IV. Neurasthénie laryngée. Phonasthénie. — On
désigne sous ce nom (1) certaines dysphonies qui ne se révèlent au laryngoscope que par un peu de détente des cordes vocales. Les observations que j’ai prises me donnent à penser qu’il s’agit moins d’une perversion nerveuse que d’une mollesse fonctionnelle. Cette neurasthénie laryngée se guérit surtout par la volonté et l’effort. J’ai vu deux cas très nets où, sans recourir aux procédés de la suggestion, j’ai obtenu le retour rapide et définitif de la voix par des exercices variés de parole et de chant, en exigeant surtout de la force et de la netteté dans l’articulation. Dans l’une de mes observations, il s’agit d’un jeune homme qui avait suivi sans succès un traitement local et qui guérit, après trois mois de traitement, sans aucun attouchement dans le larynx.
Il ne faut pas confondre cette faiblesse transitoire avec la fatigue si fréquente des larynx surmenés;.
Toutes les émotions déprimantes peuvent neurasthénier la voix. Krause a consigné l’observation d’un chanteur qui n’était arrêté par aucun obstacle quand il était gai et sans souci ; qui, au contraire, restait régulièrement en route quand il était de mauvaise humeur.
V. Raucité vocale. — A la session de la Société française de laryngologie, en i 8 g 5 , dans un Exposé critique sur quelques cas rares (2), je mentionnais un certain nombre de raucités vocales de cause douteuse. Ces faits parurent ne pas devoir passer inaperçus, car, dans la discussion qui suivit ma communication,
(1) Castes. Neurasthénie laryngée. Société française de laryng., 1891. (a) Voir Bulletins et Mémoires de la Société française d’otologie, rhinologie et laryngologie, t. XI, p. 220.
plusieurs de mes collègues, après Hélot (de Rouen), émirent leur avis sur la question, parmi lesquels MM. Raugé, Joal, Poyet, Moure. Ces avis différaient assez.
Depuis, mon attention est restée éveillée sur ces raucités, et c’est le résultat d’une plus complète observation que j’expose ici.
L’altération est congénitale ou acquise.
Si la raucité vocale n’est pas un danger pour la vie, elle compromet certaines carrières, inquiète médecins et familles, et constitue à tout le moins un désagréable défaut.
Il n’est pas utile de décrire longuement la raucité.
Chez des sujets jeunes, enfants ou adultes, de l’un ou l’autre sexe, la voix se fait entendre légèrement voilée ou éraillée. Elle est sans endurance, se fatiguant après quelques minutes. Le trouble remonte généralement à l’enfance. On ne lui trouve pas de cause, mais les parents s’en inquiètent beaucoup, redoutant une phtisie laryngée et craignant qu’une telle voix ne nuise au mariage de leur enfant, surtout quand il s’agit d’une fille.
Je relève dans mes observations quelques traits particuliers se détachant sur ce tableau général.
C’est un petit garçon de cinq ans, enroué de tout temps, qui, pour donner plus de force à sa voix quand il s’en est servi pendant un certain temps, porte ses deux mains à son cou comme pour enserrer son larynx.
La raucité s’accuse plus en général sur la voix parlée que sur la voix chantée. Ici c’est le médium qui en souffre, surtout si le sujet force sa voix quand même; le lendemain, il peut s’éveiller totalement aphone.
MALADIES DE LA VOIX PARLANTE ig3
Chez quelques enfants, le trouble n’apparaît qu’aux premières leçons de solfège. Un de mes petits clients restait à trois ou quatre notes au-dessous de ses camarades. Sa voix était sans sonorité. Il parlait ses notes, mais ne les chantait pas.
L’examen laryngoscopique nous fournit-il l’explication de ces raucités et des indications pour le traitement?
