Forbes Wiüslcrv, ouv. cité, p
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cela auti efois. » A partir de ce moment, il recouvra rapidement ses facultés.
Je me contente, pour le moment, de mettre ces faits sous les yeux du lecteur. Les remarques qu’ils suggèrent trouveront mieux leur place ailleurs. Je terminerai par un cas peu connu qui forme la transition naturelle vers le groupe des amnésies intermittentes. Nous allons voir en effet se former peu à peu une mémoire provisoire, qui disparaîtra brusquement devant la mémoire primitive.
Une jeune femme, robuste, d’une bonne santé, tomba par accident dans une rivière et fut presque noyée. Elle resta six heures insensible, puis reprit connaissance. Dix jours plus tard, elle tomba dans une stupeur complète qui dura quatre heures. Quand elle rouvrit les yeux, elle ne reconnaissait plus personne; elle était privée de l’ouïe, de la parole, du goût eL de l’odorat. 11 ne lui restait que la vue et le toucher, qui était d’une sensibilité extrême. Ignorante de toute chose, incapable par elle-même de remuer, elle ressemblait à un animal privé de cerveau. Elle avait bon appétit ; mais il fallait la nourrir, et elle mangeait tout indifféremment, avalant d’une manière purement automatique. — L’automatisme était si bien la seule forme d’activité dont elle était capable que, pendant des jours, sa seule occupation fut d’effiler, d’éplucher ou de couper en morceaux infiniment petits tout ce qui lui tombait sous la main : des fleurs, du papier, des vêtements, un chapeau de paille, etc., puis de disposer toutes ces bribes en dessins grossiers. — Plus tard, on lui donna tout ce qu’il fallait pour faire des raccommodages : après quelques leçons préparatoires, elle prit son aiguille et travailla alors incessamment du matin au soir, ne faisant au-
cune dislinclion entre le dimanche et les autres jours et ne pouvant môme en saisir la différence. Elle ne gardait aucun souvenir d’un jour à l’autre et chaque matin recommençait une besogne nouvelle. Cependant, comme l'enfant, elle commençait à enregistrer quelques idées et à acquérir quelque expérience. On Ja mit alors à un travail d’une nature plus élevée, à faire de la tapisserie. Elle paraissait prendre un grand plaisir à regarder les patrons avec leurs fleurs et leur harmonie de couleurs ; mais, chaque jour, elle commençait un nouveau travail, oubliant celui de la veille, à moins qu’on ne le lui présentât.
Les idées, dérivées de son ancienne expérience, qui paraissent s’être éveillées les premières, étaient liées à deux sujets qui avaient fait sur elle une forte impression : sa chute dans la rivière et une affaire d’amour. Quand on lui montrait un paysage où il y avait une rivière ou la vue d’une mer agitée , elle éta t prise d’une grande excitation, suivie d’une attaque de rigidité spasmodique avec insensibilité. Le sentiment de frayeur que lui causait l’eau , surtout en mouvement, était si grande qu’elle tremblait rien qu’à en voir verser d’un vase dans un autre. Enfin on remarqua que, lorsqu’elle se lavait les mains, elle les mettait simplement dans l’eau, sans les remuer.
Dès la première période de sa maladie, la visite d’un jeune homme auquel elle était attachée lui causait un plaisir évident, alors même qu’elle était insensible à tout le reste. Il venait régulièrement tous les soirs, et elle attendait régulièrement son arrivée. A une époque où elle ne se rappelait pas d’une heure à l’autre ce qu’elle avait fait , elle attendait anxieusement que la porte s’ouvrît à l’heure accoutumée, et, s'il ne venait
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pas, elle était de mauvaise humeur toute la soirée. Lorsqu’on l’emmenait à la campagne , elle devenait liriste, irritable et était souvent prise d’attaques. Si, au contraire, le jeune homme restait près d’elle, l’améliofation physique, le retour des facultés intellectuelles et de la mémoire étaient visibles.
Ce retour, en effet, se faisait peu à peu. Un jour que sa mère avait un grand chagrin , elle s’écria subitement, après quelque hésitation : Qu’y a-t-il? A partir de ce moment, elle commença à articuler quelques paroles , mais sans appeler jamais les personnes ni les choses par leur vrai nom. Le pronom « ceci » était son terme favori ; elle l’appliquait indistinctement à tout objet, animé ou inanimé. Les premiers objets qu’elle ait appelés par leur vrai nom sont des fleurs sauvages qu’elle aimait beaucoup dans son enfance : et à ce moment elle n’avait pas encore le plus léger souvenir des endroits ni des personnes familières à son enfance.
