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CHAPITRE VI

CONCLUSION

Après avoir examiné les divers types morbides, voyons si l’on peut découvrir une loi qui résume la pathologie de la volonté etjette quelque jour sur l’état normal.

A titre de fait, la volition seule existe, c’est-àdire un choix suivi d’actes. Pour qu’elle se produise, certaines conditions sont nécessaires. Un manque d’impulsion ou d’arrêt, une exagération de l’activité automatique, d’une tendance, d’un désir, une idée fixe, l’empêchent d’être pendant un instant, une heure, un jour, une période de la vie. L’ensemble de ces conditions, nécessaires et suffisantes, peut être appelé volonté. Par rapport aux volitions, elle est une cause, bien qu’elle soit elle-même une somme d’effets, une résultante variant avec ses éléments : la pathologie nous l’a démontré.

Ces éléments que j’indique brièvement sont :

1° Les tendances à l’action (ou à l’arrêt) qui résultent des circonstances, du milieu, des conseils, de l’éducation; en un mot, tous ceux qui sont l’effet de causes extérieures.

2° Le caractère, élément principal, effet de causes intérieures et qui n’est pas une entité, mais la résultante de cette myriade d’états et de tendances infiniment petits de tous les éléments anatomiques qui constituent un certain organisme ; en termes plus courts, le caractère est pour nous l’expression psychologique d’un certain corps organisé, tirant de lui sa couleur propre, son ton particulier et sa permanence relative. C’est là l’assise dernière sur laquelle repose la possibilité du vouloir et qui le fait énergique, mou, intermittent, banal, extraordinaire.

Maintenant, si nous considérons la volonté non plus dans ses éléments constituants, mais dans les moments qu’elle parcourt pour se constituer, nous voyons que la volition est le dernier terme d’une évolution progressive dont le réflexe simple est le premier échelon : elle est la forme la plus haute de l’activité, — entendue toujours au sens précis de pouvoir de produire des actes, de pouvoir de réaction.

Elle a pour base un legs de générations sans nombre, enregistré dans l’organisme ; c’est l’ao divité automatique primitive, à coordination

CONCLUSION

simple, presque invariable, inconsciente, bien qu’elle ait dû, dans le lointain des siècles, être accompagnée d’un rudiment de conscience qui s’en est retirée, à mesure que la coordination, devenant plus parfaite, s’est organisée dans l’espèce.

Sur cette base s’appuie l’activité consciente et individuelle des appétits, désirs, sentiments, passions, à coordination plus complexe et beaucoup moins stable.

Plus haut, l’activité idéo-motrice, qui, dans ses manifestations extrêmes, atteint une coordination à la fois très ferme et très complexe, c’est la volition complète.

On peut donc dire qu’elle a pour condition fondamentale une coordination hiérarchique, c’est-à-dire qu’il ne suffît pas que des réfle.xes soient coordonnés avec des réflexes, des désirs avec des désirs, des tendances rationnelles avec des tendances rationnelles; maisqu’unecoordination entre ces différents groupes est nécessaire, — une coordination avec subordination, telle que tout converge vers un point unique : le but à atteindre. Que le lecteur se rappelle les cas morbides précédemment étudiés, en particulier les impulsions irrésistibles qui, à elles seules, représentent la pathologie de la volonté presque entière, il reconnaîtra que toutes se réduisent

à cette formule : absence de coordination hiérar-

chique, action indépendante, irrégulière, isolée, anarchique.

Si donc nous considérons la volonté soit dans ses éléments constituants, soit dans les phases successives de sa genèse (et les deux aspects sont inséparables), nous voyons que la volition, son résultat dernier, n’est pas un événement survenant qn ne sait d’où, mais qu’elle plonge ses racines au plus profond de l’individu et, au delà de l’individu, dans l’espèce et les espèces. Elle ne vient pas d’en haut, mais d’en bas; elle est une sublimation des éléments inférieurs. Je comparerais la volition, une fois aflirmée, à ce que l’on appelle en architecture une clef de voûte. A cette pierre, la voûte doit plus que sa solidité, — son existence; mais celte pierre ne tire sa puissance que des autres qui la soutiennent et l’enserrent, comme à son tour elle les presse et les affermit.

