‹ Les maladies des caractères: étude de physiologie moraleChapitre 75 sur 115 · CHAPITRE X LES BATARDS · texte numérisé non relu

CHAPITRE X LES BATARDS

Les bavards eont des gens heureux; pour jouir de la joie de la vie, ils n'ont point besoin d*une intelligence lumineuse. La volupté de parler leur suffit; s'ils s'y jettent avec une furie inquifete à la moindre occasion propice, c'est que le flux de lan^e est chez eux une fonction organique comme pour un autre l'acte de dégourdir [ses jambes. Ordonnés suivant la loi des rythmes vitaux^ une sensation de bien-être^ de satisfaction reposée et de délente fait suite à Taccomplissement de la fonction comme d'un obstacle qui s'y oppose naissent un malaise général» une tristesse vague, une irritabilité qui guette. Les bavards du commun ignorent cette angoisse. Ce qu ils ont à dire^ ils le diront et s'ils n'ont rien à dircj ils le diront tout de même. Le premier venu leur sert de vic^ time, ils l'accaparent, gesticulent, s'attachent à sa suite, s'enfoncent dans ses pas. Les histoires qu'il a déjà entendues, il faut qu'il les subisse à

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iii LES MALA.D1E$ DES GÂRACTÈEË6

nouveau, formulées dans les mêmes termes et jusqu'au bout, pour la vingtième fois.

Les bavards intelligents, cela se rencontre, ne délient leur langue qu'eu présence de gens aples à les comprendre. A l'ordinaire et si le milieu ne s'y prête pas, ils errent mueta, résignés, envahis par des idées noires. Leur figure ne s'éclaire qu'en face du compagnon désiré; dana la joie des pensées et des confidences échangées, c'est alors l'épanouissement, la sérénité reconquise, l'équilibre de Tliumeur assuré pour les jours prochains. Parmi les hommes célèbres, figurent à la fois des bavards à Têsprit médiocre et d'autres k large envergure intellectuelle. Ouvrez les Propos de table de Luther* Entre cent autres penséesMe même valeur, cueillons la suivante : « Leâ femmes, déclare-t-il, qui ont les joues roses et les jambes blanches sont les plus portées à la piété» mais elles ne font pas bien la cuisine et font mal le fit. )» Bavardage de boutiquier. Lisons maintenant les Conversations A% Gœlhe recueillies par Eckermann. Quel abîme entre ces deux hommes! Lorsqu'il ne pouvait parler, Goethe était obligé d'écrire pour dissiper la mélancolie qui l'envahissait dans le mutisme de la langue et le repos de Tesprit. Bavard peut-être, mais quel bavard supérieur!

Avec les bavards malades^ le médecin pourra

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LES BAVARDS id^

compter, de leur part, sur des réactions de défense énergiques et véhémentes. La médication, comme pour tous les sensitifs, demeurera prudente et sommaire, et les discours des médecins seront surveillés et rares. Le bavard n'aime pas les gens qui conversent. Lui seul et c'est assez. « Cet homme parle trop » nous confie-t-il d'un ami qui l'interrompt pour placer ses phrases. Une infirmité naturelle de notre esprit veut en effet que nous fassions grief aux autres des lacunes dont nous sommes afOigés nous-mêmes. Un rustre se choque d'un manque d'éducation, la femme qui minaude déteste l'absence de simplicité, un homme malpropre trouvera que les autres le sont, un fanatique abhorrera le fanatisme, un avare fustigera Tavarice, un ambitieux, l'ambition. Toute marque défectueuse, imprimée dans notre mentalité, deviendra l'objet d'une antipathie manifeste, aussitôt qu'elle se gx*a« ver a dans le caractère d'autrui. En épousant un de nos travers, notre prochain, dirait-on, commet un dommage à notre détriment. Ou bien Tirritation oii nous sommes d'une faiblesse qui nous a attiré maintes remontrances, est-ce elle qui nous rend ombrageux à l'endroit de cette faiblesse partagée par un autre?

Après avoir écouté avec attention et approuvé quand il était possible, le médecin échangera avec le bavard quelques paroles encourageantes et

ÎU LES MALADIES DBS CAEACTÉR£g

brèves. Seulement, à la sortie, il aura soin de noter aur son carnet, avec la date de la prochaîne visite, le tempa plus prolongé qu'elle réclamera de sa complaisance. Un bavard non écrasé par une maladie aiguë, il faut loujours compter avec lui une bonne demi-heure. Cette durée plus longue fera compensation aux visites plus courtes dont se contentent les natures plus réservées qui regardent, écoulent et ne disent que le nécessaire.

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