CHAPITRE VII LES RETRAITÉS
Le retraité, en province surtout, s'il est un homme parfaitement heureux, subit une éclipse de félicité dans les premiers mois; des habitudes automatiques poursuivies réguliërement les deux tiers de Fexistence et rompues subitement du jour au lendemain, quel désastre et que faire, grands Dieux ! L'automatisme d'habitudes neuves où intervient la volonté ne remplacera pas chez lui la volupté de l'automatisme professionnel où chaque jour avait sa fixité d'emploi : rentrées, sorties, heures de bureau, imposées par la force d'un règlement qui avait la majesté d'un sacerdoce. Quand sonne l'heure fatale, les distractions qui s'ouvrent aux besoins intellectuels du retraité : culture du jardin, pêche à la ligne, promenades avec des amis, conversations à heures prévues sur des sujets également prévus, au début nécessitent de sa part un effort d'adhésion qui en abolit le charme. Et puis il faut opérer un .choix. Entre l'attrait qui émane de ces invitations diverses, laquelle convient-il d'accepter ? Le
retraité conBuUe le baromètre ; il fera beau; on peut sortir* Sur le pas de la porte, à scruter Thorizon^ un doute lui vient à TespriL Des nuages moutonnent au ciel. S'il allait pleuvoir? A la femme, appelée en hâte, de mettre fin à Fhésitationetde donner son avis. La malheureuse regarde, ne sait pas, le baromètre dit oui et le ciel non. D'où colère du mari, qui éclate en imprécations tapageuses sur l'inintelligence féminine et son infériorité manifeste.
Le retraité se fâche, et cela est bon à son tube digestif. En dehors des repas, la violence du langage exerce une action stimulante et salutaire sur la contractilité de Testomac. Un retraité doux et qui n'ose élever la voix est un homme perdu avant longtemps. En acceptant sans maugréer la tristesse de son destin, il puise dans la résignation matière à inertie, à atonie, à paresse générale, à épuisement progressif. Les maladies cancéreuses sont fréquentes, et aussi celles qui sont plus directement imputables au danger des nouvelles habitudes prises : nous voulons dire l'abus de l'alcool par stations prolongées au café.
Le café, pour le retraité, devient aisément l'équivalent du bureau : un endroit où il vit. Il y trouve des tables comme à son bureau, un peu plus de tables; un luxe de glaces aux murs, à son bureau il n'y avait qu'une glace, des garçons plus nom-