CHAPITRE V LES GLOUTONS
Manger, pour le glouton, est le but suprême» Il deviendra obèse, diabétique, goutteux, album inurique, et son refrain, [quand il devra se souineUre à un régime, se clora toujours sur la même r<5clamation : « J'ai faim » clame-t-il désespérément. Accablé par les habitudes de goinfrerie journalière, Tinstinct de conservation ne sonne point la cloche d'alarme. Il n'avertit plus du danger. Ce n'est que dans le très jeune âge, avant Tépoquedes habitudfis mentales, que Tinstinct de conservation remplit sa mission tutélaire. Plus tard, les fausses directions sont prises. La nature est impuissante, à elle seule, à rétablir dans la correction des plis^ les cassures de l'étoffe. Il faut que la volonté s'en mêle et voilà le malheur. La volonté du glouton est incertaine et débile. On lui demande un acte dont il se sent incapable : renoncer à son appétit.
Il avalera tous les remèdes, videra les officines, à condition que cette faculté absorbante ne soit pas
limitée à Tingestion des drogues. « De grâce un plat de victuailles, toutes les potions que vous voudrez, mais joignez-y un bifteck. » Si le médecin cède» ce sont des accidents; s'il résiste, le malade prendra l'univers à témoin qu'il meurt d'inanition. Rien de plus curieux que cette obstination chez un sujet que son entêtement de nourriture expose aux affres de la mort. Voilà le malheureux anhélant, les yeux fixes, le front couvert de sueur, sous l'angoisse de la fin prochaine. « J'ai commis une imprudence » gémit-il. Maudit bifteck! « Dorénavant, la cuisinière le laissera dans la casserole » glapit la femme excitée et furieuse.
C'est en effet le sort du glouton d'avoir à baisser la tête sous les cataractes conjugales. Particularité qui le range dans le groupe des maris heureux. Prévoyant en effet les causes de l'orage — dans l'espèce les écarts de régime — îl ne tient qu'à lui d'en conjurer le déchaînement. Mieux partagé, grâce à ce privilège, que les pauvres diables qui, rentrés chez eux, tremblent d'avance, ignorants du nuage qui va fondre sur eux. Lui, il n'a qu'à suivre son régime; à ce prix une paix quiète régnera sur sa demeure.
La faiblesse de volonté chez le glouton se double aisément d'un manque de virilité. Toute sa valeur réside dans le jeu de ses mâchoires. Son courage est flageolant. Pour s'affirmer, sa vaillance a
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besoin d'être soutenue, il lui faut des points d'appui, des compagnons qui lui servent de contreforts. Quel exemple d'une semblable infirmité que celui fourni par la race allemande ! Pendant la guerre, les prisonniers boches n'avaient qu'un souci : manger* Les officiers préféraient boire. Noble race quij son appétit satisfait, fusillait, en manière de passetemps, les êtres inoffensifs, enfants ou femmes, et quand il y avait péril, si le nombre n'y était pas, se rendait sans combattre.
Au besoin de victuailles, dans ces natures frustes, se superpose, en cas de maladie, la nécessité de doses médicamenteuses énormes. Un français serait empoisonné par les doses que fixent les codex allemands. Les risques d'intoxication exigent, ehoz le français, une diminution d'un tiers ou de moitié, preuve que le domaine pharmacologique, comme les autres, ne tire en Allemagne son fruit que du mérite de la quantité. Quantité dans Parchitecture, ce qui caractérise le kolossal, quantité dans Térudition, c'est-à-dire entassement de monographies copieuses, quantité dans les arts, ce qui assure l'écrasement et la lourdeur. Il faut ajouter : quantité dans la pharmacie, dans les potions, pilules et suppositoires. A ce prix seul le remède sera déclaré salutaire de par le volume des résultats.