Th. de Qnincey, Confessions, etc., p
ment altérée, c’est la volonté. Le malade
accuse une impossibilité fréquente de vouloir exécuter certains actes, bien qu’il en ait le désir et que son jugement sain, par une sage délibération, lui en fasse voir l’opportunité, souvent même la nécessité.»
Le malade était renfermé à la maison d’ivry; il fut décidé qu’il entreprendrait avec M. Billod le voyage d’Italie.
M Lorsqu’on lui annonça son prochain départ : « Je ne pourrai jamais, dit-il; cependant « cela m’ennuie. » La veille, il déclare de nouveau « qu’il ne pourra jamais ». Le jour même, il se leva à six heures du matin pour aller faire cette déclaration à M. M... On s’attendait donc à une certaine résistance; mais, lorsque je me présentai, il ne fit pas la moindre opposition; seulement, comme s’il sentait sa volonté prête à lui échapper : « Où est le fiacre, dit-il, que je « me dépêche d’y monter. »
« 11 serait oiseux d’emmener avec nous le lecteur et de le faire assister à tous les phénomènes offerts par le malade pendant ce voyage. Ces phénomènes peuvent très bien se résumer en trois ou quatre principaux que je donnerai comme critérium de tous les autres.
« Le premier s’est présenté à Marseille. Le malade devait avant de s’embarquer faire une procuration pour autoriser sa femme à vendre
une maison. Il la rédige lui-même, la transcrit sur papier timbré et s’apprête à la signer, lorsque surgit un obstacle sur lequel nous frétions loin de compter. Après avoir écrit son nom, il lui est de toute impossibilité de para- ) plier. C’est en vain que le malade lutte contre V cette difficulté. Cent fois au moins, il fait exé- 1 cuter à sa main, au-dessus de la feuille de papier, les mouvements nécessaires à cette exécution, ce qui prouve bien que l’obstacle n’est / pas dans la main ; cent fois la volonté rétive ne I peut ordonner à ses doigts d’appliquer la plume
/sur le* papier. M. P. sue sang et eau; il se
\lève avec impatience, frappe la terre du pied, ] puis se rassied et fait de nouvelles tentatives ; la plume ne peut toujours pas s’appliquer sur le papier. Niera-t-on ici que M. P... ait le vif désir .d'achever sa signature et qu’il comprenne l’im- Iportance de cet acte? Niera-t-on l’intégrité de l’organe chargé d’exécuter le paraphe? L’agent paraît aussi sain que l’instrument ; mais le premier ne peut s’appliquer sur le second. La volonté fait évidemment défaut. Cette lutte a duré trois quarts d’heure ; cette succession d’efforts a enfin abouti à un résultat dont je désespérais : le paraphe fut très imparfait, mais il fut exécuté. J’ai été témoin de cette lutte ; j’y prenais le plus vif intérêt, et je déclare qu’il était impossible de constater ulus manifestement
l' une impossibilité de vouloir, malgré le désir
« Je constatai quelques jours après une impossibilité du même genre. Il s’agissait de sortir un peu après le dîner. M. P... en avait le plus vif désir; il eût voulu, me dit-il, avoir une idée de la physionomie de la ville. Pendant cinq jours de suite, il prenait son chapeau, se tenait debout et se disposait à sortir ; mais, vain espoir, sa volonté ne pouvait ordonner à ses jambes de se mettre en marche pour le transporter dans la rue. « Je suis évidemment mon propre « prisonnier, disait le malade; ce n’est pas vous « qui m’empêchez de sortir, ce ne sont pas mes « jambes qui s’y opposent : qu’est-ce donc a alors? » M. P... se plaignait ainsi de ne'pouvoir vouloir, malgré l’envie qu’il en avait. Après cinq jours enfin, faisant un dernier effort^ il parvient à sortir et rentre cinq minutes après, suant et haletant, comme s’il eût franchi en courant plusieurs kilomètres et fort étonné luimême de ce qu’il venait de faire.
