LES VIEILLARDS
se multiplient. Seulement, quand une affection grave est en jeu, celle-ci, aux yeux du médecin, occupe le premier plan, alors que pour le malade elle ne revêt pas plus d'importance que tel autre malaise qui Tagace : douleur vague au pied, pointe de hernie, dent cariée qu'il s'agit de faire extraire. De cette divergence de vues entre le vieillard et le médecin peuvent naître de petits conflits dont ce dernier ne sait pas toujours déjouer réclusion. Le malade anhélant asphyxie dans son fauteuil. A quand sa visite chez le dentiste? est la seule question qui Tinquiète. Au médecin de prendre au sérieux cette préoccupation têtue, comme toutes celles qui pénètrent dans une tête de vieillard, La visite chez le dentiste sera prochaine, le confrère peut l'affirmer, et il examinera avec sympatliie le chicot, source de l'angoisse. Un sourire de reconnaissance sera le remerciement du malade. Au moins, voilà un médecin attentif. Il ne se laisse pas obséder par le rythme du cœur, s'intéresse à letat de la mâchoire. Vous entrez du coup dans la confiance du client. Seulement, ne vous y fiez pas. Le vieillard a la mémoire courte et le sentiment de la gratitude ne se fixe pas. Après les dents, il y a une pointe de hernie. Apportez à la pointe de la hernie l'attention que vous avez dirigée sur l'inspection de la molaire. Ce n'est pas tout. Un doigt de pied est douloureux à la marche. Vérifions le doigt de
lU LES UALADIEB DES CARACTÈRES
pied. Surtout ne noue pressons pas. Le pauvre homme a près de quatre-vingts ans : dans quelques mois, au plus tard, il risque de partir pour l'autre monde. La perspective du grand voyage ne Témeut pas. Sans doute, il est pénible de ne pouvoir faire vingt pas sans être essoufflé. Pour le moment, la pression de la bottine éveille une souffrance vague. Vous objecterez que le malade» ne sortant pas, se contentera de chausser ses pantoufles. Gardez-vous jamais de pareille réponse. Elle vous enlèvera du coup la sympathie de votre juge. Il vous dit que les bottines lui font mal et cela ne saurait durer.
Armez- vous de patience et parlez bottines. C'est lini : cœur, dent, hernie, orteil ont été passés en revue. Il n'y a pas autre chose, un peu de courage pour quelques jours et tout ira bien. Au revoir. Monsieur.
A la prochaine visite, la litanie se dévidera suivant une formule identique. Suivez-en, avec un intérêt soutenu, les temps divers qui se succéderont dans Tordre prévu. Pas de regard distrait, le même sérieux^ le même soin méticuleux dans Texamen du cœur, de la dent, de la pointe de hernie» de la douleur au doigt de pied. Surtout, ne parlez pas d'autre chose ; aucune allusion à une circonstance extérieure qui ne se rattache pas directement à la liante du client. Les vieillards les plus intraitables sur ce chapitre sont ceux qui, dans leur vie, ont
LES VIEILLARDS iAB
été habitués à se faire obéir^ soit qu'ils aient occupé de bautes situations^ ou aient amassé de grosses fortunes.
Au médecin de se tenir sur ses gardes. Il aura beau guérir un vieillard des accidents les plus graves, le remettre sur pied alors que tous le jugeaient perdu; du jour au lenderoaini pour une vétille, comme Toubli de Texamen de la molaire, il se verra éconduit. Les femmes âgées sont, bien moins que les hommes, sujettes à ces modifications de sentiments. Jusqu'à la limite dernière, elles gardent intacts au fond de leur sensibilité des trésors de gratitude et de reconnaissance à l'adresse de leur médecin. Leur cœur ne se racornit pas comme celui des hommes. 11 reste tendre et Gdèle, Tout homme qui ne s'est pas mis en garde, par une discipline sévfere sur soi^ contre les dérèglements d'humeur et les lacunes dlntelligence^ inséparables de Tâge, deviendra sur le tard un être sourcilleux, irritable et de commerce épineuz,
La femme, au contraire, n'a qu'à se laisser aller à sa nature pour demeurer une âme confiante, émue à la parole qui va au cœur^ et désireuse, avant tout, de conserver les bonnes grâces de son médecin.
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