Ces préliminaires bien abrégés étaient indispensables pour comprendre la loi qui régit la dissolution de la volonté ; car, si les considéra- , tions qui précèdent sont justes, comme la dissolution suit toujours l’ordre inverse de l’évolution, il s’ensuit que les manifestations volontaires les plus complexes doivent disparaître avant les plus simples, les plus simples avant l’automatisme. Pour donner à l’énoncé de la loi sa forme exacte, en traitant la volition non comme un

CONCLUSION

événement singulier^ mais comme la manifestation la plus haute de l’activité, nous dirons : La dissolution suit une marche régressive du plus volontaù^e et da plus complexe au moins volontaire et au plus simple^ c’est-à' dire à l'automatisme.

Il s’agit maintenant de montrer que cette loi est vérifiée par les faits. Nous n’avons qu’à choisir.

En 1868, Hughlings Jackson, étudiant certains désordres du système nerveux, fit remarquer, le premier, je crois, « que les mouvements et facultés les plus volontaires et les plus spéciaux sont atteints tout d’abord et plus que les autres h » Ce « principe de dissolution w ou a de réduction à un état plus automatique » fut posé par lui comme le corrélatif des doctrines de Herbert Spencer sur l’évolution du système nerveux. Il prend un cas des plus simples, l’hémiplégie commune par lésion du corps strié. Un caillot sanguin a fait pour nous une expérience. Nous voyons que le patient, dont la face, la langue, le bras et la jambe sont paralysés, a perdu les mouvements les plus volontaires d’une partie de son corps, sans perdre les mouvements les plus automatiques. « L’étude des cas d’hémiplégie nous .montre en eflet que les parties

1. Clinîcal and physiological Researches on ihe nervous Sys- €171, Loudon, ia-8o, 1875.

externes qui souffrent le plus sont celles qui, psychologiquement parlant, sont le plus sous le commandement de la volonté, et qui, phy siologiquement parlant, impliquent le plus grand nombre de mouvements différents, produits avec le plus grand nombre d’intervalles différents, » au lieud’être simultanés comme les mouvements automatiques. Si Is lésion est plus grave et si elle atteint non seulement les parties les plus volontaires du corps (face, bras, jambe), mais celles qui sont moins volontaires (perte de certains mouvements des yeux et de la tête et d’un côté de la poitrine), on trouve que les parties les plus volontaires sont beaucoup plus paralysées que les autres.

Ferrier fait remarquer * de même que la destruction générale de la région motrice, dans l’écorce du cerveau, comme celle du corps strié, produit c( les mêmes troubles relatifs des différents mouvements, ceux-là étant le plus affectés et paralysés qui sont le plus sous l’influence de la volonté, du moins après que le premier choc est passé. La paralysie faciale réside surtout dans la région faciale inférieure, portant sur les mouvements les plus indépendants, le frontal et les muscles orbiculaires n’étant que légèrement atteints. Les mouvements de la jambe

1. Ferrier, De la localisation des maladies cérébrales^ trad. fr D 142.

CONCLUSION

sont moins affectés que ceux du bras, ceux du bras moins que ceux de la main. »

Le même auteur établissant une distinction entre les différentes sortes de mouvements et leurs centres respectifs, « ceux qui impliquent la conscience et que nous appelons volontaires au sens strict du mot » (les centres corticaux supérieurs) et ceux « qui sont décrits comme automatiques, instinctifs, responsifs, y compris les adaptations motrices de l’équilibre et de la coordination motrice, l’expression instinctive des émotions, et qui sont organisés d’une manière plus ou moins complète dans les centres sousjacents à l’écorce, » constate que ces derniers ont une indépendance relative qui est au maximum chez les vertébrés inférieurs (grenouille, pigeon), au minimum chez le singe et l’homme. « J’osai prédire, ajoute-t-il, que, chez les animaux dont les facultés motrices ne semblaient pas beaucoup souffrir d’une lésion destructive des centres nerveux, ces mouvemeiits-là devaient être paralysés qui impliquent la conscience (mouvements volontaires) et n’élaient pas automatiquement organisés. C’est ce qu’ont amplement confirmé les recherches de Goltz.

