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CHAPITRE III LES PSTCHASTHÉNIQUES

Le terme de psychasthénie a été^ on le sait, introduit par MM. Raymond et P. Janet* pour désigner « Tensemble des sujets affligés d'obsessions, de manies mentales, de tics, de phobies ». Ces malades constituent, en eflFet, un groupe distinct. Au point de vue psychologique, les auteurs précédents leur assignent comme caractère primordial la difficulté <c d'entrer en rapport avec la réalité, d'agir sur elle et de saisir son existence avec certitude ». Une pareille définition embrasserait dans la largeur de son acception un grand nombre de destinées diverses. L'empereur Guillaume II en figurerait, d'aprës P. Bourget*, un échantillon accompli. « 11 a voulu vouloir, écrit ce dernier, et comme aucune de ses volontés n'était fondée sur une perception nette et sûre^ il s'est

* P. Janet et Raymond. Les obaessUma et la psychasthénie Alcan, 1904.

* Paul Bourqet. Echo de Parie, 12 novembre 1914*

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trouvé sans cesse arrêté par le fait... L'obstacle qu*il n'avait point prévu surgit. L'instinct de conservation suspend l'acte et la vanité cherche une t^chappatoire, »

11 est permis, ce semble, d'attribuer les troubles de cet ordre à une intoxication profonde d'origine glandulaire ; malheureusement Topothérapie, de 4uel(]ue nature qu'elle soit, demeure absolument inefficace, et peut-être faut-il imputer la raison de cet échec tout simplement à Texplicatioti qu'en fournit Gley* : « De l'action d*un extrait d'organe, écrit -il, on n'a pas le droit de conclure à un rôle équivalent de la sécrétion interne... Là multiplicité des extraits qui provoquent une môme action physiologique est une preuve de la non-spécificité de ces extraits ». Les médecins qui ne s'abandonnent point au courant de la mode ont maintes fois cons- Lalé ce que pareille thérapeutique comporte de décevant, quand le guérisseur n'a point soin d'en renforcer les effets par la confiance qu'il accorde aux vertus du remède. En dehors de la thyroïde et de Tadrénaline — avec moins de certitude de la poudre d'hypophyse et d'ovaire — les effets favorables de Topothérapie comportent une part de suggestion qui, dans les miracles thérapeuti([ues proclamés, rappelle les cures extraordi-

• GlIt. Les sécrétionâ internes, 1914, p. 47.

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naires du moyen âge avec de la poudre de crâne humain contre Tépilepsie, la macération de punaises à titre de stomachique nervin, et la friture de souris contre l'incontinence nocturne d urine.

Les psychasthéniques sont^ comme les neuras* théniques, des intoxiqués, mais des intoxiqués aflligés d'une habitude mentale — habitude motrice dans les tics, habitudes émotives dans le sens d'une idée angoissante qui se fixe.

Les neurasthéniques au plexus solaire excité sont des maigres, les psychasthéniques souvent gros mangeurs ont Taccablement inscrit dans le plus rose des visages qui se soit appuyé sur un menton douillettement garni. Il y a quelques années, une pièce, TriplepattCy était jouée à PAthénée. 11 s'agissait d'un aboulique. A Paris, le rôle fut créé par un maigre, à Berlin par un gras, et c'était bien plus drôle. Le manque de volonté chez le neurasthénique est fuyant et vite remplacé par une angoisse d'un autre ordre. Le psychasthénique, sans volonté, fixe son attention sur une misère qui devient sa torture, et ne sort pas du cercle infernal qui l'étreint.

Des deux facteurs qui constituent sa maladie : rintoxication et l'habitude mentale, nous avons vu que l^pothérapie agit très mal sur le premier. A

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la rigueur, chez des psychasthéniques gras, aux extrt^mités froides, de faibles doses de thyroïde. Mais < ola est de peu de secours en général.

C'est l'habitude mentale qu'il s'agit de réduire et la lâche nécessite, de la part du médecin, la mise iMi œuvre de procédés psychologiques habilement calculés. Comme dans les autres névroses» rciiiativité est d'ordinaire la grande coupable. Le clioc d'une idée ayant ébranlé les branches du sympathique à la faveur d'un trouble dans les sécrétions glandulaires ou bien encore d'un vice de nutrition héréditaire, il s'inscrit dans l'esprit une iiiiRc^c morbide d'ordre affectif. Une fois gravée, ri mage ne s'efface plus.

