangers, commettant rapines sur rapines, non pour l'argent qu'il méprisait, mais dans l'espoir de faire trembler ses juges jusque sous leur toge.
Le cardinal Fesch, oncle de l'empereur Napoléon P% habitait alorsFrascati, sicélèbre par ses villas Aldobrandini, Rufinella, Falconieri, Mandragone, — celle-ci a trois centssoixante-quatorze fenêtres de
façade, — toutes plus royales les unes que les autres.
Decesaris pensa que, s'il parvenait à enlever le cardinal, il s'illustrerait à jamais. Ce hardi coup de main faillit réussir. Le bandit parvint à s'introduire, de nuit, dans l'appartement même de l'ex-grand aumônier de France, où le hasard fitque se trouvait un peintre français enveloppé d'une robedechambre rouge. Decesaris, peu habitué à ce genre de vêtement, le confondit avec la pourpre romaine et enjoignit au prétendu cardinal de le suivre.
Au moment où ce dernier ouvrait la bouche pour appeler au secours, le bandit y enfonça une poire d'angoisse qui coupa court à toute discussion.
Tomaso Franzolini faisait le guet à l'extérieur.
— Je ne pense pas que ce soit là le cardinal, dit-il à Decesaris.
— Un homme rouge, reprit ce dernier, qui veux-tu que ce soit ?
Une fois à la montagne, on imposa au prisonnier quatre mille écus de rançon.
Ce n'était peut-être pas trop pour une Éminence, mais le peintre estima que sa robe de chambre lui rapportait trop d'honneur.
— Messieurs, dit-il aux bandits, je ne suis qu'un pauvre artiste étranger. Je vous donnerais yolon-^ tiers quatre mille écus, car ce serait une preuve que je les possède quelque part... seulement il faudrait
que je susse en quelle monnaie et dans quel tiroir.
Decesaris fut fort contrarié.
— Du moment que j'ai manqué mon coup, reprit-il, le reste- m'importe peu, je ne travaillais que pour la gloire.
Il allait renvoyer l'artiste sans rien exiger de lui ; mais ses compagnons s'y opposèrent.
Alors on s'adressa au cardinal qui envoya cinq cents écus.
Decesaris a commis tant de crimes que nous en passons beaucoup et des pires. Il régnait parmisses hommes une sorte d'émulation sanguinaire qui les poussait à se surpasser Tun l'autre.
On se rappelle que, au nombre des évadés de Civita-Vecchia, était un nommé Ambrosetti, du bourg d'Anagni.
. Cet Ambrosetti brûlait du désir de se rappeler au souvenir de sa chère patrie; et cela d'autant mieux que ses camarades n'avaient en lui qu'une confiance médiocre.
Nous avions, du reste, omis de dire qu'il n'avait • jamais été afifiliô à aucune mal-vivance. Un crime isolé, nous ne savons lequel, était cause de son emprisonnement à la forteresse de Civita-Yecchia. Mêlé aux bandits, il s'était évadé avec eux, et, vivant de leur vie abominable, il voulait les égaler en crimes
La bando alla donc s'aposjer aux. environs d'A-
nagni; une fois là, Ambrosctli ne larda pas à enlever un certain comte Silvestri, à qui, selon Topinion de Pietro Masi, il devait en vouloir de vieille date. ,
Ce comte était très-obèse et marchait difficilement. Ambrosetti marchait derrière lui, le lardant de légers coups de poignard pour le stimuler. Le malheur voulut qu'il atteignit une veine, le comte se prit à perdre beaucoup de sang. La vue du sang exaspéra le bandit, lequel multiplia ses coups à ce point que le prisonnier en rendit le dernier soupir.
On Tenterra sans autre forme au pied du premier arbre venu; ce qui n'empêcha pas d'écrire à sa famille et de réclamer une rançon.
La rançon arrivée, on daigna informer les Silvestri qu'ils trouveraient le cadavre à un endroit désigné.
Ambrosciti n'avait plus eu d'argent depuis longtemps; sa part du sacrilège démangeait ses poches.
— À quoi bon avoir de l'or, disait-il à Decesaris si Ton n'en peut jouir? Qui nous empêche de nous déguiser en honnêtes gens et d'aller pendant quelques jours, à Rome, courir les spectacles et les plaisirs?