« La manière dont elle recouvra sa mémoire est extrêmement remarquable. La santé et la force paraissaient complètement revenues, son vocabulaire s’étendait, sa capacité mentale augmentait, lorsqu’elle apprit que son amant courtisait une autre femme. Cette idée excita sa jalousie, qui, dans une certaine occasion, fut si intense qu’elle tomba dans un état d’insensibilité qui, par la durée et l’intensité, ressemblait à sa première attaque. Et cependant ce fui son retour à la santé. Son insensibilité passée, le voile de l’oubli se déchira, et, comme si elle se réveillait d’un long sommeil de douze mois, elle se retrouva entourée de son grand-père, de sa grand’mère, de leurs vieux amis dans la vieille maison de Soreham. Elle s’éveilla en possession de ses facultés naturelles et de ses connais-
Fances antérieures, mais sans le moindre souvenir de ce qui s’étail passé pendant l’intervalle d’une année, depuis sa première attaque jusqu’à ce moment de retour. Elle parlait, mais n’entendait pas : elle était, encore sourde; mais, pouvant lire et écrire comme autrefois, elle n’était plus privée de communication avec ses semblables. A partir de ce moment, ses progrès furent rapides, quoiqu’elle soit restée sourde quelque temps encore. Elle comprenait aux mouvements des lèvres ce que disait sa mère (mais sa mère seulement), et elles conversaient ensemble rapidement et facilement. Elle n’avait aucune idée du changement qui s’était produit chez son amant pendant son état de x seconde conscience ». Une explication pénible fut nécessaire. Elle la supporta bien. Depuis, elle a complètement recouvré sa santé physique et intellectuelle '. »
Nous verrons plus tard, après avoir parcouru tout l’ensemble des faits, quelles conclusions générales sur le mécanisme de la mémoire ressortent de sa pathologie. Pour le moment, nous nous bornerons à quelques remarques que suggèrent les cas précédents.
Il faut d’abord observer que, quoiqu’ils soient confondus par les médecins sous le titre commun d’amnésies totales, ils appartiennent en réalité, au point de vue psychologique, à deux types morbides différents.
Le premier type (représenté par les cas de Yilliers, Laycock, Mortimer Grenville, etc., etc.) est de beaucoup le plus fréquent. Si nous n’en avons donne qu’un petit nombre d’exemples, c’est pour ne pas fatiguer le
1. Dunn, in the Lancet, ISId, noveœier 16-20, np. Carpeulsr, p. 460 et suiv.
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lecteur par une répétition monotone et sans profit. Ce qui le caractérise psychologiquement, c’est que l’amnésie ne porte que sur les formes les moins automatiques et les moins organisées de la mémoire. Dans les cas qui appartiennent à ce groupe morbide, on ne voit disparaître ni les habitudes, ni l’aptitude à un métier manuel, à coudre, à broder, ni la faculté de lire, d’écrire, de parler sa langue ou d’autres langues : en un mot, la mémoire sous sa forme organisée ou semi-organisée reste indemne. La destruction pathologique est limitée aux formes les plus élevées et les plus instables de la mémoire, à celles qui ont un caractère personnel e' qui, accompagnées de conscience et de localisation dans le temps, constituent ce que nous avons appelé, dans le précédent chapitre, la mémoire psychique proprement dite. — De plus, on doit remarquer aussi que l’amnésie porte sur les faits les plus récents; que, partant du présent, elle s’étend en arrière sur une période de durée variable *. Au premier abord, ce fait peut surprendre, parce que rien ne paraît plus vif et plus fort que nos souvenirs récents. En réalité , ce résultat est logique, la stabilité d’un souvenir étant en raison directe de son degré d’organisation. Je n’insiste pas sur ce point, qui sera longuement examiné ailleurs.
La raison physiologique des amnésies de ce groupe ne peut donner lieu qu’à des hypothèses, et il est probable qu’elle varie suivant les cas. D’abord (observation de Laycock enparticulier), la faculté d’enregistrer
1. Je dois cependant mentionner un fait rapporté par Brown Séquard, d’après lequel un malade à la suite d'une attaque d’apoplexie aurait perdu la mémoire de cinq années de sa vie. Ces cinq ans, qui comprenaient l’époque de son mariage, finissaient juste six mois avant la date de son attaque.