Une nouvelle émotion, venant ébranler la première, peut seule rétablir l'équilibre. La puissance d'affirmation chez le médecin, celle qui s'impose el ne discute pas, jouit d'une vertu de pénétration îjnmédiate. Ému, le malade boit avec avidité le cordial de ces paroles fortes et salutaires qui remuent et calment en même temps.

Toutes les conditions susceptibles de renforcer la valeur de l'affirmation — prestige, autorité, puissance de suggestion, bizarrerie même de rordonnance, agissent à titre d'auxiliaires efficaces.

La secousse émotive une fois produite, il reste à abattre l'habitude mentale morbide. Des habi-

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tudes d'un autre ordre seront imposées, des disciplines de l'esprit auxquelles devra adhérer le consentement du sujet. Nous avons parlé de la nécessité de Tobéissance * ; elle est la condition essentielle de Tamélioration.

Un malade qui obéit est un malade qui guérit. Les prêtres catholiques le savent bien, eux qui voient le confessionnal accaparé par les gémissements des scrupuleux. Les scrupuleux qui se soumettent à la lettre aux ordres de leur directeur entrent en voie de guérison. Malheureusement, il est difficile d'obtenir de leur part une adhésion suivie aux commandements formels qui leur sont enjoints ; la bonne volonté ne tient pas ; au premier effort le découragement s'en mêle, et c'est à qui enfreindra avec le plus d'aisance les règles du programme auquel il a promis de se conformer.

Ce que nous disons des scrupuleux s'applique aux phobiques, aux obsédés de tout ordre. Jadis Gruby dont nous avons plusieurs fois parlé, arrivait à la fois à émouvoir et à se faire obéir. Les malades qui allaient le consulter étaient bouleversés au ton rude dont il les recevait et c'était à eux d'écrire l'ordonnance sous la dictée du docteur qui se promenait par son cabinet les mains der-

* Ch. Fussuiger. La formation des caractères, Perrin, édit., p. 70.

rière le dos. Et puis il fallait voir quelles ordonnances! Alexandre Dumas fils, à dix heures du matin, devait aller manger une pomme verte sous TArc-de-Triomphe, et ainsi de bien d'autres dont nous ne rapportons pas Tétrangeté de la consultation.

Cette excentricité même était une force. Elle entraînait l'adhésion qu'une formule moins bizarre n'eût point subjuguée.

Néanmoins et sans recourir à des procédés qui répugnent à la gravité professionnelle, il est possible d'imposer un règlement d'occupations à heures rigoureusement inscrites. AU heures du matin, le malade copiera la page, par exemple, d'une lettre de M"' de Se vigne. De 3 heures à 5 heures, promenade en voiture ou en bateau. De 5 à 6 heures, visites; — à 6 h. 1/2 piano. L'important est de ne point admettre de dérogation à l'exécution de Tordonnance. Il s'agit d'enrichir le cerveau d'habitudes quotidiennes. Les images mentales ne peuvent se fixer en habitudes qu'au prix de leur répétition voulue d'abord, automatique par la suite.

Que si un curieux s'inquiète de connaître le pourquoi de ces habitudes morbides, nous ne pouvons que lui rappeler une faculté constante du système nerveux : l'aptitude qu'il a de fixer les

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images mentales est d'autant plus avertie que luimême est doué d'antennes mentales plus subtiles. Les nerveux, plus que tous autres, sont sujets à inscrire à titre définitif dans leur automatisme mental des impressions fugaces, ténues, qu'un cerveau plus lourd eût laissé échapper du fait de sa puissance de réceptivité moindre. Un nerveux, un jour, pour traverser une rue, le fera à un endroit déterminé, le lendemain, s'il a choisi la même destination, il traversera la rue sans y songer, à la place exactement la même.

Un esprit à cerveau obtus ayant omis d'enregistrer l'image mentale de la veille ne se verra nullement dominé par elle. Il traversera la rue d'un côté un jour et le lendemain dans son milieu. Pour que l'automatisme pénètre dans un cerveau engourdi, il faut que les images mentales se succèdent, dessinées sur un même type régulièrement reproduit : impressions de la vie quotidienne, menues occupations de l'intérieur, vie de bureau, etc.

Si les nerveux sont paiticulièrement exposés aux habitudes — et les médecins le savent bien qui mettent ces êtres fragiles en garde contre le goût si vite contracté de l'alcool ou de la morphine — si les nerveux versent dans le besoin immédiat des répétitions automatiques, chez les psychasthéniques, ce besoin a trait à des images mentales morbides dont les traits se gravent vigoureuse-

Tnent et résistent aux corrections que leur oppose le dessin des réalités.