— Va à Rome, si tu le veux, reprit Decesaris; quant à moi, je ne veux pas m'exposer à retourner à Civita-Vecchia dont j'ai par-dessus la tête. Et, à
. 170 LES MAL.-V1VANTS
propos de spectacle, prends garde d'en donner un loi-mème sur la place du Peuple, où tu serais le principal acteur.
La place du Peupje est le li^u habituel des ex6cutions capitales.
Ambrosetti ne tint pas compte des observations. Il entra à Rome, les poches bien garnies, par la porte Saint-Jean [porta Santa-Giovanni), et se rendit chez une de ses sœurs, honorablement mariée, qui demeurait place Trajan, près de l'église Santa- Maria-di'Loretto .
Sa sœur et son beau-frère ne le reçurent peutêtre pas avec beaucoup d'effusion; mais ils ne le mirent pas à la porte, et c'était déjà quelque chose.
Du reste, leur hospitalité ne fut pas mise à une longue épreuve. Le soir môme de son arrivée, à la sortie du théâtre Argentina^ Ambrosetti se trouva mêlé à une querelle où Ton joua du couteau.
Conduit au poste avec quelques autres on trouva sur lui le brouillon de la lettre écrite pour réclamer la rançon du comte Silvestri. C'était un arrêt de mort.
Huit jours après, ainsi que le lui avait pronostiqué Decesaris, il était exécuté sur la place du Peuple.
Mariage en prison. — Le commandant Agaglioni. — Lune de miel troublée. — Une trahison. — Francesco Anlonelli. — Lettres sapposées. — Deux femmes au secret. — Libération des mal-yivants. — Antonio Gasparoni est déporté à Gento, et de Paolis à Gomacchio. — Séparation douloureuse. — Masocco, prévôt des archers. — Le commissaire Rotolli. — La cappelletta. — Mort de Masocco et de Rotoli. — Le lieutenant Avalzini. — Sanglantes représailles. — Trois mille écos poar la tête de Decesaris. — Antonio Napoleoni. — Un rendez-vous. — Les voies de la Providence. — Ciafotto. — Mort de Decesaris.
A part la bande de Masocco, il s*en était, vers la même époque et au\ mêmes conditions, constitué une autre de moindre importance, dont le chef s'appelait Barboni.
Tous ces mal-vivants menaient, au château Saint- Ange, la vie assez douce que nous avons dite. Ils étaient mariés pour la plupart; si bien que, entraîné par Texemple et attristé d*être seul, Antonio Gasparoni voulut se marier aussi.
Angelo de Paolis avait là sa sxur avec lui. C'était une assez jolie fille, appelée Demire, dont Gasparoni devint amoureux. De Paolis étant le beaufrère de Gasparoni, les deux familles n'en faisaient déjà qu'une. Ce n'était qu'un lien de plus à nouer.
Similes cum similibus conjnnguntur y fait observer Masi, qui ne laisse pas d'être un profond moraliste.
D'autre part, le gouvernement papal, croyant que c'était une garantie de moralité, voyait avec plaisir les mal-vivants se créer des affections et des devoirs sociaux.
Le^ préliminaires ne furent pas bien longs.
— Veux-tu me donner ta sœur? demanda Gasparoni à de Paolis.
— Prends-la, reprit ce dernier.
Le mariage fut célébré dans la chapelle du commandant, qui était alors le baron Àgaglioni, et Taulorité poussa la galanterie jusqu'à faire les frais de la noce.
Mais Gasparooi fut soudain arraché aux douceurs de la lune de miel par l'incident que nous allons raconter.
Le lecteur se rappelle peut-êire que parmi les douze bandits constitués en même temps que Masocco, se trouvait un certain Francesco Antonelli, deSonnino.
Soit que cet Antonelli eût une vengeance particulière à exercer, soit qu'il voulût se concilier les bonnes grâces de Taulorité, il s'avisa de fabriquer deux lettres :
L'une que Gasparoni était censé écrire à son frère Gennaro, bandit en activité, et par laquelle il
priait ce dernier de lui garder des armes pour l'époque de sa libération qui serait celle de son retour à la maUvivance ;
L'autre de de Paolis à un autre bandit, compagnon de Gennaro, et conçue dans les mêmes termes ou à peu près.