Il a montré que, bien que la patte du chien ne soit pas définitivement paralysée en tant que organe de locomotion , par une lésion de l’écorce, elle l’est, en tant que servant de

ma%n et employée comme telle *. Cette dernière expérience est pour nous du plus graud intérêt ; elle nous montre que, dans uii même organe, adapté à la fois à la locomotion et à la préhension, l’une persiste, bien que altérée, quand l’autre, la plus délicate, a disparu.

L’instabilité de l’action volontaire, complexe, supérieure (c’est tout un) par rapport à l’action automatique, simple, inférieure, se montre encore sous une forme progressive dans la paralysie générale des aliénés. « Les premières imperfections de la motilité, dit Foville, celles qui se traduisent par un défaut à peine commençant dans l’harmonie des contractions musculaires, sont d’autant plus appréciables qu’elles intéressent des mouvements plus délicats, qui e.xigent une précision et une peifection plus grandes dans leur accomplissement. Il n’est donc pas étonnant qu’elles se traduisent ù.’abord dans les opérations musculaires si délicates qui concourent à la phonation. » On sait que l’em-

Ferrier, p. 36, 37. Dans l’expérience de Goltz, si la lésion est failt* au cerveau gauche, dans tout mouvement où le chien a coutume de se servir de la palte antérieure eu guise de mairie J néglige l'usage de la patte droite. C’est ainsi qu’il tiendra un 03 imiquemeut avec la patte antérieure gauche; c’est cette patte seulement qu’il emploiera pour fouiller le sol ou atteindre sa bles.'ïure. Si l’on a dressé l’animal à donner la patte au commandement, après la mutilation, il ne donnera plus que la patte gauche, taudis qu71 tiendra sa patte droite comme rivée au sol. ^Goltz, ap. Dict. encycl. des sciences médicales^ art. Nerveux, p. 588.)

CONCLUSION

barras de la parole est un des premiers symptômes de cette maladie. Si faible, au début, qu’une oreille exercée est seule capable de le saisir, le trouble de la prononciation augmente progressivement et aboutit à un bredouillement inintelligible :

« Les muscles qui contribuent à l’articulation ont perdu toute leur harmonie d’action ; ils ne peuvent plus se contracter qu’avec effort; la parole est devenue méconnaissable.

« Dans les membres, les lésions de la motilité n’affectent d’abord que les mouvements qui comportent le plus de minutie et de précision. Le malade peut faire de grandes marches et se servir de ses bras, pour des travaux qui n’exigent que des mouvements d’ensemble; mais i) ne peut plus exécuter de petites opérations délicates des doigts, sans trembler un peu, et sans s’y reprendre à plusieurs fois : on s’en aperçoit surtout si on lui dit de ramasser une épingle à terre, de remonter sa montre, etc. Les artisans habitués, par leur métier, à des travaux de précision, sont hors d’état de s’occuper, bien avant ceux qui n’ont que des tâches grossières à remplir. — Lorsqu’il s’agit d’écrire, la plume est tenue avec une indécision qui se traduit par une irrégularité plus ou moins prononcée des caractères tracés. Plus la maladie avance dans sa marche, plus l’écriture devient tremblante et défigurée ;

de sorte que, en comparant une série de lettres écrites à des époques différentes, on peut suivre les progrès successifs de l’affection, jusqu’à ce que le malade soit devenu incapable d’écrire.

« Plus tard, l'indécision des membres supérieurs existe même dans les mouvements d’ensemble : le tremblement, l’affaiblissement empêchent le malade de porter directement ses aliments à sa boucbe, de tirer son mouchoir, de le remettre dans sa poche, etc.