Rjbot. — Mémoire.
les expériences nouvelles est suspendue temporairem :nt : à mesure qu’ils paraissent, les états de conscience disparaissent sans laisser de trace. Mais les souvenirs précédemment enregistrés pendant des semaines, des mois, des années, que deviennent-ils? Ils ont duré, ils ont été conservés et rappelés; ils semblaient une acquisition stable, et cependant, à lem place, il ne reste qu’un vide. Le malade ne le comble que par artifice et indirectement, à l’aide du témoignage d’autrui et de ses réflexions personnelles qui rattachent tant bien que mal son présent à ce qui lui reste de son passé. Les observations ne disent pas qu’il comble jamais ce vide par une réminiscence diiecte. On peut dès lors faire également deux suppositions : ou bien que l’enregistrement des étals antérieurs est effacé ; ou bien que, la conservation des états antérieurs persistant, leur aptitude à être ravivés par des associations avec le présent est anéantie. Nous sommes hors d’état de décider pertinemment entre les deux hypothèses.
Le deuxième type morbide, peu fréquent, est représenté par les cas de Sharpey et de Winslow (l’observation de Dunn forme une transition vers le groupe des amnésies intermittentes). Ici, le travail de destruction est complet; la mémoire sous toutes ses formes — organisée, semi-organisée, consciente — est abolie; c’est l’amnésie complète. Nous avons vu que les auteurs qui l’ont décrite comparent le malade à un enfant et son esprit à une table rase. Cependant ces expressions ne doivent pas être prises au sens rigoureux. Les cas de rééducation que nous avons relatés montrent que, si toute l’expérience antérieure est anéantie, il reste cependant dans le cerveau quelques aptitudes
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latentes. L’extrême rapidité de la nouvelle éducation, surtout dans les derniers temps, ne s’expliquerait pas sans cela. Les faits portent invinciblement à croire que ce retour, qui parait l’œuvre de l’art, est surtout l’œuvre de la nature. La mémoire revient parce qu’aux éléments nerveux atrophiés succèdent avec le temps d’autres éléments qui ont les mêmes propriétés primitives et acquises que ceux qu’ils remplacent. Ceci démontrerait encore la relation qui existe entre la mémoire et la nutrition.
Enfin, car toutes les observations d’amnésie ne se laissent pas réduire à une seule formule, dans les cas où la perle et le retour de la mémoire sont brusques, il est difficile de ne pas voir l’analogue de ces phénomènes d’arrêt de fonction ou d’ « inhibition » que la physiologie étudie actuellement avec ardeur et dont on sait si peu de chose.
Nous n’indiquons ces conclusions qu’en passant. Il serait prématuré de nous y arrêter maintenant. Continuons notre revue des faits, en étudiant les amnésies périodiques.
L’étude des amnésies à forme périodique est bien plus propre à mettre en lumière la nature du moi et les conditions d’existence de la personne consciente qu’à nous montrer le mécanisme de la mémoire sous un aspect nouveau. Elle constitue un chapitre intéressant d’un travail qui n’a jamais été fait sous sa forme complète et auquel on pourrait donner pour titre : Des maladies et des aberrations de la personnalité. 11 nous
b Ta très difficile de ne pas glisser à chaque instant dans ce sujet. J’essayerai de n’en dire que ce qui est indispensable pour la clarté de l’exposition.
Je serai sobre de faits : ils sont assez connus. L’étude des cas appelés a de double conscience » est fort à la mode. L’observation si détaillée et si instructive du Dr Azam, en particulier, a fait comprendre au public mieux que toute définition en quoi consiste l’amnésie périodique. Je me bornerai donc à passer en revue les cas principaux, en allant de la forme la plus parfaite d’amnésie périodique aux formes qui n’en sont guère que l’ébauche.