Voici ce qu’il m’a montré :
i° Chez 8 sujets, larynx complètement normal, en apparence. Les cordes vocales en particulier avaient leur coloration normale, mais si l’on venait à s’enquérir des antécédents personnels du sujet, on y trouvait quelque laryngite antérieure qui, sans avoir modifié les formes et. colorations de l’organe, avait du laisser des altérations dans l’appareil musculaire sous-jacent. Je viens d’observer un cas de ce genre.
M lle X... m’est conduite par sa mère pour une raucité vocale qu’aucun traitement n’a pu guérir, même les électrisations prolongées. Cette jeune fille a 16 ans. Son larynx, à première vue, semble normal. Les cordes sont blanches, mais la jeune fille a eu la rougeole à l’âge de deux ans et c’est depuis seulement que la voix est rauque. Je m’explique alors l’altération vocale en admettant que la rougeole a modifié le tissu des muscles laryngiens (amyotrophie). Cette explication me paraît d’autant plus plausible que, dans l’intonation, il restait un petit espace elliptique entre les cordes. Je n’hésitai pas à dire à la mère que le cas me paraissait incurable.
Même constatation chez une jeune fille de i 5 ans, dont la voix était devenue rauque un an après une Castes. i3
rougeole. Pendant l’émission du son, les cordes laissaient entre elles un long intervalle elliptique.
2° Chez 5 autres, l’infiltration commençante des régions aryténoïdiennes, l’aspect congestionné et terne des cordes faisait soupçonner un début de tuberculose.
3 ° Chez 5 d’entre eux, tous enfants de quatre à dix ans,' les cordes étaient épaisses et bossuées dans leur ensemble, sans changement de coloration et sans autre altération laryngée.
4 ° Chez 2 autres, c’étaient un ou deux nodules caractéristiques, classiques, comme on les voit sur les larynx surmenés.
5 ° Chez un instituteur et chez une artiste lyrique, j’ai vu une flaccidité de la muqueuse du bord libre des cordes, comme une sorte de prolapsus de la muqueuse, qui flottait et se congestionnait vivement sous la poussée de l’expiration sonore.
6° Chez une malade j’ai noté un état variqueux de la face supérieure des cordes et chez une autre une véritable petite tumeur variqueuse.
Krause (de Berlin) a rencontré de son côté cet état variqueux des cordes et obtenu un succès durable par la scarification profonde de ces dilatations veineuses. (Congrès de Moscou, 1897.)
Que si nous nous arrêtons un instant à réfléchir sur les données du laryngoscope, pour y chercher la cause de la raucité, nous voyons ou qu’il reste sans indications, ou qu’il accuse un état maladif diathésique, ou qu’enfin — et c’est le cas le plus fréquent — il montre un état de fatigue, d’usure laryngée.
Causes. — Je crois en avoir dégagé quelques-unes,
MALADIES DE LA VOIX PARLANTE ig5
mais leur manière d’agir pour produire la raucité reste assez problématique.
C’est d’abord l'hérédité. Dans quelques familles la voix est rauque, chez les enfants comme chez les parents, sans que le laryngoscope indique une lésion des organes phonateurs. C’est alors, semble-t-il, un trouble installé par atavisme.
Souvent la raucité n’est pas congénitale, mais acquise par les excès de voix auxquels se livrent les enfants. Ce sont des voix cassées dès l’enfance. Comment ne pas admettre cette pathogénie lorsqu’on entend des parents vous dire, ainsi que je le relève dans mes observations: « Docteur! nous sommes constamment obligés de lut dire : mais ne crie pas si fort, parle plus bas! » ou « Mon fils, pendant les récréations, joue avec ses camarades à celui qui criera le plus fort. » Ce sont des enfants qui imitent le phonographe ou les cris de basse-cour, etc. Ces excès sont surtout nuisibles aux environs de la mue. On m’a conduit deux frères: l’aîné âgé de huit ans, atteint de raucité, n’ayant pas d’adénopathie trachéobronchique, mais criard de sa nature ; le second âgé de sept ans, sans raucité, avec de l’adénopathie, mais non criard comme l’aîné. Le rôle des cris n’est-il pas frappant ici et en contraste avec l’inanité des adénopathies ?