Toutes deux contenaientde longues listes de proscription et annonçaient, pour l'avenir, les plus sinistres projets.
Ces lettres écrites, le traître Ântonelli les cacha dans des paquets appartenant à deux femmes de Sonnino, qui devaient, le lendemain, s'en retourner chez elles.
Pais il vendit la mèche, comme on dit, au commandant du fort.
Visitées à leur sortie, les deux femmes furent trouvées nanties des lettres en question.
Elles eurent beau s'étonner, protester, jurer de leur innocence, on les mit au secret.
Les deux beaux-frères furent jetés dans un cachot.
Celte affaire fit grand bruit, mais on reconnut bientôt que la montagne accouchait d'une souris. Non-seulement de Paolis et Gasparoni déclaraient ne pas connaître ces lettres, mais ils ne savaient môme pas écrire, ce qui était à considérer. Ensuite, à supposer qu'ils voulussent reprendre leur ancienne vie, à quoi bon le constater par écrit? et ces
listes de personnes à tuer, pourquoi les dresser d'avance? On ne se crée pas ainsi d'inutiles dangers.
L'enquêté fut favorable aux deux beaux-frères qui en furent quittes pour un mois de cachot.
Antonelli passa pour un imposteur aux yeux de Tautorité. Mais ce n'en fut pas moins à cette cir? constance qu'il dut plus tard une place de geôlier, lorsque de Paolis elGasparoni se mirent en rupture de ban, comme nous le verrons.
Ce fut aussi à cette circonstance que les denx beaux -frères durent d'être retenus en prison après tous les autres, alors même que leur année de pri-. son était expirée.
Cependant, versle commencement de mars 1819, alors qu'ils commençaient à accuser le cardinal Consalvi de déloyauté, deux voitures escortées de gendarmes en bourgeois entrèrent au château Saint- Ange.
On fit monter dans l'une Antonio Gasparoni, sa l'emme et la fille aînée de de Paolis.
L'autre fut occupée par de Paolis, sa femme et deux petites filles, dont l'une pendait encore à la mamelle.
Où les conduisait-on? ils n'en savaient rien. Ils traversèrent ainsi Spolète, Forli et atteignirent Bologne. ^ ^
Là, comme ils étaient en train de dîner à l'aubei^e dUlPeleqrinOy on leur signifia l'ordre de se
séparer. Gasparoni était interné à Gento, de Paolis à Comacchio.
Gasparoni lit observer que sa femme et sa sœur avaient été fort désolées en voyant qu'on les déportait si loin de Soiinino, où elles laissaient des paronls bien cbers, mais qu'elles avaient repris quelque coarage en pensant que belles-sœurs, tantes et nièces, les ie\x\ familles, qui n'en faisaient qu'une, seraient an moins réunies dans leur exil.
Les femmes et les petits enrants pleuraient à chaudes larmes. Les deux hommes se tenaient embrassés, car il s'agissait d'une séparation qui serait peut-être éternelle.
Hais l'ordre était absolu; il fallut obéir.
Nous laisserons, jusqu'à nouvel ordre, Gasparoni à Gento et de Paolis à Comacchio, où le lecteur se rappelle qu'à part le logement ils devaient recevoir une pension de neuf écus par mois.
D*honnétes employés n'en obtenaient pas toujours autant après une longue carrière et de loyaux services.
Quant à Masocco, dont le repentir était flagrant, il avait été gracié bien avant l'expiration de sa peine et nommé prévôt des archers.
A l'époque où ce dernier s'était constitué prisonnier, vingt-six brigands, dont douze Sonninais, infestaient encore la montagne. Les quatorze autres appartenaient à diverses communes, — je suppose
qu'elles n*en étaient pas plus fières pour cela ; — telles que Valiecorsa, San-Stefano, Procida,Caslro, Patricaet Pisterno.
Les Sonninais Taisaient bande à part; ils avaient à leur tête Gennaro Gasparoni.
Les autres étaient réunis sous le double sceptre d'Alessandro Massaroni et da terrible Decesaris.
Chaque journée était marquée par de nouveaux crimes, dans lesquels la bande de Decesaris avait toujours la part la plus sanguinaire.