I. Le cas le plus net, le plus franc, le plus complet d’amnésie périodique est celui qui a été rapporté par Macnish dans sa Philosoplty of sleep et qui depuis a été souvent cité. « Une jeune dame américaine, au bout d’un sommeil prolongé, perdit le souvenir de tout ce qu’elle avait appris. Sa mémoire était devenue une table rase. Il fallut tout lui rapprendre. Elle fut obligée d’acquérir de nouveau l’habitude d’épeler, de lire, d’écrire, de calculer, de connaître les objets et les personnes qui l’entouraient. Quelques mois après, elle fut reprise d’un profond sommeil, et, quand elle s’éveilla, elle se retrouva telle qu’elle avait été avant son premici sommeil, ayant toutes ses connaissances et tous les souvenirs de sa jeunesse, par contre ayant complètement oublié ce qui s’était passé entre ses deux accès. Pendant quatre années et au delà, elle a passé périodiquement d’un état à l’autre, toujours à la suite d’un ong et profond sommeil Elle a aussi peu con-
science de son double personnage que deux personnes
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distinctes en ont de leurs natures respectives. Par exemple, dans l’ancien état, elle possède toutes ses connaissances primitives. Dans le nouvel état, elle a seulement celles qu’elle a pu acquérir depuis sa maladie. Dans l’ancien état, elle a une belle écriture. Dans le nouveau, elle n’a qu’une pauvre écriture maladroite, ayant eu trop peu de temps pour s’exercer. Si des personnes lui sont présentées dans un des deux états, cela ne suffit pas; elle doit, pour les connaître d'une manière suffisante, les voir dans les deux états. Il en est de même des autres choses *. »
En laissant de côté, pour le moment, ce qui concerne l’alternance des deux personnalités, il faut remarquer qu’il s’est formé ici deux mémoires complètes et absolument indépendantes l’une de l’autre. Ce n’est pas seulement la mémoire, des faits personnels, la mémoire pleinement consciente qui est coupée en deux parties qui ne se mêlent jamais et s’ignorent réciproquement : c’est même cette mémoire semi-organique, semi-consciente qui permet de parler, de lire et d’écrire. L'observation ne nous apprend pas si cette scission de la mémoire s’est étendue même aux formes purement organiques, aux habitudes; si la malade a été obligée, par exemple, de rapprendre à se servir de ses mains pour les besognes les plus vulgaires (manger, s’habiller, etc.). Même en supposant que ce groupe d’acquisitions soit resté intact , la séparation en deux groupes tranchés et indépendants est encore aussi complète qu’un observateur difficile peut le souhaiter.
t.Macnish, dans Taine. De l'Intelligence, t. I, p. 165, et dans Combe, System of Phrenology, p. 173.
Le Dr Azam a relaté un fait qui se rapproche du précédent, quoique beaucoup moins net. La mémoire normale disparaît et reparaît périodiquement. Dans l’intervalle, il ne se forme pas une mémoire nouvelle, mais le malade conserve quelques faibles débris de l’ancienne. C’est du moins ce que l’on peut inférer d’une observation dont les détails psychologiques ne sont pas toujours précis *. 11 s’agit d’un adolescent qui, à la suite d'accidents hystériques ou choréiques, perd complètement la mémoire du passé, a oublié tout ce qu’on lui a, enseigné, ne sait plus lire, ni écrire, ni compter, et ne reconnaît plus les personnes qui l’entourent, sauf son père, sa mère et la religieuse qui le soigne. On voit cependant que, tant que dure cette amnésie (et elle dure d’ordinaire un mois), le jeune homme peut monter à cheval, conduire une voiture, vivre de la vie ordinaire et dire très régulièrement ses prières au moment convenable. La mémoire revient en général brusquement. Autant qu’on en peut juger, ce qui se produit ici, c'est une suspension périodique de la mémoire sous ses formes instables et demi-stables ou, si l’on préfère, conscientes et demi-consciente3 (la conscience étant en général en raison inverse de la stabilité). Mais tout ce qui est mémoire organisée, routine, n’est pas entamé : les dernières assises de la mémoire tiennent bon. Je ne veux d'ailleurs pas insister sur une observation qui est trop écourtée pour l’interprétation psychologique.
1. Revue scientifique , 22 décembre 1877. Il est dit par exempta que, pendant un de ses accès, le malade « peut causer avec intelligence et vivacité, sans avoir cependant recouvré la mémoire » {Tl).
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II. Une deuxième forme, moins complète et plus fréquente de l’amnésie périodique est celle dont le DrAzam nous a donné une description si intéressante dans le cas de Félida X... et dont le Dr Dufay a rencontré l’analogue chez l’une de ses malades. Ces cas sont si connus et les documents originaux sont si faciles à consulter qu’il suffira de les résumer en quelques mots.