L'habitude est prise parce que le psychasthénique est un nerveux. Elle est morbide parce qu'il est un intoxiqué.

CnAPITRE IV LES HTPOCHONDRIAQUES

Le psychasthénique enrôle dans ses bataillons les compagnies des hypochondriaques ; mais ce sont là psychasthéniques d'un ordre spéciaL L'instinct de conservation, s'il se dresse dans nombre de phobies psychasthéniques, ne se hérisse qu'en vue de craintes d'ordre externe : peur des espaces, des microbes, des voleurs. L'hypochondriaque, lui, a sa rétine tournée en dedans. Ce sont ses organes qu'il voit fonctionner de travers et des sueurs froides, un tremblement, le désespoir le saisissent à cette contemplation qui le torture et dont il ne peut s'arracher.

Le « Malade Imaginaire » de Molière est un hypochondriaque dont la phobie ne se fixe que vers un seul organe : l'intestin. Chez d'autres, c'est le cœur, Testomac, la vessie, les reins, Tutérus, Chez d'autres encore, c'est l'angoisse d'une maladie infectieuse : tuberculose, syphilis, cancer. La phobie est fixe, concentrée sur l'unité de la maladie

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redoutée, ou Inun elle est mobile^ sautant d'une angoisse à une autre, s'éteignant à droite pour ressusciter à gaucho. Un malade, tour à tour, se croit atteint de myocardite, d'artério-BcIérose, de cirrhose du foie. Son erreur lui étant démontrée avec force arguments à l^appui, il dépèche un petit bleu au médecin qui vient de le rassurer, « Et la dégénérescence amyioïïle du rein, écrit-il, Iriomphant, vous avez oublié l'amyloïde. » Ce pauvre diable, qui n'avait aucune fortune, consacrait toutes les sommes dont il disposait à des analyses d'urine : toutes les quarante-buit heures il en faisait pratiquer une, s'évertuant à faire jaillir de l'obscurité des conclusions^ la justification de ses craintes.

De toutes les psych asthénies, la phobie hypochondriaque est la plus tenace; enfonçant ses racines dans l'instinct de conservation terrorisé, elle ne guérit plus qu'exceptionnellement à partir d'un certain âge. L'image morbide s'efface avec d'autant plus de peine que le sujet a dépassé la cin^ quantaine. La vieillesse oppose une barriëre infranchissable; le même entêtement qui fait persévérer un sujet dans le sens de ses résolutions, Tenfonce dans la fixité de l'idée morbide.

Une bypochondriaque cardiaque, âgée de cinquante ans, voit sa voiture renversée par une auto ; du coup ses palpitations et ses faux pas, Ten voilà

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débarrassée subitement et à titre définitif. Une autro plus vieille et ayant dépassé la soixantaine, séparée des siens à la déclaration de la guerre, s'affole au contraire et va plus maL Tellement il est vrai qu'une secousse émotive redresse ou culbute suivant i'énergie des réactions et les conditions d'âge.

Si les psychasthénîques se laissent h l'occasion envahir par une passion dont la tempête — tel Tamour — calme l'esprit en ravageant le cœur, les hypochondriaques ne jouissent point d'une semblable fortune. Toujours repliés sur eux-mêmes, ils ne conçoivent d'autre passion que celle de leur conservation individuelle. Trop amoureux sont-ils de leur personne pour le devenir d'aucune autre.

Ou plutôt, si fascinés sont-ils par leur angoisse que non seulement aucune source d'intérêt ne les captive, mais que Tinslinct de nutrition môme s'annihile totalement. Tel ce malade dont nous parlions plus haut et qui se privait de nourriture, ne s'alimentantque de pommes de terre et de lait, pour s'offrir le luxe des analyses multiples sur lesquelles s*acharnait le délire de son interprétation.

On comprend le retentissement sur le caractère d'obsessions aussi martelantes. L'hypochondriaque égoïste et sec n'a de cœur que pour ses propres

maux. Affaissé, morose, son oreille ne s'ouvre qu'aux propos oii puisse s'encadrer le récit de ses propres peines. En les exprimant, il se soulage, et comme l'obsession le poursuit, à peine a-t-il terminé, qu'il recommence, si Ton peut appeler recommencement la traduction en mille nuances des tortures diaboliques qui le martyrisent.

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