« Dans les membres inférieurs, la progression est analogue : au début, les aliénés paralytiques marchent avec vigueur, allant droit devant eux; mais, s’il s’agit d’aller à droite ou à gauche et surtout de pivoter sur eux-mêmes pour revenir sur leur pas, l’hésitation et le défaut de précision se laissent apercevoir. Puis, même en marchant devant eux, ils avancent d’un pas pesant, mal coordonné. Plus tard enfin, ils ont peine à faire quelques pas '. »

Rappelons encore les troubles de la motilité qui succèdent à l’abus de l’alcool. Le tremblement est un des phénomènes les plus précoces. « Les mains sont les premières parties affectées, puis les hras, les jambes, la langue et les lèvres. A mesure qu’il s’accroît, le tremblement se complique en général d’un autre désordre plus

1. Foville Dictionnaire de médecine^ etc., art. Paralysie clNÉRéLE, p. 97-99

CONCLUSION

loi

grave, l’affaiblissement musculaire. Il affecte d’abord les membres supérieurs ; c’est là un caractère presque constant. Les doigts deviennent inhabiles, maladroits; la main serre mal. les objets et les laisse échapper. Puis cette faiblesse gagne l’avant-bras et le bras; le malade ne peut alors se servir de ses membres supérieurs que d’une manière très incomplète; il en arrive à ne plus pouvoir manger seul. Plus tard, ces phénomènes s’étendent aux membres inférieurs; la station devient difficile; la marche est incertaine, titubante; puis tout cela va croissant. Les muscles du dos se prennent à leur tour.et le malheureux paralytique est con¬

damné à garder le lit *. »

Nous pourrions rapporter encore ce qui se passe dans les convulsions, la chorée, etc. Cette marche, qui n’a pour le médecin qu’un intérêt clinique, a pour nous un intérêt psychologique. Ces faits, d’expérience journalière, suffiront, je l’espère, à produire la conviction, à montrer que la loi de dissolution suit bien une raarche du complexe au simple, du volontaire à l’automatique, que le dernier terme de l’évolution est le premier de la dissolution. Nous n’avons étudié jusqu’ici, il est vrai, qu’une désorganisation des mouvements; mais ceux qui traitent la psycho-

i. Fournier, ibid.. art. Alcoolisme, p. 636,637.

16‘i LES MALADIES DE LA VOLONTÉ

logie en scienee naturelle n’y trouveront rien à redire. Comme la volition n’est pas pour nous une entité impérative, régnant dans un monde à part et distincte de ses actes, mais bien l’expression dernière d’une coordination hiérarchique, et comme chaque mouvement ou groupe de mouvements est représenté dans les centres nerveux, il est clair que, avec chaque groupe paralysé, un élément de la coordination disparaît. Si la dissolution est progressive, la coordination sans cesse appauvrie de quelque élément ira toujours en se resserrant; et, comme l’expérience montre que la disparition des mouvements est en raison directe de leur complexité et de leur délicatesse, notre thèse est vérifiée.

Nous pouvons d’ailleurs poursuivre cette vérification de notre loi, en rappelant ce qui se passe dans les maladies du langage, et ici nous pénétrons dans le mécanisme intime de l’esprit. Je ne reviendrai pas sur un sujet que j’ai longuement traité *. J’ai essayé de montrer que beaucoup de cas d’aphasie résultent d’une amnésie motrice, c’est-à-dire d’un oubli des éléments moteurs, de ces mouvements qui constituent le langage articulé. Je rappellerai que Trousseau avait déjà remarqué que « l’aphasie est toujours réductible à une perte de la mé-

i. Voir les Maladies de la Mémoire^ p. 119 et suivante?*

CONCLUSION

dC:!

moire soit des signes vocaux, soit des moyens par lesquels les mots sont articulés; que W. Ogle distingue aussi deux mémoires verbales : une première, reconnue de tout lè monde, grâce à laquelle nous avons conscience du mot, et en outre une seconde, grâce à laquelle nous l’exprimons. » Cet oubli des mouvements, bien qu’il soit avant tout une maladie de la mémoire, nous révèle aussi un affaiblissement du pouvoir moteur, un désordre de la coordination volontaire. Le malade veut s’exprimer; sa volition n’aboutit pas ou se traduit incomplètement, c’est-à-dire que la somme des tendances coordonnées qui, au moment actuel, constituent l’individu en tant qu’il veut s’exprimer, est partiellement entravée dans son passage à l’acte; et l’expérience nous apprend que cette impuissance d’expression atteint d’abord les mots, c’est-àdire le langage rationnel; ensuite les phrases exclamatives,les interjections, ce que Max Muller désigne sous le nom de langage émotionnel; enfin, dans des cas très rares, les gestes. La dissolution va donc encore ici du plus complexe au moins complexe et au simple, du volontaire au demi-volontaire et à l’automatique, qui est presque toujours respecté.