J’ai vu plusieurs enfants qu’on avait fait chanter trop tôt et beaucoup parce qu’ils avaient une jolie voix, être atteints de raucité avec nodules.
Le collège médical de Prusse a été bien inspiré quand il a rendu un arrêté défendant l’exercice du chant dans les écoles d’enfants au-dessous de 7 ans, « cet exercice nuisant à la santé de la voix ».
La grossesse fait apparaître des raucités qui survivent rarement à la délivrance.
Dans mes fiches d’observations, je vois que la raucité s’explique parfois par la gêne d’émission qu’entraînent de gros cornets ou de grosses amygdales.
Bien souvent j’ai rencontré les raucités chez des sujets scrofuleux dont les cordes étaient épaisses et ternes, et j’ai pensé qu’il existait une scrofulose -des lèvres vocales, comparable à celle des lèvres buccales.
Parfois la mollesse des cordes est due à des compressions produites sur les nerfs récurrents par des engorgements ganglionnaires.
La raucité est surtout l’apanage des larynx que la tuberculose menace. J’y ai trouvé dans ces cas soit une légère rougeur des régions aryténoïdiennes, soit de petites nodosités rougeâtres sur la partie antérieure du bord libre des cordes. Ces nodosités sphéroïdales, rougeâtres, ne doivent pas être confondues avec les nodules conoïdes et blancs des chanteurs. Je ne leff ai rencontrées que dans les tuberculoses commençantes, si bien que j’ai été porté à admettre un type particulier de tuberculose laryngée à début nodulaire.
X..., âgé de 16 ans, apprenti fumiste, vient consulter à la clinique pour de la raucité vocale. Sa voix est bitonale, combinant des notes de médium et d’aigu. Elle est altérée depuis deux ans, époque à laquelle elle a mué. Pas d’antécédents morbides personnels. Il a perdu deux frères en bas âge, de méningite. Il tousse tous les hivers et a les sommets suspects. Son larynx est un peu congestionné, mais surtout il y a sur la corde gauche une bosselure plus importante qu’un nodule vocal et blanche comme la corde. Quelques jours après ce jeune homme me conduit sa mère. Celle-ci médit avoir été enrouée de 10 à 17 ans jusqu’après
une première grossesse conduite à terme. J’ai pensé que dans ce cas il s’agissait d’une menace de tuberculose.
La raucité vocale peut s’expliquer, quand elle est passagère, par une fluxion sur la muqueuse laryngée dont Joal (du Mont-Dore) (1) nous a donné une étude détaillée. Pouvant, à la station du Mont-Dore, examiner très fréquemment le larynx des" malades, il a vu que certains phénomènes laryngés, de durée passagère, pouvaient être attribués à des mouvements lluxionnaires allant parfois jusqu’à l’aphonie complète et l’accès de suffocation. En même temps que le trouble vocal, se montrent des quintes de toux sèche, des sensations de sécheresse dans le larynx qui obligent le malade à hemmer.
Au laryngoscope, la muqueuse du larynx est rouge et quelque peu boursoufflée. L’injection est surtout accusée au niveau des bandes ventriculaires. Sur les cordes, il y a de fines arborisations le long du bord libre. Cette congestion, d’après Mandl, peut aller jusqu’à l’hémoptysie.
Les causes habituelles de ces fluxions sont le surmenage vocal ouïes refroidissements. Je les ai vus se produire spontanément chez les arthritiques.
Pulvérisations astringentes. Repos vocal, potions à l’aconit et traitement diathésique sont les moyens les plus efficaces.
Enfin parfois il est impossible d’assigner une cause certaine.
Le diagnostic de la raucité est simple quand elle
(1) Joal. Étude sur les fluxions de la muqueuse laryngée. Revue de laryngologie, i884.
198 maladies de LA VOIX
est bien caractérisée, mais il est des cas où il faut la
découvrir.