Une femme, hystérique, est atteinte depuis 1856 d’un singulier mal qui la fait vivre d’une double vie, passer alternativement par deux états que M. Azam désigne sous les noms de « condition première » et « condition seconde ». Si nous prenons cette femme dans son état normal ou condition première, elle est sérieuse, grave, réservée, laborieuse. Subitement, elle parait prise de sommeil, elle perd la conscience, et, quand elle revient à elle, nous la trouvons en condition seconde. Dans ce nouvel état, son caractère a changé : elle est devenue gaie, turbulente, imaginative, coquette. « Elle se souvient parfaitement de tout ce qui s’est passé pendant les autres étals semblables qui ont précédé et pendant sa vie normale. » Puis, après une période plus ou moins longue, elle est de nouveau prise de torpeur. Quand elle en sort, elle se retrouve dans sa condition première. Mais, dans cet état, elle a oublié tout ce qui s’est passé dans sa condition seconde; elle ne se souvient que des périodes normales antérieures. Ajoutons que, à mesure que la malade avance en âge, les périodes d’état normal (condition première) deviennent de plus en plus courtes et rares et que la transition d’un état à l'autre qui durait autrefois dix minutes se fait maintenant avec une rapidité insaisissable.
Tels sont ies traits essentiels de cette observation. En vue de notre étude spéciale, elle peut se résumei
en quelques mois. La malade passe alternativement par deux états: dans l’un, elle a toute sa mémoire ; dans l'autre, elle n’a qu’une mémoire partielle, formée de tous les états de même nature qui se soudent entre eux.
Le cas de la malade de Blois rapporté par le Dr Dufayest analogue. Pendant la période qui correspond à la « condition seconde » de Félida, la malade « se rappelle les plus petits faits, qu'ils aient eu lieu à l’état normal ou pendant l’état de somnambulisme. » Il y a aussi le même changement du caractère, et, pendant sa période de mémoire complète, la malade qualifie son état normal « d’état bête » *.
Il importe de remarquer que, dans cette forme de l’amnésie périodique, il y a une partie de la mémoire qui n’est jamais atteinte, qui subsiste dans un état comme dans l’autre. « Dans ces deux états, dit le Dr Azam, la malade sait parfaitement lire, écrire, compter, tailler, coudre. » Il n’y a pas ici, comme dans le cas de Macnish, une scission complète. Les formes demi-conscientes de la mémoire coopèrent également aux deux formes de la vie mentale.
III. Pour terminer notre exposé des divers modes d’amnésie périodique, mentionnons certains cas qui n’en donnent que l’ébauche : ils se rencontrent dans le somnambulisme naturel ou provoqué. Généralement, les somnambules, leur accès passé, n’ont aucun souvenir de ce qu’ils ont dit ou fait; mais chaque crise
1. Pour les détails, voir Azam. Revue scientifique, 1S76, 20 mai, 16 septembre; 1877., 10 novembre; 1S79, 8 mars; et Dufay, iùid., 15 juillet 1876.
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ramène le souvenir des crises précédentes. Il y a des exceptions à cette loi ; mais elles sont rares. On a souvent cité, d’après Macario, l’histoire de cette fdle qui fut violée pendant un accès et n’en avait aucune connaissance au réveil, mais qui, dans l’accès suivant, révéla le fait à sa mère. Le Dr Mesnet a été témoin d’une tentative de suicide poursuivie avec beaucoup de lucidité par une malade pendant deux accès consécutifs *. Une jeune servante, pendant trois mois, croyait tous les soirs être un évêque, parlait et agissait en conséquence (Combe), et Hamilton nous parle d’un pauvre apprenti qui, dès qu’il s’endormait, se croyait père de famille , riche , sénateur, reprenait chaque nuit son histoire très régulièrement, la racontait tout haut, très distinctement et reniail son état d'apprenti, quand on l’interpellait à cet égard. 11 est inutile de multiplier des exemples qui se trouvent partout et dont la conclusion évidente, c’est qu’à côté de la mémoire normale il se forme pendant les accès une mémoire partielle, temporaire et parasite.
En résumant les caractères généraux des amnésies périodiques tels que ces faits nous les montrent, nous trouvons d’abord la constitution de deux mémoires.
Dans les cas complets (Macnish), les deux mémoires sont exclusives l’une de l’autre; quand l’une paraît, l’autre disparait. Chacune se suffit; chacune réclame pour ainsi dire son matériel complet. Cette mémoire organisée, qui permet de parler, de lire, d’écrire, n’est pas un fonds commun aux deux états. 11 seforme pour chacun une mémoire distincte des mots, des signes graphiques, des mouvements pour les tracer.
t. Archive : générales de médecine, 1860, t. XV, p. 147.