11 est permis d’entrer encore plus avant dans la vie purement psychique; mais ici tout devient vague et flottant. Comme nous ne pou-

IGi LES MALADIES DE LA VOLONTÉ

vons plus rattacher chaque volition à un groupe de mouvements des organes vocaux, locomoteurs ou préhensiles, nous tâtonnons. Cependant il est impossible de ne pas remarquer que la forme la plus haute de la volition, Fattention volontaire, est, entre toutes, la plus rare et la plus instable. Si, au lieu de considérer l’attention volontaire * à la façon du psychologue intérieur qui s’étudie lui-même et s’en tient là, nous la considérons dans la masse des êtres humains sains et adultes, pour déterminer par à peu près quelle place elle tient dans leur vie mentale, nous verrons combien peu de fois elle se produit et pour quelle courte durée. Si l’on pouvait, dans l’humanité prise en bloc, pendant une période de temps donnée, comparer la somme des actes produits par l’attention volontaire et la somme des actes produits sans elle, le rapport serait presque de zéro à l’infini. En raison même de sa supériorité de nature et de son extrême complexité, c’est un état, une coordination ^ qui peut rarement naître et qui à peine née est toujours en voie de dissolution.

1. Il ne s’agit pas, bien entendu^ de l’attenlion involontaire, qui est naturelle, spontanée; nous nous sommes d’ailleurs précédemment expliqué sur ce point (voy. p. 101 et suiv.).

2. De même que des groupes de mouvements simples doivent être organisés et coordonnés pour permettre cette coordination supérieure d’où naissent les mouvements délicats et complexes, de même des groupes d’états de conscience simples doivent être organisés, associés et coordonnés pour permettre cette coordination supérieure, qui est l’attention.

Pour nous en tenir aux faits positifs, n’est-il pas bien connu que l’impossibilité d’une attention soutenue est l’un des premiers symptômes de tout affaiblissement de l’esprit, soit temporaire, comme' dans la fièvre, soit permanent, comme dans la folie? La forme de coordination la plus haute est donc bien la plus instable, même dans l’ordre purement psychologique.

Cette loi de dissolution, qu’est-elle d’ailleurs, sinon un cas de cette grande loi biologique déjà sipalée à propos de la mémoire ; les fonctions nées les dernières sont les premières à dégénérer. Dans l’individu, la coordination automatique précédé la coordination née des désirs et des passions, qui précède elle-même la coordination volontaire, dont les formes les plus simples précèdent les plus complexes. Dans le développement des espèces (si l’on admet la théorie de 1 évolution), pendant des siècles, les formes inférieures de l’activité existèrent seules; puis, avec la complexité croissante des coordinations, un temps vint où la volonté fut. Le retour au règne des impulsions, de quelques brillantes qualités d’esprit qu’il s’accompagne, est donc en lui-même une régression. A cet égard, le passage suivant de Herbert Spencer nous servira de résumé et de conclusion sur ce point : « Chez les personnes affectées de troubles nerveux chroniques, dont le sang détérioré et tarissant ne

ICti LES MALADIES DE LA VOLONTÉ

suffit plus à entretenir l’activité nécessaire des transformations moléculaires... l’irascibilité est pour tout le monde un objet de remarque ; et l’irascibilité implique une inactivité relative des éléments supérieurs. Elle se produit, quand une décharge soudaine transmise, par une souffrance ou une contrariété, aux plexus qui ajustent la conduite à des actions pénibles ou désagréables, n’est pas accompagnée par une décharge qui parvienne à ces plexus où l’action est adaptée à un grand nombre de circonstances, au lieu de l’être à une seule. Que l’insuffisante production de l’afflux nerveux rende compte de la perte de l’équilibre dans les émotions, c’est un corollaire de ce qui a été déjà dit. Les plexus qui coordonnent les activités défensives et destructives, et dans lesquels ont leur siège les sentiments simultanés d’antagonisme et de colère, sont un héritage de toutes les races d’êtres antérieurs et sont par conséquent bien organisés, — si bien organisés que l’enfant sur les bras de sa mère nous les montre déjà en action. Mais les plexus qui, en liant et en coordonnant une grande variété de plexus inférieurs, adaptent la conduite à une grande variété d’exigences extérieures, n’ont été développés que depuis peu; si bien que, outre qu’ils sont étendus et complexes, ils sont formés de canaux beaucoup moins perméables. Par conséquent, quand le