En ce cas, j’ai pris l’habitude d’essayer les trois registres du sujet : grave, médium, aigu. Je lui demande de lire d’abord un court alinéa avec sa voix de médium, ni haute, ni grave. Puis il la répète en voix grave et enfin en voix aiguë. Or, chez tel sujet où la voix s’est montrée normale et pure dans le médium et le grave, elle sort immédiatement rauque dès qu’elle s’exerce dans l’aigu. Aux deux ou trois premières syllabes la raucité se révèle, et si le traitement n’intervient pas, cette voix, voilée seulement d’abord sur l’aigu, se voilera de même sur le médium et sera près d’être définitivement compromise. Le grave est des trois registres celui qui se défend le mieux contre ce trouble.
La raucité ne sera pas confondue avec : i° la fatigue vocale, dysphonie transitoire dont le repos de l’organe et les électrisations laryngées ont assez vite raison; 2 0 la voix grave. On m’a montré quelques larynx qu’on supposait atteints de raucité; c’étaient tout uniment des femmes qui, la puberté terminée, se classaient contralti. Il n’y avait là rien que de physiologique. On ne confondra pas davantage la raucité avec : 3 ° la voix faible des emphysémateux ou des tuberculeux, dont la poussée expiratrice n’est plus assez puissante pour faire vibrer les cordes avec l’énergie voulue.
Traitement. — Dans le traitement, l’indication principale est de s’adresser à la cause. Combattre les excès de voix, donner la médication antiscrofuleuse et antituberculeuse. J’ai revu dernièrement deux enfants guéris de leur raucité vocale, à la suite
d’un traitement sévère, où le ménagement de la voix était l’élément principal. On ajoutera les divers moyens utilisés contre les paralysies laryngées : massage, électrisations, strychnine, mais trop souvent encore cette tare laryngée reste au-dessus de nos moyens d’action.
Quand ces cas de raucité vocale échappent à l’action de nos divers moyens médicaux, quand le repos de l’organe, les médicaments, l’électrisation, etc., ne m’ont pas donné de résultats, je n’ai pas hésité à confier mon client à un professeur de chant qui, par les divers moyens orthophoniques, réussit là où nous échouons. J’ai adressé dans ce but deux jeunes gens à M r Giraudet (de l’Opéra), professeur au Conservatoire de Paris. Le succès a dépassé mon attente. De faible et voilée, la voix de ces deux sujets est devenue, après plusieurs semaines d’exercices, sonore, pure en même temps que plus grave, à la grande satisfaction des père et mère très contrariés du timbre qu’avait le larynx de leur fils.
Je dois à l’obligeance de M r Giraudet, les notes techniques qui suivent sur ces deux cas. Je n’hésite pas à les transcrire, certain que leur lecture intéressera beaucoup.
I. « M. X..., 2i ans, grand, paraissant bien constitué, parle avec une voix voilée, faible et donne l’impression d’un mezzo-soprano enroué. Un « humm! » incessant semble vouloir chasser des mucosités qui ne se détachent jamais. Ce « humm » me paraît plutôt un tic nerveux produit par un inconscient désir
d’action de muscles qui sont sans fonction dans
l’état actuel de la voix.
« Pour examiner la voix chantée, je donne, au piano, un sol du médium. M. X... chante un sol à l’octave au-dessus et en voix de tête. De ce point de départ, la voix peut monter jusqu’au mi suraigu. En descendant la voix de tête se poursuit en s’affaiblissant, arrive au sol du médium que l’on entend à peine, et c’est tout!
« J’essaie de faire donner un do médium par imitation, donnant l’exemple. M. X... donne un son rauque quelconque qui n’a aucun rapport avec le do. Il semble que l’oreille ou la voix est fausse. J’en fais la remarque à M. X..., qui me dit qu’effectivement il passe pour être dépourvu d’oreille musicale. J’attribue cette déviation de la note à l’incohérence des registres et à l’impossibilité où est le sujet de se servir de la voix de poitrine. Je me trouve donc en face d’un cas que j’appellerai volontiers dysphonie octaviante.