Dans les cas incomplets (Azam, Duf'ay, somnambulisme), avec la mémoire normale alterne une mémoire parlielle. La première embrasse la totalité des états de conscience; la seconde, un groupe restreint d’états qui par un triage naturel se séparent des autres et forment dans la vie de l’individu une suite de tronçons qui se rejoignent. Mais elles gardent un fonds commun constitué par les formes les moins stables, les moins conscientes de la mémoire qui entrent indifféremment dans les deux groupes.
Le résultat de cette scission de la mémoire, c’est que l’individu s’apparaît à lui-même — ou du moins aux autres — comme ayant une double vie. Illusion naturelle, le moi consistant (ou paraissant consister) dans la possibilité d'associer aux états présents des états qui sont reconnus, c’est-à-dire localisés dans le passé, suivant un mécanisme que nous avons essayé de décrire précédemment. Il y a ici deux centres distincts d’association et d’attraction. Chacun attire un groupe d’états et reste sans influence sur les autres.
Il est évident que cette formation de deux mémoires dont chacune exclut l’autre en totalité ou en partie ne peut pas être un fait primitif; c’est le symptôme d’un processus morbide; c’est l’expression psychique d’un désordre qui reste à déterminer. Ceci nous conduit, à notre grand regret, à traiter en passant une grosse question : celle des conditions de la personnalité.
Laissons d’abord de côté l’idée d'un moi conçu comme une entité distincte des états de concience. C’est une hypothèse inutile et contradictoire; c’est une explication digne d’une psychologie à l’état d’enfance, qui prend pour simple ce qui paraît simple, qui
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invente au lieu d’expliquer. Je me rattache à l’opinion des contt mporains qui voient dans la personne consciente un composé, une résultante d’étals très complexes.
Le moi, tel qu’il s’apparaît à lui-même, consiste en une somme d’états de conscience. Il y en a un principal autour duquel se groupent des états secondaires qui tendent à le supplanter et qui sont eux-mêmes poussés par d’autres états à peine conscients. L’état qui tient le premier rôle, après une lutte plus ou moins longue, fléchit, est remplacé par un autre autour duquel un groupement analogue se constitue. Le mécanisme de la conscience est comparable, sans métaphore, à celui de la vision. Dans celle-ci, il y a un point visuel qui seul donne une perception nette et précise : autour de lui, il y a un champ visuel qui décroît en netteté et en précision à mesure qu’il s’éloigne du centre et se rapproche de la circonférence. Notre moi de chaque moment, ce présent perpétuellement renouvelé, est en grande partie alimenté par la mémoire, c’est-à-dire qu’à l’état présent s’associent d’autres états qui, rejetés et localisés dans le passé, constituent notre personne telle qu’elle s’apparaît à chaque instant. En un mot, le moi peut être considéré de deux manières : ou bien sous sa forme actuelle, et alors il est la somme des états de conscience actuels; ou bien dans sa continuité avec son passé, et alors il est formé par la mémoire suivant un mécanisme que nous avons décrit plus hrut.
Il semblerait, à ce compte, que l’identité du moi repose tout entière sur la mémoire. Ce serait, par une réaction mal entendue contre les entités, ne voir qu'une partie de ce qui est. Sous ce Composé instable
qui se fait, se défait et se refait à chaque instanl, il y a quelque chose qui demeure : c’est cette conscience obscure qui est le résultat de toutes les actions vitales, qui constitue la perception de notre propre corps et qu’on a désignée d’un seul mot: la céneslhésie. Le sentiment que nous en avons est si vague qu'il est difficile i'en parler d’une manière précise. C’est une manière d’être qui, se répétant perpétuellement, n’est pas plus sentie qu’une habitude. Mais, si elle n’est sentie ni en elle-même ni dans ces variations lentes qui constituent l’état normal, elle a des variations brusques ou simplement rapides qui changent la personnalité. Tous les aliénistes professent que la période d’incubation des maladies mentales se traduit non par des troubles intellectuels, mais par des changements dans le caractère qui n’est que l’aspect psychique de la céneslhésie.70n voit de même une lésion organique souvent ignorée transformer la cénesthésie, substituer au sentiment ordinaire de l’existence un état de tristesse, d’angoisse, d’anxiété (sans cause, dit le malade); parfois un état de joie, de plénitude, d’exubérance, de parfait bonheur : expression trompeuse d’une grave désorganisation et dont le plus frappant exemple se rencontre dans ce qu’on a appelé l’euphorie des mourants. Tous ces changements ont une cause physiologique, ils en représentent le retentissement dans la conscience, et quant à dire que, si ces variations sont senties, l’état normal ne l’est pas, autant vaudrait soutenir que la vie régulière n’est pas une manière de vivre, parce qu’elle est monotone. Ce sentiment de la vie, qui, parce qu’il se répète perpétuellement, reste au-dessous de la conscience, est la hase véritable de la personnalité. Il l’est, parce que, toujours présent, tou-
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jours agissant, sans repos ni trêve, il ne connaît ni le sommeil ni la défaillance, et qu’il dure autant que la vie, dont il n’est qu’une forme. C’est lui qui sert de support à ce moi conscient que la mémoire constitue; c’est lui qui rend les associations possibles et les maintient.
