CHAPITRE X LES RELIGIEUSES
Les ordres cloîtrés connaissent la fragilité de la plante humaine; puisqu'il suffit d'un souffle pour la flétrir, ils endiguent l'agitation de Tair extérieur derrière leurs murailles de renoncement et de silence. Les vains bruits du dehors ne les atteignent pas; les seuls murmures qui viennent troubler le calme des heures sont les prières confuses récitées dans l'obscurité des chapelles.
Le médecin qui visite une sœur cloîtrée n'est pas introduit tout de suite : il faut attendre dans le parloir la sœur tourière qui Tinvite à la suivre et le mène à travers un long couloir jusqu'à une vaste salle où donne une porte close. C'est le dernier asile où pénètrent les vivants. La clef joue dans la serrure, la porte s'ouvre, devant deux sœurs gardiennes qui veillent à l'entrée et, muettes, s'inclinent ; la mère supérieure paraît, précédée de l'assistante, une clochette à la main. On gravit un escalier, on franchit des galeries à jour dominant
ut LES MALADIES DES CABACTËRES
les jardins intérieurs^ aux tintements de la clochette qui avertit lea religLeusea, méditant dans leur cellule^ qu'un profane pasft© auprès d'elles. Rien d'impressionnant comme cette visite dont la présence, ^ celles qui ne sont pas malades, est annon^ cée à la façon d'un danger.
A rinfirmcrie, la note change, le mutisme cède, la supérieure, la malade causent, renseignent, interrogent même, Fexamen terminé, sur les événements du dehors. Peut-on espérer la fin de la guerre, à quand le triomphe de TÉglise et au bout de quelles luttes encore? Dana ces femmes séparées du reste du monde percent des allures de grande race : aisance, simplicité, enjouement même, politesse exquise. On prend congé; retour le long des galeries où la sœur assistante secoue sa clochette d'un geste égal et rythmé ; salut aux deux sœurs gardiennes demeurées à la même place et qui, au passage, baissent silencieusement le front; rentrée dans le monde où la sœur tourière vous accueille et vous indique le chemin de sortie.
Qui dénierait la profondeur à la règle des ordres cloîtrés? Refuge des sensitifs, des meurtris, des âmes ardentes, à toutes celles qui se refusent au partage et veulent tout ou rien, ils offrent dans sa plénitude et sans qu'il soit voilé par l'ombre des afieetions périssables, l'image de Dieu tout entier.
LES RELIGIEUSES ig3
L'amour infini, celui qui n'arrive jamais à se circonscrire, parce que ses limites dépassent la portée de nos tendresses^ Tamour unique, constant, enflammé, divin, celui dont la blancheur idéale rëgne dans une atmosphère transparente et purifiée, voilà le sentiment exclusif et fort dont vont se nourrir celles qui pour toujours disent adieu au monde frivole.
Heureuses de se désaltérer dans ce vase inépuisable de consolations mystiques et d'extases, les sœurs cloîtrées puisent la sérénité dans les disciplines consenties, la force de volonté dans Tadoration, le courage de vivre dans les espoirs illimités et radieux. Leur sensibilité étant dominée et maîtrisée par l'énergie de l'âme, elles accueillent la maladie sans plainte, remerciant Dieu de l'épreuve, obéissantes quand même, suivant l'ordonnance à la lettre, mais, si elles souhaitent de guérir, n'exprimant ce vœu que pour continuer leur tâche de prière et ne pas attrister, par leur départ, la mère supérieure et les saintes compagnes qui leur prodiguent les soins.
Les maladies des religieuses comme celles des prêtres se distinguent de celles qui atteignent les natures sensitives par cet accent de résignation qui les exprime. Gomme chez d'autres, l'estomac et l'intestin annoncent par des crises gastralgiques
tu LES MALADIES DES CARACTÈRES
et d'entérite muco-membraneuse Tex citation profonde du système nerveux viscéral ; d'autres fois une maladie de Basedow^ révélatrice du coup de fouet émotif porté sur la sécrétion thyroïdienne, vaudra au regard cette Gxité qui fait peur. Quel que soit Tordre des troubles constatés, Tabandon de fion sort qu'elle aura remis entre les mains de la volonté divine assurera à la sœur, en dépit des angoisses sourdes, une quiétude apparente qui ae forti liera avec Tépreuve, Un médecin qui douterait encore de la valeur des croyances au point de vue du réconfort moral et de la vaillance, qu'il aiUe soigner des religieuses. Quand il les aura quittées, un sourire ironique ne flottera plus sur ses lèvres. L'évidence des résultats rabattra son orgueil et le détournera des négations où il enferme son ignorance des cauaea et son dédain du mystère^