VIII. - TROUBLES DE LA, NETTETÉ' DE LA VOIX
i° Chats, graillons. — Ces termes, usités dans le langage des chanteurs, désignent les mucosités (crachats) qui viennent se placer sur le bord des cordes vocales ou qui occupent l’intérieur de la trachéé, au-dessous des cordes. On dit encore que la voix est sale.
C’est une grande gêne pour l’artiste. Il commence à peine, que les mucosités, se mettant en mouvement sous les inspirations et expirations plus amples du chant, montent de là trachée (graillons), s’accrochent aux cordes (chats); ou arrivent dans l’arrière-bouche au moment où ces divers organes ont bien d’autres occupations que de les expulser. L’artiste est paralysé dans ses moyens par la crainte que ce chat malencontreux arrive sur ses cordes à l’instant le plus important pour l’exécution de son morceau ; la voix craquerait infailliblement, peu ou prou.
Avec de l’habilité on parvient bien, soit à les empêcher de monter au mauvais moment, soit à les rejeter dans un coin de la bouche, sinon à les rejeter en crachant, mais ce n’est pas toujours possible.
Le laryngoscope montre quelquefois les chats
arrêtés sur les cordes. Les débutants de la spécialité les prennent pour des nodules, quand ils ne sont pas prévenus.
Chats et graillons sont occasionnés par. tout état eatarrheux des premières voies respiratoires (larynx, trachée, bronches), que le sujet soit lymphatique, arthritique, emphysémateux, tuberculeux. Quelques-unes de ces mucosités semblent descendre de. l’arrière-nez ou du pharynx, mais, en ce cas, elles ne gênent pour le chant que dans l’arrière-bouche.
A ce mal spécial conviennent : le traitement général anti-scrofuleux ou anti-arthritique, La Bourboule, le Mont-Dore, Cauterets, etc.,les pulvérisations au benzoate de soude, les inhalations de menthol, les injections intratrachéales d’huile mentholée, etc. Mais il ne faut pas s’obstiner à calmer ces toux : elles sont le meilleur moyen de débarrasser les bronches.
Les artistes qui sont incommodés de ce trouble ne manquent pas de s’exercer pendant quelques minutes avant de paraître en scène, pour débarrasser leur appareil vocal, pour faire la « toilette de leur voix ».
2 ° Hémorragies des cordes vocales .— Cet accident intéresse les artistes parce que dans certaines circonstances il peut provenir d’excès vocaux. Le D r Garel (de Lyon) nous en a donné une bonne étude ( 1 ) MM. Poyet, Moure, Ruault, Langmard, Carroll, Pleskoff ont aussi publié des observations.
Elles se produisent chez les chanteurs des deux sexes à la suite d’efforts vocaux ou du fait d’une mauvaise méthode, si par exemple on chante dans
(1) J. Gakel. Annalesdes maladies de l’oreilleet du larynx-, octobre 1898.
un registre autre que le sien, mais elles sont souvent préparées par un léger degré de laryngite, ou par la période menstruelle chez la femme.
On lésa vues sous deux types : ou bien une hémorragie sous-muqueuse, en nappe diffuse, sur une ou deux cordes vocales, ou bien une petite collection sanguine (kyste) formant une tumeur d’un rouge foncé sur le bord libre d’une corde et s’affaissant sous la pince.
Généralement cet accident est sans gravité, mais il peut se reproduire à diverses reprises.
On peut voir, par les deux observations suivantes du D r Garel (de Lyon), comment, l’accident se présente dans la pratique.
M me X..., cantatrice, vient me trouver au sujet de troubles de la voix, survenus brusquement la veille au moment où elle faisait une vocalise. A l’examen, je trouve la corde vocale droite complètement rouge, d’une teinte assez foncée. La teinte hémorragique se prolonge vers la face inférieure de la corde. Je prescris le repos et une médication astringente. Deux jours après, la voix est déjà meilleure et la corde moins rouge. Treize jours après, comme la malade faisait une inhalation chaude d’eucalyptus, sa voix s’altère subitement. Je pratique un nouvel examen du larynx et je vois que l’hémorragie s’est reproduite, la corde est pour la seconde fois d’un rouge intense.
L’année suivante, la malade revient me voir pour une nouvelle hémorragie survenue pendant un exercice de chant. Elle a ressenti dans la gorge un chatouillement qui a provoqué une quinte de toux suivie de la perte de la voix. L’accident était survenu à la fin d’une période menstruelle.
M. X..., première basse, ressent de la faiblesse vocale surtout à l’aigu et au grave de son clavier vocal. Les sons sont légèrement voilés. Ces troubles sont consécutifs à des efforts répétés exigés par l’emploi qu’il remplit. A l’examen du larynx, je constate que la corde droite est d’un rouge assez vif, mais seulement dans sa
moitié qui confine au bord libre. Je conseille de cesser le chant pour quelques jours, et, moins d’une semaine après, l’artiste pouvait reprendre ses fonctions.
3° Cracs et Couacs. — Le crac consiste dans un silence brusque interrompant la note qui reprend immédiatement après. C’est comme un faux pas de la note.
Sur un baryton qui relevait de laryngite suraiguë à frigore, et dont la voix craquait surtout dans l’aigu, j’ai pu constater, laryngoscope en main, que le trouble était dû à de petites mucosités filantes qu’on voyait passer rapidement sur les cordes. Cet accident se produit surtout sur les notes élevées et quand on est obligé de forcer ou pousser. Je l’ai observé aussi chez des débutants au moment ou ils faisaient avec difficulté leur passage en voix de tête. Le travail fait disparaître ce défaut.