« L’examen laryngoscopique n’ayant rien démontré d’anormal, il s’agit de chercher à régler le jeu de la respiration avec les muscles du larynx. Pour cela je procède avec une extrême prudence au moyen d’exercices variés, en évitant surtout une sonorité immédiate, car aussitôt il y a picotement à la gorge et toux.
« Après quelques jours (avec deux séances de 3/4 d’heure par jour), j’ai*rive à obtenir quelques sons du médium, appuyés. Les « humm » ne se font pas sentir pendant le travail vocal, mais aussitôt que M. X... parle, il reprend sa voix de fausset et les « humm » recommencent.
« Peu à peu la voix se pose sur un octave, le si \> grave, qui semble la limite en bas, est peu sonore et provoque une fatigue musculaire qui me le fait abandonner... Les jours suivants, le timbre de la voix s’affirme et, bien qu’il apparaisse comme un timbre de basse chantante dans le médium, le grave ne gagne pas, tandis que la voix monte avec facilité, sinon qualité, jusqu’au mi #.
« Enfin l’équilibre s’établit si bien que je n’hésitai plus, après une vingtaine de séances, à demander à l’organe son entier fonctionnement, et, au bout de trois semaines de travail, j’obtins une échelle de sons, du la naturel grave sonore, jusqu’au fa # aigu et même sol, atteints avec la plus grande facilité, sans l’ombre de contraction sur le visage ou dans l’attitude du corps.
« Entre temps, j’ai fait lire M. X... à haute voix. Les premières épreuves, de 2 à 3 minutes, l’épuisaient. Il éprouvait un sentiment de courbature dans la région du sternum. Aujourd’hui, M. X... péut impunément lire i5 minutes, sans repos, avec une voix sonore, parle normalement et a la voix parfaitement juste, au moyen des exercices orthophoniques, gradués spécialement d’après la diversité des cas. »
IL « Le grave normal de la voix n’existe pas; le médium est d’une faiblesse étrange et le haut un mélange de voix contractée à l’excès et de voix de tête, sans timbre, et dont l’étendue est très limitée..
« M. X... m’a dit :
« i° Que sa voix avant l’âge de la mue n’était pas très étendue dans le haut, mais d’un timbre plutôt
joü;
« 2° Qu’étant musicien, il avait beaucoup chanté, ou au moins chantonné, avec sa voix actuelle ;
« 3° Qu’il ne se rappelle pas avoir fait d’effort violent au moment de la mue ;
« 4 ° Que le médecin n’a rien trouvé d’anormal à l’examen laryngoseopique.
« Dans un cas semblable, que j’ai eu à traiter, le médecin attribuait l’état du sujet à un cri violent comme peuvent en faire parfois les enfants, et cela au moment de la mue. Cela me paraît une hypothèse admissible. Il se produirait alors dans la voix une sorte de cassure analogue à celle des voix de femmes par l’abus de la voix de poitrine.
« Les muscles, s’ils ne sont pas physiologiquement incapables, ne peuvent reprendre leur fonction normale que par une gymnastique vocale raisonnée et prudente.
« Je me résumerai, en disant que 1 ''instinct des registres est absolument nul. Il en résulte un e phobophonie d’un caractère spécial, qui peut détraquer un instrument même normal et que l’orthophonie peut seule guérir. »
N’oublions donc pas les ressources de l’orthophonie dans les cas où la médecine se sera montrée impuissante.
VI. Nodules vocaux .— Les nodules vocaux signalés par Türck dès 1866 sous le nom de chorditis tuberosa sont encore connus sous les noms de nodules des instituteurs ou nodules des chanteurs , nodules d’attrition.
Ils consistent en un épaississement conique, du volume d’un petit grain de mil, blanchâtre, qui
apparaît sur le bord libre d’une ou des deux cordes vocales, environ à l’union du tiers antérieur et du tiers moyen.
