Ouvrage cité, p
LES AMNÉSIES PARTIELLES
pement historique des langues, il semblerait naturel d’interroger le développement individuel. Mais cela est impossible. Quand nous apprenons à parler, notre langue nous est imposée. Bien que l’enfant, comme l’a très bien dit M. Taine, « apprenne la langue déjà faite, comme un vrai musicien apprend le contre-point et un vrai poète la prosodie , c’est-à-dire comme un génie original, » en réalité, il ne la crée pas. Il faut donc nous en tenir à l’évolution historique.
C’est un point bien établi que les langues indo-européennes sont issues d’un certain nombre de racines et que ces racines étaient de deux sortes : verbales ou prédicatives, pronominales ou démonstratives. Les premières, qui contenaient les verbes , les adjectifs et les substantifs, « sont, dit Whitney, des signes indicatifs d’actes ou de qualités. » Les secondes, d’où sont issus le pronom et l’adverbe (la préposition et la conjonction sont de formation secondaire), sont peu nombreuses et indiquaient des rapports de position. La forme primitive du signe est donc l’affirmation des qualités. Puis le verbe et l’adjectif se séparent. « Les noms sont tirés des verbes par l’intermédiaire des participes, qui ne sont que des adjectifs dont la dérivation verbale n’est pas encore effacée L » Quant à la transformation des noms communs en noms propres , elle n’est pas douteuse.
L’évolution naturelle du langage n’explique-telle pas les stades de sa dissolution chez l’aphasique, dans la mesure où une création spontanée et la dissolution
1. Baudry, ouvr. cité, 16. D’après l’étymologie, le cheval, c’est :< le rapide » ; l’ours, « le brillant », etc., etc. Pour dlus de déiails, voir les ouvrages de Max Millier et Whitney.
d’une langue artificiellement apprise sont comparables ?
2® En exposant sous sa forme générale la loi de ré- ; gression de la mémoire, nous avons vu que la mémoire des sentiments s’efface plus tard que celle des idées. La logique nous conduit à conclure que dans le cas particulier qui nous occupe, — l’amnésie progressive des , signes, — le langage des émotions doit disparaître i après le langage rationnel. Les faits confirment plei- t nement cette déduction.
Les meilleurs observateurs (Broca , Trousseau , : H. Jackson, Broadbent, etc.) ont noté un grand nombre de cas où des aphasiques complètement privés de ; la parole, incapables d’articuler un seul mot volontairement, peuvent proférer non seulement des interjections, mais des phrases toutes faites, de courtes locutions usuelles, propres à exprimer leur colère, leur ' dépit ou à déplorer leur infirmité. L’une des formes les plus persistantes de ce langage est celle des jurons. ■
Nous avons dit qu’en général ce qui est de formation < récente périt tout d’abord, que les formations anciennes disparaissent les dernières. Nous en trouvons ici une confirmation : le langage des émotions se forme avant le langage des idées ; il disparaît après lui. De : même, le complexe disparaît avant le simple ; or le ' langage rationnel comparé au langage affectif est d’une extrême complexité.
3® Tout ce qui précède est applicable aux gestes. Cette forme du langage, la plus naturelle de toutes, n’est (comme l’interjection du reste) qu’un mode d’expression réflexe. Elle apparaît chez l’enfant longtemps avant le langage articulé. Chez certaines tribus sauvages frappées d’un arrêt de développement, les gestes
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jouent un aussi grand rôle que les mots ; aussi ne peuvent-ils plus se comprendre dans l’obscurité.
Ce langage inné se perd rarement. « Les aphasies dans lesquelles on rencontre des désordres mimiques sont toujours, dit Kussmaul, d’une nature extrêmement complexe. Dans ces cas, tantôt les malades reconnaissent encore qu’ils se trompent dans l’emploi de leurs gestes , tantôt ils n’en ont pas conscience »
Hughlings Jackson, qui a étudié ce point avec soin, note que certains aphasiques ne peuvent ni rire, ni sourire, ni pleurer, sauf dans les cas d’extrême émotion. Il a noté aussi que quelques malades affirment au nient par gestes tout à fait au hasard. L’un deux, jui avait encore à son service quelques interjections ît quelques gestes, en usait à contre-sens ou d’une façon inintelligible.
Un fait cité par Trousseau nous donne un exemple )ien remarquable d’une pure amnésie motrice concerlant les gestes. « Je plaçais mes deux mains et j’agiais mes doigts dans la position où se trouve un homme [ui joue de la clarinette, et je disais [au malade] de aire comme moi. 11 exécutait aussitôt ces mouvements vec une parfaite précision. « Vous voyez, lui disais-je, 3 fais le geste d’un homme qui joue de la clarinette. »
1 répondait par une affirmation. Au bout de quelques linutes, je le priais de faire ce geste. Il réfléchissait, t le plus souvent il lui était impossible de reproduire ette mimique si simple. »
En résumé, nous voyons que l’amnésie des signes escend des noms propres aux noms communs, de là
ux adjectifs et aux verbes, puis au langage des sentiments et aux gestes. Cette marche destructive ne va
pas au hasard, elle suit un ordre rigoureux , — du moins organisé au mieux organisé, du plus complexe ji au plus simple, du moins automatique au plus automatique *. Ce qui a été dit plus haut en établissant la loi générale de réversion de la mémoire pourrait être répété ici, et ce n’est pas l’une des moindres preuves de son exactitude que de la voir se vérifier pour le cas d’amnésie partielle le plus important, le plus systéma» tique, le mieux connu.
Il y aurait encore lieu de procéder ici à une contre- i épreuve. Lorsque l’amnésie des signes a été complète et que leur retour se fait progressivement, a-t-il lieu dans un ordre inverse à celui de leur disparition ? Ce cas est rare. Je trouve cependant une observation du Dr Grasset où un homme est atteint « d’une impossibilité complète de traduire sa pensée soit par la parole, jjj soit par l’écriture, soit par les gestes. Dans les jours ■ suivants, on vit reparaître successivement et peu à peu B la faculté de se faire comprendre par gestes, puis par H la parole et l’écriture ^ » Il est très probable que l’on H trouverait d’autres exemples de ce genre, si l’attention ■ des observateurs était fixée sur ce point.
1. Il est remarquable que beaucoup d’aphasiques qui ne peu- (J
vent plus écrire sont encore capables de signer. j fl
2. lievue des sciences médicales, etc., 1873, t. II, p. 684. 1