CONCLUSION

système nerveux n’est pas à l’état de plénitude^ ces appareils venus les derniers, et les plus élevés de tous, sont les premiers dont l’activité fasse défaut. Au lieu d’entrer en action instantanément, leurs effets, s’ils sont appréciables, arrivent trop tard pour lutter contre ceux des appareils subordonnés »

Après avoir suivi pas à pas la dissolution de la volonté, le résultat fondamental qui nous a paru en ressortir, c’est qu’elle est en coordination variable en complexité et en degrés; que cette coordination est la condition d’existence de toute volition, et que, selon qu’elle est totalement ou partiellement détruite, la volition est anéantie ou mutilée. C’est sur ce résultat que nous voudrions maintenant insister, en nous bornant à de brèves indications sur quelques points, notre but n’étant pas d’écrire une monographie de la volonté.

I. Examinons d’abord les conditions matérielles de cette coordination. La volonté, qui, chez quelques privilégiés, atteint une puissance si extraordinaire et fait de si grandes choses, a une origine très humble. Elle se trouve dans cette propriété biologique inhérente à toute

l. Herbert Spencer, Principes de psychologie, tome I, p. 2G2.

Lts MALADIES DE LA VOLONTE

matière vivante et qu’on nomme l’irritabilité, c’est-à-dire la réaction contre les forces extérieures. L’irritabilité — forme physiologique de lo’ d’inertie — est en quelque sorte un état d’indilïérenciation primordiale d’où sortiront, par une différenciation ultérieure, la sensibilité proprement dite et la motilité, ces deux grandes bases de la vie psychique.

Rappelons que la motilité (qui seule nous intéresse ici) se manifeste, même dans le règne végétal, sous des formes diverses : par les mouvements de certaines spores, de la sensitive, de la dionée et beaucoup d’autres plantes auxquels Darwin a consacré un ouvrage très connu. — La masse protoplasmatique, d’apparence homogène, qui compose à elle seule certains êtres rudimentaires, est douée de motilité. L’amibe, le globule blanc du sang, à l’aide des expansions qu’ils émettent, cheminent peu à peu. Ces faits, qu’on trouvera décrits avec abondance dans les ouvrages spéciaux, nous montrent que la motilité apparaît bien avant les muscles et le système nerveux, si rudimentaires qu’ils soient.

Nous n’avons pas à suivre l’évolution de ces deux appareils de perfectionnement à travers la série animale. Notons seulement que les travaux sur la localisation des centres moteurs, si •importants pour le mécanisme de la volonté, ■ont conduit quelques savants à étudier l’état de

CONCLUSION

ces centres chez les nouveau-nés. a Cette recherche, faite avec grand soin par Soltmann, en 1875, a fourni les résultats suivants : Chez les lapins et les chiens, il n’existe, aussitôt après la naissance, aucun point de l’écorce cérébrale dont l’irritation électrique soit capable de déterminer des mouvements. C’est seulement au dixième jour que se développent les centres des membres antérieurs. Au treizième jour apparaissent les centres des membres postérieurs. Au seizième, ces centres sont déjà bien distincts entre eux et de ceux de la face. Une conclusion à tirer de ces résultats, c’est que l’absence de direction motrice volontaire coïncide avec l’absence des organes appropriés et que, à mesure que l’animal devient plus maître de ses mouvements, les centres cérébraux dans lesquels se fait l’élaboration volontaire acquièrent une indépendance plus manifeste *. »

Flechsig et Parrot ont étudié le développement de l’encéphale chez le fœtus et l’enfant, 11 résulte des recherches de ce dernier “ que, si l’on suit le développement de la substance blanche d’un hémisphère tout entier, on la voit s’élever successivement du pédoncule à la couche optique, puis à la capsule interne, au centre

1. Dictionnaire encycL des sciences médicaleSy François-Franck, art. Nerveux, p. 585.

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