CHAPITRE III L'AHOOR-PROPRE
Dans sa page célèbre, La Rochefoucauld, définissant Tamour-propre, Tamour de soi-même, ajoute fort justement : « Rien n'est si impétueux que ses désirs, rien de si caché que ses desseins. » Le cerveau ne décide pas : il suit. Compagnon incertain, sa présence n'est nullement indispensable. On voit des sots gonflés d'amour-propre, et les hommes supérieurs n'en sont pas exempts. Parfois même un étonnement saisit ; la boursouflure augmente avec le dénuement. L'amour-propre se distend à mesure que l'esprit se rétrécit. Une semblable dilatation rétablit l'équilibre. Les sots et les hommes de génie ne sont pas les uns moins que les autres, satisfaits de leur personne. Une grande tristesse s'abattrait sur le genre humain si le rayon d'illusion venait à s'éteindre. 11 brille heureusement d'un éclat qui pare sans distinction les intelligences les plus inégales. La splendeur de sa lumière réchaufi'ant le cœur des fortunés autant que des misérables,
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les uns et les autres entretiennent sa flamme consolatrice dans Tardeur de leur sympathique viscéral.
Plus ce foyer nerveux brûle, plus Tamour-propre se campe avec ostentation. Il se drape dans une toge d'orgueil ou bien il éclate en explosions de vanité, et les traits de cette vanité sont empruntés à la vitalité de Torgane dominant. Un utérus excité ouvre à la vanité les portes de la coquetterie et Pamour des conquêtes» un estomac robuste fait la gloire des gros mangeurs. A Strasbourg, un buveur de bière s'enorgueillissait, pendant les douze coups que sonnait Theure de midi à la cathédrale, d'ava* 1er ses douze bocks à la brasserie. Un jour son amour-propre subit la plus cruelle des injures. Un rival, à l'occasion d'un pari, ingurgita les douze bocks qu'il sustenta avec le surcroît de douze cervelas. Les heures de la cathédrale avaient beau sonner lentement. C'était un triomphe; pour le dégustateur des douze bocks, il résonna comme un soufflet, et les douze coups de la cathédrale reten-» tirent dorénavant comme un glas. Fiers de leurs biceps, les Hercules de foires n'auraient pas la volupté d'en faire saillir les nœuds si la richesse des sécrétions internes ne leur assurait la certitude d'un balayage énergique et permanent. Les déchets de la fatigue étant éliminés par Toeuvr^ de ce
ÎO Lt:S MALADIES DES CARACTÈRES
vigoujoux récurage, les Hercules ne se carrent en poslure d'athlètes que sous ToBil vigilant d'un sympathique qui ne s'endort pas.
La variiLtî du corps, de l'estomac, des muscles, no fait qu'amorcer le chapitre. Il reste les vaniteux de leur eifipnt, de leur mérite, de leur compétence, de leur plume, les vanités de relations, de fortune, de titres; quoi encore, tous les modes d'ostentation par où rhomme ou la femme s'évertuent à imposer à auiiui 1 thidence d'une supériorité dont ils s'estiment congrûment les possesseurs. L'esprit fait défuul, le mérite est absent, la compétence n'a jamais existé, la plume ne sait pas écri/e, les relations, la fortune, les titres se réduisent à moins que rien, qu importe! Le sympathique a pouvoir par le co\i\i de fouet qu'il imprime à la sensibilité d'animer nos ambitions, et de donner Tessor à toutes ces ohimëres. La vanité du corps offre au moins Tavantage de reposer sur des constatations tangibles : une femme est belle, le dégustateur de bocks a un estomac, THomme-canon des muscles. Les vanités de l'esprit manquent de base : il suffit d'une faniaiBie de l'imagination pour leur faire prendre corps. Elles évoluent dans le vide et s'irritent contie l'ironie dont les accueille le sourire des incrédules.
Commandé par les types divers de temj^éraments,