L’unité du moi n’est donc pas celle d’un point mathématique, mais celle d’une machine très compliquée. C’est un consensus d’actions vitales, coordonnées d’abord par le système nerveux, le coordinateur par excellence, puis par la conscience, dont la forme naturelle est l’unité. 11 est en effet dans la nature des étals psychiques de ne pouvoir coexister qu’en très petit nombre, groupés autour d’un principal qui seul représente la conscience dans sa plénitude.
Supposons maintenant qu’on puisse d’un seul coup changer notre corps et en mettre un autre à sa place • squelette, vaisseaux, viscères, muscles, peau, tout est neuf, sauf ie système nerveux, qui reste le même avec tout son passé enregistré en lui. Il n’est pas douteux en ce cas que l’afflux de sensations vitales insolites ne produise le plus grand désordre. Entre l’ancienne cénesthésie gravée dans le système nerveux et la nouvelle agissant avec l’intensité de tout ce qui est actuel et nouveau, il y aurait une contradiction inconciliable. Cette hypothèse se réalise en une certaine mesure dans des cas morbides. Des troubles organiques obscurs, une anesthésie totale modifient parfois la céneslhésie, au point que le sujet croit être en pierre, en beurre, en cire, en bois, avoir changé de sexe ou être mort. En dehors des cas morbides, qu'on remarque ce qui se produit à la puberté : « Avec l’entrée en activité de certaines parties du corps qui jusque-là étaient restées
('ans un calme complet et avec fa révolution totale qui se produit dans l’organisme à jette époque de la vie, de grandes masses de sensations nouvelles, de penchants nouveaux, d’idées vagues ou distinctes, et d’impulsions nouvelles passent en un espace de temps relativement court à l’état de conscience. Elles pénètrent peu à peu le cercle des idées anciennes et arrivent à faire partie intégrante du moi. Celui-ci devient par là même tout autre; il se renouvelle, et le sentiment de soi-même subit une métamorphose radicale. Jusqu’à ce que l’assimilation soit complète, cette pénétration et cette dissociation du moi primitif ne peuvent guère s’accomplir sans qu’il se passe de grands mouvements dans notre conscience et sans qu’elle subisse un ébranlement tumultueux '. » — On peut dire que toutes les fois que les changements de la céneslhésic, au lieu d’être insensibles, ou temporaires, sont rapides et permanents, un désaccord éclate entre les deux éléments qui constituent notre personnalité à l’état normal : le sentiment de notre corps et la mémoire consciente. Si le nouvel état tient bon, il devient le centre auquel se rattachent les associations nouvelles; il se forme ainsi un nouveau complexus, un nouveau moi. L’antagonisme entre ces deux centres d’attraction — l'ancien, qui est en voie de dissolution; le nouveau, qui est eu voie de progression — produit suivant les circonstances des résultats divers. Tantôt l’ancien moi disparait, après avoir enrichi le nouveau de ses dépouilles, c’està-dire d’une partie des associations qui le constituaient. Tantôt les deux moi alternent sans parvenir à
1. Griesiuger, Traité des maladies mentales, p. 55 et suiv. Tout ce passage est excellent comme analyse.
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se supplanter. Tantôt l’ancien moi n’existe plus que dans la mémoire ; mais, n’étant rattaché à aucune /.énesthésie, il apparaît au nouveau moi comme v.u étranger
La digression qui précède avait pour but d’appuyer sur des raisons ce qui avait été simplement affirmé : L’amnésie périodique n'est qu’un phénomène secondaire ; elle a sa cause dans un désordre vital, — le sentiment de l’existence qui n’est à proprement parler que le sentiment de l’unité de notre corps passant par deux phases alternantes. Tel est le fait primitif qui entraîne la formation de deux centres d’association et par conséquent de deux mémoires.