C'est dans ces conjonctures que le gouvernement romain avait songé à s'attacher Masocco. — Masocco, en.eiïet, connaissait tous les bandits, leurs habitudes, leurs repaires, leurs affiliés. Il lui suffisait d'un bruit sourd, du vol d'un oiseau, de Taboîemcnt d un chien, de voir un berger se diriger de tel côté plutôt que de tel autre, pour s'en faire des indices à peu près certains. Il était de plus, adroit, rusé, courageux et fort impatient de témoigner sa gratitude à l'autorité qui l'avait traité avec tant de bienveillance.
Masocco était cantonné à Sonnino, ce qui offusquait surtout les mal-vivants Sonninais, en ce sens que, étant presque tous mariés, ils ne pouvaient plus aller clandestinement voir leucs femmes sans s'exposera être reconnus et dépistés par leur ancien compagnon.
Les marchands, en possession d'approvisionner
LES MAL-VIVXNTS 177
les brigands, avaient aussi nne grande penr de M asocco, qui possédait leur secret. Cependant il ne faisait pas trop de zèle, se montrant avec eax bon, modéré, affable, sachant bien que leur concours lui serait tôt ou tard précieux pour arriver à Tarrestalion des bandits, et voulant se l'attirer, ce concours, plus par la persuasion que par la vio- . lence.
Les choses en étaient là, lorsque les deux bandes se trouvèrent un jour réunies, — le 5 août i818, — dans les environs de San-Lorenzo dont on fêtait le patron. La conversation roulait sur le tort que Mâsocco faisait à la mal-vivance.
— Si vous voulez tous nae seconder, dit Decesaris, je me charge de nous débarrasser de cet archer maudit.
Gomme on se récriait sur Timpossibililé d'arriver à un pareil résultat, Decesaris reprit :
— Il y a un nouveau commissaire à San-Lorenzo ; ce commissaire s'appelle Rotoli; il nous a fait faire, à Massaroni et à moi, quelques vagues ouvertures d'accommodement que nous avons repoussées. Son but est assurément de nous détruire les uns par les autres et de nous engager à trahir Gasparoni ainsi que ses Sonninais.
— Sensible à cette attention, dit Gasparoni, je lui donnerai un jour de mes nouvelles, à ce commissaire !
178 LES MAL-YIVANTS
— Si VOUS le voulez, continua Decesaris, je vais lui donner un rendez- vous ici môme; je vous réponds qu'il y viendra, car son avancement est attaché à la capture qu'il convoite. L'endroit est favorable; vous autres, les Sonninais, vous vous tiendrez aux environs, et toi, Gasparoni, tu le tiendras à portée de tout entendre.
— Dans tout cela, reprit ce dernier, je ne vois pas qu'il soit question de Masocco.
— Ceci est mon affaire, dit Decesaris; tu entendras et tu jugeras.
L'entrevue eut lieu le lendemain. Ce commissaire ne manquait pas de courage; il avait défendu à la force armée de sortir de San-Lorenzo, et arriva seul parmi les brigands avec un cheval chargé de vivres.
La bande de Decesaris ne se composait en ce moment que de six bandits; les autres étaient restés à la garde d'un malade.
Quant aux Sonninais, cachés dans les taillis, ils ne comptaient pas pour le commissaire Rotoli.
On dressa le couvert sur l'herbe, et le commissaire daigna y prendre part.
Quand la confiance se fut un peu établie, le verre à la main, Rotoli prononça un discours émaillé de morale, dont la péroraison fut, après avoir fait valoir lès charmes de la liberté et de la vie de famille, que Decesaris, Massaroni et leurs compagnons pou-
vaient reconquérir tout cela en tuant Gennaro Gasparoni et les principaux de sa bande.
— Les chefs morts, ajouta le commissaire, les autres ne tarderont pas à se disperser, et nous en aurons bientôt raison.
C'était là que Decesaris attendait Rotoli.
— Monsieur le commissaire, reprit-il, nous ne demandons pas mieux que de seconder vos vues, cet entretien vous le prouve assez. Seulement, veuillez considérer que Massaroni et moi nous ne disposonsquede quatre novices, tandis que les Sonninais sont au nombre de douze, tous bien armés, rompus à toutes les ruses du métier et n*ayant peur de rien. La lutte serait par trop inégale; ce serait se jeter dans la gueule du loup.
— Il n'y aurait qu'un moyen, hasarda Massaroni, et encore I...