« Les exemples de cette impossibilité se reproduisaient à chaque instant. Le malade avaitil le désir d’aller au spectacle, il ne pouvait , vouloir y aller; était-il à table à côté de convives aimables, il eût voulu prendre part à la conversation, mais toujours la même impuissance le
1. Je transcris liltéralement cette observation, sans rien préju ger sur la doctrine psychologique de l’auteur.
poursuivait. 11 est vrai que souvent cette impuissance n’existait pour ainsi dire qu’en appréhension ; le malade craignait de ne pas pouvoir, et cependant il y parvenait, même plus souvent qu’il ne l’appréhendait ; mais souvent aussi, il faut le dire, ses appréhensions étaient légitimes. »
Après six jours passés à Marseille, le malade et le médecin s’embarquèrent pour Naples; « mais ce ne fut pas sans une peine inouïe. » Pendant ces six jours, « le malade exprima formellement le refus de s’embarquer et le désir de retourner à Paris, s’effrayant d’avance à l’idée de se trouver avec sa volonté malade dans un pays étranger, déclarant qu’il faudrait le garrotter pour le conduire. Le jour du départ, il ne se décida à sortir de l’hôtel que quand il me crut décidé à faire intervenir un appareil de force ; étant sorti de l’hôtel, il s’arrêta dans la rue, où il fût resté sans doute, sans l’intervention de quatre mariniers, qui n’eurent d’ailleurs qu’à se montrer... »
« Une autre circonstance tend encore à faire ressortir davantage la lésion de la volonté. Nous arrivâmes à Rome le jour même de l’élection de Pie IX. Mon malade me dit : « Voilà une cir- « constance que j’appellerais heureuse, si je « n’étais pas malade. Je voudrais pouvoir as- « sister au couronnement; mais jè ne sais si je
« pourrai : j'essayerai. » Le jour venu, le malade se lève à cinq heures, tire son habit noir, se rase, etc., etc., et me dit ; « Vous voyez, je fais beaucoup, je ne sais encore si je pourrai. » Enfin, à l’heure de la cérémonie, il fit un grand effort et parvint à grand’peine à descendre.
Mais dix jours après, à la fête de saint Pierre, les mêmes préparatifs, les mêmes efforts n’aboutirent à aucun résultat. « Vous voyez bien, dit « le malade, je suis toujours mon prisonnier. « Ce n’est pas le désir qui me manque, puisque « je me prépare depuis trois heures; me voici /■ « habillé, rasé et ganté, et voilà que je ne peux « plus sortir d’ici. » En effet, il lui fut impossible de venir à la cérémonie. J’avais beaucoup insisté, mais je n’ai pas cru devoir le forcer.
« Je terminerai cette observation déjà bien longue par une remarque : c’est que les mouve ments instinctifs, de la nature de ceux qui échap pentXlavôIônté proprement dite, n’étaient pas é nfrivés~cKëz^tre malade comme ceux qu’on 1 peut appeler ordonnés. C’est ainsi qu’en arri- ' vant à Lyon, au retour, notre malle-poste passa par-dessus une femme que les chevaux avaient renversée. Mon malade recouvra toute son énergie et, sans attendre que la voiture fût arrêtée, rejeta son manteau, ouvrit la portière et se trouva le premier descendu près de cette fi'mme. »
L’auteur ajoute que le voyage n’eut pas l’efficacité qu’il supposait; que le malade se trouvait mieux cependant en voiture, surtout quand elle était dure et la route mauvaise, qu’enfîn le malade rentra dans sa famille, à peu près dans le même état *.
Les cas précités représentent un groupe bien tranché. Il en ressort quelques faits très nets et quelques inductions très probables.
Voyons d’abord les faits ;
1“ Le système musculaire et les organes du mouvement sont intacts . De ce côté, nul empêchement. L’activité automatique, celle qui constitue la routine ordinaire de la vie, persisce.
2“ L’intelligence est parfaite ; rien, du moins, n’autorise à dire qu’elle ait subi le moindre affaiblissement. Le but est nettement conçu, les moyens de même, mais le passage à l’acte est impossible .