Cette altération spéciale est fréquente. A elle seule elle corresponde un grand nombre des maladies vocales.
La cause réside dans les excès vocaux, qu’il y ait surmenage ou malmenage de la voix. Aussi rencontre-t-on surtout les nodules chez tous les professionnels de la voix, chanteurs et cantatrices, instituteurs et institutrices, orateurs, militaires qui se fatiguent dans le commandement. Krause fait remarquer qu’on les observe plus souvent chez les femmes que chez les hommes; deux fois plus, dit Chiari. C’est que leur larynx est moins résistant à la fatigue et qu’elles s’inquiètent plus vite que les hommes de leurs altérations vocales.
L’affection peut se développer rapidement et insidieusement.
Je connais une lectrice qui avait contracté un nodule pour avoir lu pendant plusieurs jours de suite, quatre heures durant. J’en ai même vu chez des dames qui fatiguaient leur voix exclusivement à leur jour de réception. Beaucoup se plaignent de la fatigue considérable que déterminent dans leur larynx les conversations prolongées à leur jour. Ne cherchez pas ailleurs la cause de certains troubles laryngés.
Les personnes bavardes sont natuiellement les plus exposées, et surtout, m’a-t-il semblé, celles qui parlent vite. On m’a demandé dernièrement quelle était parmi les langues usuelles celle qui fatiguait le plus la voix. J’incline à penser que c’est l’allemand,
qui se parle beaucoup de la gorge, tandis que l’anglais fatiguerait moins, car il se parle plutôt du bout des lèvres.
Les institutrices se trouvent, quant à la voix, dans des conditions très défavorables. Elles ont en moyenne six heures de classe par jour, à un âge où leur larynx n’a pas encore son entier développement; il leur faut crier beaucoup parce que les enfants ou le bruit de la rue les y contraignent.
Les personnes qui s’adonnent à l’enseignement doivent se méfier d’autant plus de ces nodules que les parents redoutent de confier leurs enfants à des maîtres dont la voix est enrouée. Ils craignent qu’il s’agisse de tuberculose laryngée et le professeur se voit remercié sans autre motif. On objecte encore qu’un professeur à l’organe enroué doit mal enseigner, puisque lui-même n’a pas su préserver sa propre voix.
Les nodules ne sont point rares chez les enfants qui ont la mauvaise habitude de crier trop fort dans leurs jeux, ou qui imitent des cris d’animaux, le phonographe, etc.
Certaines conditions physiques favorisent leur apparition : l’existence de grosses amygdales, palatine ou linguale, de tumeurs adénoïdes, d’hypertrophie des cornets inférieurs, toutes conditions qui, gênant l’émission vocale, obligent les sujets à forcer leur voix, h pousser selon l’expression technique.
Par l’accolement forcé des cordes vocales, les divers tissus, épithélium et derme muqueux, s’épaississent et forment le nodule. C’est comme un durillon sur la corde, et on comprend que les auteurs américains, àl’imitalion de Curtis, le nomment nodule d’attrition.
MALADIES DE LA VOIX PARLANTE 2o5
Les sujets qui en sont porteurs éprouvent d’abord de l’enrouement, de la difficulté à parler ou à chanter longtemps. Puis c’est leur médium qui périclite et leur aigu qui perd ses deux ou trois notes les plus élevées. Les mucosités arrêtées sur ces petites saillies occasionnent des chats. Au degré le plus accentué, l’air fuit entre les cordes pendant le chant parce que l’accolement exact est empêché. La note s’accompagne alors d’un petit sifflement et l’artiste est très gêné par cette déperdition de vent qui constitue le coulage vocal.
Au laryngoscope, l’organe paraît indemne tout d’abord, et si on n’avait l’œil exercé on méconnaîtrait cette petite saillie blanchâtre, rougeâtre quelquefois, qui soulève en un point le bord libre d’une ou des deux cordes vocales en des points qui se font vis-à-vis. Parfois on les devine plus qu’on ne les voit, parce qu’ils arrêtent un peu de mucosité qui forme un filament entre les cordes, quand elles s’éloignent l’une de l’autre.