— Dites, reprit le commissaire; j'ai ks pouvoirs les plus étendus, et si cela dépend de moi...
Il nous faudrait pour nous seconder, un homme à vous, déterminé, intrépide, sachant au besoin faire le coup de feu.
— Sans compter, ajouta Decesaris, que sa présence parmi nous serait un stimulant et une garantie pour nos hommes, à qui elle prouverait que nous agissons sous l'inspiration de l'autorité.
— La difficulté serait de trouver un pareil auxi-
liaîre, poursuivit Massaroni, car je ne vous cache pas que, en général, vos archers sont lâches.
— J'en connais un qui en vaut dix, reprit le commissaire donnant admirablement dans le piège; voulez- vous Masocco?... En voulez-vous plusieurs?
— Plusieurs donneraient Téveil, répondit Massaroni; et encore faudrait-il qu'ils fussent nombreux pour valoir le seul Masocco; c'est un vieux compagnon que nous avons vu à Toeuvrc.
— Eh bien, vous Taurez, reprit RoloJi.
On convint que le commissaire amènerait luimême Masocco, la nuit du 12 au 13 août, en un lieu que Ton fixa aux environs de Prossedi.
Decesaris gravitait le plus possible autour de Prossedi, où rayonnait sa femme, qu'il laissait le moins veuve possible.
Le commissaire parti, Decesaris fit observer aux Sonninais que, Masocco étant l'ennemi commun, ils devaient tous tremper dans la vengeance qui se préparait.
Les Sonninais et leur chef jurèrent de se trouver au rendez-vous, dans la nuit du treize au quatorze.
Us y furent dès la veille, mais il se produisit alors une chose étrange que nous allons raconter.
Deux Sonninais jouaient à un jeu que Ton appelle cappelletta. On conteste un coup^ un différend survient) et voilà les joueurs qui se lèvent
LES MAL-VIVANTS t8l
pour aller vider leur querelle plus loin. D'autres Sonninais se mettent à les suivre sous le prétexte de les apaiser.
11 ne reste bientôt plus que leur chef, qui s'étonne de l'absence prolongée de ses compagnons, et s'éloigne, à son tour, en disant à Decessaris qu'il va les ramener.
Une heure s'écoule et personne ne revient.
La nuit approchait; on attendait le commissaire et Masocco d'un instante l'autre.
— Qu'est-ce à dire? demanda Decesaris à Massaroni ; je commence à croire que les Sonninais caponnenl et que nous ne les verrons plus.
— Les Sonninais ne caponnent pas, reprit Massaroni, mais ils ont réfléchi; ils se rappellent avoir tous vécu de frère à frère avec Masocco. 11 n'est pas un seul de nous à qui Masocco n'ait fait du bien lorsqu'il était noire chef. Aujourd'hui il est archer et fait son devoir d'archer; à sa place nous agirions comme lui. Si nous le tuions dans une rencontre, défense contre' attaque, rien de mieux; mais ceci est un guet-apens, une trahison impardonnable, dont nous aurons certainement lieu de nous repentir.
Mais quand Decesaris voulait une chose, il la voulait bien.
— Soit! rcprit-il; abnndonnez-moi tous, si vous le voulez. Tout ce qui n'est pas pour nous est
contre nous. J'ai dit que je tuerais Masocco et je le tuerai, fussé-je tout seul.
Cependant le commissaire Rotoli, ayant fait venir Masocco, lui avait fait part du plan concerté avec Decesaris et Massaroni; plan dans lequel Masocco allait avoir son rôle à jouer.
L'ex-malvi-vant avait trop d'expérience pour ne pas deviner tout de suite que c'était une trame ourdie contre lui. Il démontra que les brigands avaient juré sa perte; que, bien loin de songer à s'entre-détruire, les deux bandes s'étaient liguées; que, si Decesaris nourrissait le projet de se défaire de Gasparoni, bien loin de briguer le concours de l'autorité, il en voudrait garder l'honneur et le profit pour lui seul.
Mais le commissaire Kotoli avait sa réputation à établir et son chemin à faire. Il était d'ailleurs loin de se douter de la rouerie des brigands el persista dans la mise à exécution de son projet.
^ — Excellenza^ dit résolument Masocco, vous venez de prononcer ma sentence de mort.