Chez une basse, chantre d’église, le craquement se montrait dans le médium. Aucune lésion laryngée. Les électrisations à travers la peau (courants induits) eurent raison de ce trouble.
Chez une femme de 43 ans, qui présentait une procidence de la muqueuse au niveau du bord libre des cordes, le crac se produisait dans la voix parlée, elle avait même des trous de la voix et seulement pour cette émission.
Dans le couac la voix se dérobe involontairement vers le grave, ou plus souvent vers l’aigu. Le trouble rappelle le cri d’un canard et l’artiste dit: « un tel. canarde » ou « telle de mes notes canarde » ; « fare una stecca », disent les Italiens.
Nous l’avons dernièrement entendu très nettement Castex. 19
à la clinique de la Faculté chez une femme atteinte de voix eunuchoïde. Le son couaquait toutes les fois qu’elle faisait le E de l’examen laryngoscopique.
M me X..., professeur de chant, soprano, a remarqué depuis quelques mois que deux ou trois notes de son médium, surtout le sol, cassent en parlant ou chantant. Je me rends compte en effet que la note cesse brusquement, puis un silence, puis une ou deux notes très inférieures émises involontairement. C’est comme un couac vers le grave. D’ailleurs, dans le cours d’un morceau, elle pourra refaire la même note sans accident.
A l’examen, petit nodule hémisphérique sur la face supérieure du milieu de la corde gauche. La malade est un peu emphysémateuse et fatigue beaucoup sa voix en donnant des leçons.
4° La roulette est un trouble très caractéristique mais assez rarement observé. On en parle pourtant beaucoup, sans doute parce que son nom frappe le souvenir.
L’artiste laisse entendre, sur une ou plusieurs notes, un roulement ou grelottement rappelant assez l’association littérale frrr.
■ Segond explique la roulette par le relâchement d’une portion quelconque de la muqueuse au-dessus des cordes, dû aux excès vocaux, et qui vient frôler les cordes dans la phonation. Les élèves de Duprez avaient facilement la roulette.
Je choisis dans mes observations, prises sur des cas de roulette, celles qui feront le mieux comprendre cette altération spéciale.
I. — M Ue X..., mezzo, a perdu depuis deux ans l’endurance vocale. Quand elle chante, elle éprouve dans le pharynx une chaleur cuisante. Sur les premières notes de son médium, immédiatement au-dessus de son passage, la roulette se fait entendre, les notes sont entrecoupées, saccadées, grelottantes. Habituelle-
ment le trouble n’existe que sur la première note du médium > mais pour peu que M lle X... se fatigue, le roulement se fait entendre sur les trois ou quatre notes immédiatement supérieures.
Ôr, je constate un peu de pharyngite granuleuse, mais surtout iin épaississement rougeâtre sur le bord libre de la corde gauche où les mucosités s’arrêtent. Je ne trouvai pas d’ailleurs de cause certaine. L’artiste ne paraissait pas avoir abusé de sa voix.
II. — M me Y..., contralto, a dû beaucoup fatiguer sa voix, depuis deux ans environ, pour des lectures à haute voix. Actuellement tous les registres sont voilés; sa voix est principalement fatiguée le soir de ses jours de réception, lorsqu’elle a eu à causer beaucoup. Elle vient me consulter surtout pour un trouble vocal qui s’est montré d’abord sur la voix chantée, il y a un an environ, qui va sans cesse en augmentant èt a fini'par se montrer sur la voix parlée. Lorsque, en montant, la malade arrive à son médium, la note s’accompagne d’un raclement, « produisant un bruit « comme si on déchirait une étoffe, » me dit la malade. Je la fais chanter et reconnais la roulette, le grelottement de la note. L’examen direct me révèle du catarrhe naso-pharyngien et bronchique, mais le trouble est surtout explicable par un petit nodule très acuminé, à sommet dirigé en avant et qui arrête les mucosités au passage.
La roulette ne doit pas être confondue avec les chats.
M me X... se plaint d’avoir la roulette principalement sur deux ou trois notes de son médium. Je l’écoute et je reconnais plutôt le grelottement que produisent les chats. L’examen montre des mucosités à moitié séchées sur le bord et la face supérieure des •deux cordes. Le trouble paraissait surtout à la partie moyenne, renforcée, du son filé. Après quelques essais de chant, trouble et mucosités ont disparu. La voix se fait entendre pure et forte.
Le traitement consiste dans un repos complet de la voix pendant deux ou trois mois, dans les pulvérisations, chacune de dix minutes, matin et soir, au henzoate de soude par exemple, dans les révulsions
sur le devant du cou, dans l’électrisation extérieure vers la fin, tandis qu’une médication appropriée agit sur l’état général du sujet. L’intervention intralaryngée ne sera employée qu’avec beaucoup de discernement et de réserve, seulement en présence d’une indication catégorique.
Comme autres troubles, je mentionnerai encore la bobèche. Les artistes disent : « un tel a la bobèche » lorsque sa voix fait entendre en même temps que la note un bruit qui rappelle celui de la bobèche vibrant autour des bougies du piano. Elle est le résultat d’une résonance nasale excessive, d’une surabondance d’harmoniques nasales. Elle est surtout particulière aux voix bien ouvertes.
Je viens d’observer la bobèche ou frisottement chez une basse chantante atteinte de laryngite catarrhale subaiguë.
Il y a encore le « fil dans la voix ». C’est une sorte de grincement de la voix analogue à celui dés vieux pianos fêlés. Il se révèle surtout dans les notes aiguës.