Il y a des nodules de nature tuberculeuse, mais •comme ils sont plus gros, rougeâtres, sphéroïdes et mon symétriques sur les deux cordes, ils se distinguent assez aisément des nodules simples.
Les polypes du larynx sont plus gros et ont un pédicule caractéristique. Mais à la longue, certains nodules peuvent se transformer en polypes.
Le nodule est grave au point de vue de la santé vocale. Néanmoins quelques artistes arrivent à très bien chanter malgré la nodulation de leurs cordes.
Le traitement consiste avant tout dans le repos vocal complet pendant plusieurs semaines. S’il est possible de l’obtenir, des nodules au début pourront
disparaître par ce moyen seul. L’artiste ou l’orateur modifieront leur manière, évitant de forcer leur voix, de recourir par trop au coup de glotte qui serre les cordes l’une contre l’autre, ménageant des pauses dans leur débit, retenant leur voix dans le médium sans la laisser insensiblement s’égarer dans l’aigu, enfin en changeant de professeur, s’il y a lieu.
Pour faire disparaître ces nodules, on les touche au galvano-cautère, ou on les enlève avec une pince coupante, mais l’artiste doit être prévenu que son organe restera quand même un organe fatigué, car il ne faudrait pas qu’il attribue ensuite à l’intervention directe du médecin la perte de sa voix.
Règle générale, on sera très sobre de ces opérations dans les larynx des artistes, car le repos vocal et des moyens moins offensifs suffisent souvent à les remettre en état. Une saison au Mont-Dore, à Cauterets, à Luchon, à Ems, selon les cas, sera un adjuvant très utile de la cure.
On trouvera plus loin, à la page 247, quelques autres considérations sur les nodules chez les chanteurs.
VII. Dysphonies. — Plus accentuées encore que les raûcités, sont les dysphonies, très nombreuses, où la voix est très altérée dans toutes ses qualités. Je me contente de signaler les principales, car ce sont des maladies du larynx et non des maladies de la voix. Il y aurait sûrement abus à dire d’un tuberculeux à la 2 e période, dont la voix est tout à fait perdue, qu’il a une maladie de la voix. Cette fonction est pour lui secondaire ; les douleurs, la gêne de la déglutition laissent à l’arrière-plan sa dysphonie.
Les maladies principales du larynx s’accompagnent
ou non de sécrétions intralaryngées. Il s’ensuit que le caractère de la voix est humide ou sec. Une oreille exercée peut prendre ainsi une première impression. La laryngite chronique simple, un polype du larynx, la syphilis du même organe font entendre une voix très rauque (raucedo syphilitica), dure, mais sèche ; c’est la voix de rogomme, selon l’expression vulgaire. Au contraire, la tuberculose laryngée arrivée à sa période moyenne, les cancers ulcérés, se traduisent par une voix presque éteinte et couverte de mucosités, qui s’arrêtent dans l’arrière-bouche et le larynx, d’où son timbre humide, mouillé. Je ne crois pas que l'interprétation des caractères de la voix dans les affections du larynx (séméiologie) puisse aller au delà de ces indications générales.
Les polypes peuvent produire des sons laryngiens exceptionnels qu’il n’est pas inutile de noter. Chez un de mes malades, par exemple, qui avait un petit fibrome sur une corde, on percevait très distinctement trois notes différentes dès qu’il faisait entendre quelques mots. Je n’ai pu m’expliquer encore cette particularité. Sa voix était tritonale, comme elle peut être bitonale ou pluritonale. Chez un vieillard atteint de paralysie d’une corde vocale, on entendait de temps en temps, outre sa voix sénjle ordinaire, une note grave, un peu rugissante, rappelant assez un son de contrebasse. Je pensai qu’on pouvait l’expliquer par des vibrations de cette corde très détendue ; elle était en adduction permanente.
Le traitement de ces phonopathies est celui de l’affection causale.