— Mais non, je vous assure, reprit Rotoli; j'ai vu les brigands de près^ je suis allô a la montagne, nous avons bu et mangé ensemble. Ils ont l'air plus terrible de loin que de près; le tout est de savoir s'y prendre.
— Ma conviction est faite, reprit Masocco ; du reste, ma vie appartient à l'État: il a le droit d'en
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disposer. Je regrette seulement que ce ne soit pas . dans une circonstance plus utile. Ma dernière prière est que vous recommandiez ma pauvre femme à la protection de rautorilé, car la vengeance des mal-vivants ne s'arrêtera pas à moi. ..Et maintenant^ monsieur le commissaire, partons; je suis prêt à vous suivre.
— Bah I dit le magistrat, des diables noirs qui vous trottent par la tôte I
Le frère et les quatre beaux frères de Masocco voulurent suivre ce dernier, qui s'y opposa vainement.
Dans l'intervalle, Decesaris prenait ses dispositions et traçait à chacun son rôle.
Indépendammant de Massaroni, les quatre bandits dont il disposait était Antonio Vitlori, Michel Feudi, Domenico Panni et Luigi d'Àngelis.
On convint que, dès que le commissaire serait arrivé, Decesaris le tirerait à Tôcart sous le prétexte apparent de lui parler seul à seul, mais en réalité pour l'écarter de Masocco et le soustraire ainsi au danger d'être atteint par la balle qui allait frapper Je malheureux archer.
Luigi d'Angelis devait tirer un coup de fusil sur Masocco, dès que celui-ci serait à portée.
Ce plan arrêté, Decesaris se porta au devant du commissaire et de Masocco. En voyant venir sept
individus, au lieu de deux qu'il attendait, le brigand s*arrôla :
— Pas un pas de plusl cria-t-il. Est-ce donc la force armée que M. le commissaire amène avec lui? Ce n'était pas dans nos conventions.
Rotoli enjoignit alors aux frères et aux beauxfrères de Masocco de retourner d'où ils venaient. Ceux-ci firent semblant d'obéir, mais ils se couchèrent à plat-ventre dans des touffes d'herbe, où ils restèrent inaperçus à la faveur de la nuit.
Le commissaire prit le bras de Masocco, et tous deux franchirent une haie d'oliviers qui les séparait des bandits.
Les choses se passèrent alors selon le fatal programme : Masocco, pendant que Dcccsaris cousait avec Rotoli, et au moment même où Massaroni venait de lui donner l'accolade de bienvenue, reçut une balle dans le flanc gauche, et tomba roide mort sans pousser un cri.
Le frère et les beaux-frères de Masacco, cachés comme nous l'avons dit, prévoyaient une trahison : ils tenaient le fusil en arrêt.
En entendant un coup de feu qui confirmait leurs soupçons, ils firent une décharge générale. Une de leurs balles, tirées à l'aventure, atteignit à la tempe droite le commissaire Rotoli qui tomba sans vie aux pieds de Decesaris. Une autre balle plus éqnitablo tua lemal-vivant Domenico Panni, au moment
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OÙ il se penchait vers le cadavre de Masocco, pour s'emparer de son fusil à deux coups.
Les cinq frères prirent alors la fuite dans la direction de Prossedi, et racontèrent au lieutenant ce qui venait de se passer. [Is n'avaient aucune certitude, mais leur impression était que Masocco devait être mort et que le commissaire restait prisonnier des brigands.
Le preaiier»soin du lieutenant fut de se faire des otages en emprisonnant, sur l'heure, tous les parents de Decesaris et de Viitori qu'il surprit au lit.
Le second fut de voler à la montagne dans l'espoir de dégager le commissaire.
Les brigands n'y étaient plus, mais bien les deux cadavres de Masocco et de Rotoli.
Ivre de vengeance et de colère, le lieutenant retourna à Prossedi et se fit délivrer les clefs de la geôle par le maréchal des logis. 11 allait immoler les parents des bandits, bien qu'ils fussent innocents el sans défense, mais le commandant Papi survint à temps pour l'en empêcher.
Le lieutenant réclama alors les prisonniers pour les conduire à Frosinone, et on eut l'imprudence de les lui livrer.
Cet officier avait, en ce moment, l'air si terrible, il respirait à ce [loint la soif du sang, que le petit garçon de Uecesa ms, âgé de douze ans, ayant ou-