Nous avons donc ici une maladie de la volonté, au sens le plus rigoureux. Remarquons en passant que la maladie fait pour nous une expérience curieuse. Elle crée des conditions exceptionnelles, irréalisables par tout autre moyen : elle scinde l’homme, annihile la réaction individuelle, respecte le reste; elle nous
1. Billod, Annales médico-psychologiquesj tome X, p. 172 et 'suivantes. L’auteur cite plusieurs autres faits d’un caractère beaucoup moins net, que nous ne rapporterons pas (V. p. 184 et 319 sq.).
produit, dans la mesure du possible, un être réduit à r intellig ence pure.
D’où vient cette impuissance de la volonté?
Ici commencent les inductions. Il n’y a que deux hypothèses possibles sur sa cause immédiate ; elle consiste en un affaiblissement ou bien des centres moteurs * ou bien des incitations qu’ils reçoivent.
Examinons ces deux hypothèses, en commençant par la seconde qui me paraît la plus vraisemblable.
Esquirol nous a conservé la réponse remarquable que lui lit un malade après sa guérison. « Ce manque d’activité venait de ce que mes sensations étaient trop faibles pour exercer une influence sur ma volonté. » Le même auteur a aussi noté le changement profond que ces malades éprouvent dans le sentiment général de la vie. « Mon existence, lui écrit l’un d’eux, est incomplète; les fonctions, les actes de la vie ordinaire me sont restés; mais dans chacun d’eux il manque quelque chose, à savoir la sensation qui leur estj^rojore et la joie qui leur succède.... Chacun de mes sens, chaque partie de moi-méme est pour ainsi dire séparée de
1 . Remarquons qu’il s’agit de l’état non des organes moteurs mais des centres, quelque opinion qu’on ait d’ailleurs sur leur nature et leur localisation.
LES AFFAIBLISSEMENTS DE La VOLONTÉ 51
moi et ne peut plus me procurer aucune sensation. » Un psychologue exprimerait-il mieux à quel point la vie affective est atteinte, dans ce qu’elle a de plus général ? — Billod rapporte le cas d’une jeune Italienne « d’une éducation brillante », qui devint folle par chagrin d’amour, guérit,mais pour tomber dans une apathie profonde pour toute chose. « Elle raisonne sainement sur tous les sujets; mais elle n’a plus de volonté propre, ni de force de vouloir, ni d’amour, ni de conscience de ce qui lui arrive, de ce qu’elle sent ou de ce qu’elle fait.... Elle assure qu’elle se trouve dans l’état d’une personne qui n’est ni morte ni vivante, qui vivrait dans un sommeil continuel, à qui les objets apparaissent comme enveloppés d’un nuage, à qui les personnes semblent se mouvoir comme des ombres et les paroles venir d’un monde lointain *. »
Si, comme nous le verrons longuement plus tard, l’acte volontaire est composé de deux éléments bien distincts : un état de conscience totalement impuissant à faire agir ou à empêcher, et des états organiques qui seuls ont ce pouvoir; il faut admettre que les deux événements, d’ordinaire simultanés parce qu’ils sont les effets d’une même cause, sont ici dissociés. L’impuissance à agir est un fait. L’in
.1 Billod, Annales médico-psychologiques, loc. cit., p. 184.
tensité de l’état de conscience (qui, en tout cas, est intermittente) est-elle un fait? Alors il faudrait admettre que les conditions nécessaires et suffisantes se rencontrent, mais pour cet événement seul. Est-elle une illusion? J’incline à le supposer. L’ardente envie d’agir que quelques-uns de ces malades croient éprouver me paraît une simple illusion de leur conscience. L’intensité d’un désir est une chose toute relative. Dans cet état d’apathie générale, telle impulsion qui leur paraît vive est en fait audessous de l’intensité moyenne : d’où l’inaction. En étudiant l’état de la volonté dans le somnambulisme, nous verrons plus tard que certains sujets sont persuadés qu’il ne tiendrait qu’à eux d’agir, mais que l’expérience les oblige finalement à avouer qu’ils ont tort et que leur conscience les trompe complètement L
Au contraire, quand une excitation est très violente, brusque, inattendue, c’est-à-dire qu’elle réunit toutes les conditions d’intensité, le plus souvent elle agit. Nous avons vu plus haut un malade retrouver son énergie pour sauver une femme écrasée
Chacun de nous peut d’ailleurs se représenter cet état d’aboulie; car il n’est personne qui