Pour aller plus loin , d’autres questions se posent auxquelles on ne peut malheureusement pas répondre :
1° Quelle est la cause physiologique de ces variations rapides et régulières de la céneslhésie ? On n’a émis sur ce point que des hypothèses (état du système vasculaire, action inhibitoire, etc.).
2° Quelle est la raison qui rattache à chaque forme de la cénesthésie certaines formes d’association à l’exclusion des autres? On n’en sait rien On peut aftirmer seulement que, dans les amnésies périodiques, la conservation reste intacte, c’est-à-dire que les modifications cellulaires et les associations dynamiques subsis-
ta C’est ainsi que j’explique un cas de Leuret ( Fragments psych. sur la folie, p. 277' souvent cité. Une aliénée qui ne se désignait que par « la personne de moi-même » avait conservé la mémoire très exacte de sa vie jusqu’au commencement de sa folie ; mais elle rapportait cette période de sa vie à une autre. De l’ancien moi, la mémoire seule avait persisté. Il y aurait beaucoup à dire sur ces désordres de la personnalité, mais cela sortirait de notre sujet.
lent : la faculté de réviviscence seule est atteinte. Les associations ont deux points de déj art : un état A éveille quelques groupes, mais est incapable d’éveiller les autres ; un état B fait le contraire ; certains groupes entrent également dans les deux cornplexus (cas de scission incomplète).
En somme, deux états physiologiques qui parleur alternance déterminent deux cénesthésies qui déterminent deux formes d’association et par suite deux' mémoires.
Pour compléter nos remarques, il est bon d’ajouter quelques mots sur cette liaison naturelle qui s’établit, malgré des interruptions quelquefois longues , entre les périodes de même nature, particulièrement entrs les divers accès de somnambulisme. Ce fait intéressant à plusieurs titres ne doit être examiné ici qu’au point de vue du retour périodique et régulier des mêmes souvenirs. Si bizarre qu’il paraisse d’abord, il est logique et s’accorde parfaitement avec notre conception du moi. Car, si le moi n’est à chaque instant que la somme des états de conscience actuels et des actions vitales dans lesquelles la conscience a ses racines, il est clair que, toutes les fois que ce cornplexus physiologique et psychique se reconstituera, le moi se retrouvera le même et les mêmes associations seront éveillées. Dans chaque accès, il se produit un état physiologique particulier; les sens sont en grande partie fermés aux excitations extérieures ; par suite, beaucoup d’associations ne peuvent plus être suscitées. Il y a simplification de la vie mentale, réduction à une condition presque mécanique. Il est clair d’ailleurs que ces états se ressemblent beaucoup entre eux, en raison de leur simplicité même, etqu’ils diffèrent totalement de l’état
LA LOI DE RÉGRESSION
de veille. Dès lors, il est naturel que les mêmes conditions entraînent les mêmes efi'ets , que les mêmes éléments donnent lieu aux mêmes combinaisons, que les mêmes associations soient éveillées à l’exclusion des autres. Elles trouvent dans l’état pathologique leurs conditions d’existence, qui dans l’état normal ne se rencontrent pas ou sont en lutte avec beaucoup d'autres.
Dans l’état de santé et de veille, en effet, les phénomènes de conscience sont trop variés, trop nombreux, pour que la même combinaison ait des chances de se reproduire plusieurs fois. Cela arrive cependant dans certains cas bizarres, par suite de causes inconnues. « Un clergyman, dit le Dr Reynolds, en apparence très bien portant, célébrait le service un dimanche; il choisit les hymnes, les leçons, prononça une prière extemporanée. Le dimanche suivant, il procéda exactement de la même manière, choisit les mêmes hymnes, les mêmes leçons, récita la même prière, prit le même texte et prononça le même sermon. En descendant de la chaire, il n’avait aucun souvenir d’avoir fait, le dimanche précédent, ce qu’il venait de répéter entièrement. Il en fut fort effrayé et redouta longtemps une maladie cérébrale qui ne survint pas *. » On a vu l’ivresse produire le même retour du souvenir, comme dans le cas très connu de ce commissionnaire irlandais qui, ayant perdu un paquet pendant qu'il était ivre, s’enivra de nouveau et se rappela où il l’avait laissé.
Comme nous l’avons dit en commençant, les amnésies périodiques, si curieuses qu’elles soient, en apprennent plus long sur la nature du moi que sur celle