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LES RETRAITÉS

breux aussi^ à tablier blanc, et au comptoir qui n'existait pas à son bureau» la caissière, une femme d*âge, mais charmante, et dont le sourire invite à un échange de propos aimables, en attendant l'heure des habitués avec qui l'on fait la manille et qui ne vont pas tarder. Tous les jours, de trois à sept, c'est la partie de manille, agrémentée d'un chiffre de quatre à six bocks, relevée vers six heures par le piquant d'un à deux apéritifs qui, naturellement, ne sont pas les premiers du jour, ayant été précédés avant midi par la lente dégustation d'un ou deux apéritifs matutinaux. Le retraité ne se fait pas seulement une nouvelle âme, il se compose un nouvel estomac, et cette seconde tentative s'essaie un peu trop tard pour ne pas comporter quelques risques. Nous ne comptons pas le vin consommé aux repas, mais les petits verres après ? Qui en énumèrera le nombre !

L'adieu au bureau, s'il a fait couler des pleurs un jour, continue de faire absorber des verres qui s'alimentent à un jet de source régulier et ininterrompu.

Au café, la complaisance de sa capacité stomacale se double d'une puissance d'affirmation qui impose ses jugements au cercle coutumier d'auditeurs. En jouant au piquet, il décide de la valeur des gouvernants et prophétise le destin des empires. La stratégie des armées n'a point de secrets pour

lui; il abat une quinte majeure et déclare : « Je ne comprends pas que J offre hésite à prendre l'offensive »-

Homme de cœur^ avec cela, il entoure les siens d'une affection égoïste et tendre. Sa disparition risquant d'introduire la misère au togis^ il ne cessera de gémir sur la détresse de l'avenir réservé à ceux qui lui sont chers,

e Garçon un bock » et il conte ses maigres res^ sources et combien sa présence est indispensable. Les larmes mouillent son regard; il aime tant sa femme et ses filles qui n'ont point de dot. Que deviendront-elles demain? Et il commande un autre bock. Ne manquant jamais sa visite biquotidienne au café, son âme se désole avec un attendrissement qui a besoin de s'épancher. Ses amis récoutent en silence» et cela lui fait du bien qu'ils battent les cartes avec compassion.

Lors du grand départ ; « Si ]*avais su », pleuret-il devant son médecin. Exclamation oii se trahit une dernière illusion de l'amour-propre expirant S'il avait su et s' il lui était donné de revivre, il recommencerait sa vie sur le même ton et raccorderait sur un rythme identique d'abdications et d'errements quotidiens.

La mollesse d'âme est une tare indélébile; Teffort pour en effacer la trace, s'il réussit dans des cir^ constances exceptionnelles où un souffle héroïque

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