CHAPITRE XI L'ÉGALITÉ MORALE
Si l'égalité physique et intellectuelle sont des chimères, on pourrait augurer, et nous l'avons cru pour un moment, que Tégalité morale, c'est-à-dire une aspiration commune vers le bien, rentrait dans le cadre des aptitudes humaines. L'expérience de la vie a violemment rabroué nos illusions. L'égalité morale n'existe pas. L'observance des pratiques religieuses ouverte au plus dénué pourrait faire illusion et nous incliner à l'adoption d'une égalité possible de mérites, si le formalisme extérieur d'une doctrine préjugeait en rien des mouvements profonds de l'âme. Chacun sait que la réalité en dispose autrement. La dévotion s'allie fort bien à la sécheresse du cœur et contre celle-ci inutile de tenter un effort. Un cœur est sec comme un autre tendre, non par la volonté du sujet, mais du fait de sa conformation physiologique.
L'esprit de charité, le vrai, celui qui se dépense, se sacrifie, ne s'acquiert point du fait d'une éduca-
ss Les maladies des caractères
lion spéciale. Il répond à une organisation de nos instincts profonds. Pour être charitable, il faut sentir vivement. Une certaine exaltation des sécrétions internes est indispensable. Aux cœurs secs, manque la vertu de cet aiguillon unique. Tout au plus, par une faveur spéciale de l'amour-propre serait il permis à ces derniers de rehausser à leurs propres yeux la valeur des actes rares où s'est traduit leur effort à répandre un peu de bien autour d'eux. Ils se souviendront beaucoup mieux que les cœurs riches du geste de la main qui après mille hésitations s'est ouverte un jour. Celui que sa pente incite à se prodiguer ne garde de ses géntjFOsités nulle trace dans sa mémoire. Il se dévoue comme il vit, par nécessité de nature.
Si cette condition physiologique primordiale fait défaut, les tentatives vers le bien s'arrêteront vite à court de souffle. Rappelant les règnes de Tibère, de Caligula, de Néron qui avaient si bien commencé et celui de Titus qui régna trop peu de temps pour se montrer peut-être sous son véritable jour, Renan * ajoute : « Un tempérament philosophe et vertueux vaut mieux qu'une moralité de parti pris. Le tempérament ne change pas et le parti pris change. On a donc pu supposer que la bonté de Titus ne fut que l'effet d'un arrêt de développe-
* E. RiîSfAïf : Les Evangiles, p. 151.
L'ÉGALITÉ MORALE ta
ment; on s'est demandé si au bout de quelques années il n'eût pas tourné au Domitien ». Que d'hommes, au cours de la vie, recouvrent un fon^l sec et rude sous des fleurs apparentes de dévouement et de douceur ! L'intérêt de leur situation^ la diplomatie des relations mondaines, l'amour do la louange, le culte de la notoriété, leur composent ainsi une âme de surface différente de l'âme pro* fonde. Pareillement, que de cœurs chauds animent des esprits glacés, amers, ironiques^ détachés 1 Ëclate une secousse émotive, la vraie nature se démasque. Les premiers roulent dans des abinii^a d'égoïsme ignominieux, les seconds dévoilent des âmes ardentes, riches en étincelles.
L'esprit de charité dans l'ordre moral est l'équivalent de l'esprit de foi dans le domaine religieux. « La foi est un don de Dieu », dit Pascal. Rien de plus juste. Seulement ce don en présume un autre qui lui est antérieur et réside dans les facultés vibrantes du sympathique. Aux théologiens de concilier les enseignements du dogme avec les évidences de la physiologie. Une âme qui croit passionnément implique un sympathique qui sent avec feu. Avant de devenir un saint, nombre d'hommes ont passé par toutes les folies, et les femmes donc 1 Rappelons-nous sainte Madeleine. Leur sympathique en fait de toutes les couleurs avant de gravir les cimes de la foi.
Du fait de leurs variétés primordiales, les sonoritéâ nerveuses carillonnent donc dans l'âme de cliacun un chant moral de valeur différente. Même les actes extérieurs, quand ils excitent Tapplaudisstsim^ntj il est difficile de préjuger du degré de beauté ijui les anime. Il faudrait vivre auprès d'une pcrsonnej pénétrer ses états d'âme, détacher leur masiiuts ne pas conclure d'après un faux pas passager, suivre pendant des mois le cours régulier d'un caractère, discerner vers quelles aspirations plus ou moins confuses il ne cesse de tendre. Alors peut être, serait-il possible de porter un jugement. Jusque-là gardons-nous d'émettre la moindre appréciation : « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugé 3tï a dit le Christ. Parole profonde qui, dans son raccourci énergique, résume toute la sagesse ëL une connaissance lumineuse du cœur humain.