CHAPITRE XIY LES GAIS
On sait que la gaîté des aveugles contraste avec la tristesse des sourds. Le premier ne voit pas^ mais entend et le carillon des phrases sonne allègrement à son oreille. Le bruit des mots incite au mouvement et le mouvement à la gaîté. Sur les bras de sa nourrice, le marmot jubile quand il entend les bruits d'une fanfare : valse ou marche funèbre, l'effet est le même. L'enfant se démfene et saute, excité par la musique sans s'inquiéter du sens.
De même Phomme gai. Il parle et la joie luît dans son regard. Ne l'interrompez pas,[de gr&ce, si vous voulez voir un homme heureux. La nature de rhomme gai est de parler avec exubérance comme celle du triste de se taire. Fermer Técluse à ces épanchements de saillie et de verve est provoquer un débordement intérieur de malaise et de bile, car c'est contraindre à un acte en désac» cord avec les tendances profondes de l'être : le
iH LES MALÂÛIËd DES CAHÀCTÈREâ
silence d'où pourrait naître la réflexion. Quand Spinoza disait : u La joie est le passage à une perfection plus grande b, il devait entendre la santé épanouie du corps. A la vigueur de rame, l'aphorisme s'ajuste avec une aisance moindre. Un esprit à longue portée sans doute éclaire son horizon de rayons de gatté passagère. Toute de surface, cette attitude ne préjuge en rien du fond de la nature qui, parce qu'elle pénètre et comprend, est forcément grave.
Si 1 homme gai avait la faculté de réfléchir, fl y perdrait Tâme de son entrain. Faite de légèreté, d'insouciance, d'imprévoyance, d'inattention, cette allégresse persiste souvent au cours de la maladie et jusqu'à la période extrême. Il est tels sujets atteints d'une affection grave, des rénaux menacés d'une crise d'urémie qui continuent de rire en face du danger. On leur dit : « attention ». Ils n'en croient rien et s'imaginent que c'est en manière de plaisanterie que le médecin leur fait petu*.
Qu'ils guérissent, ils ne garderont aucun souvenir de leur mal. La mémoire affective n'est point développée chez l'homme gai. Il oublie très vite; la leçon des événements ne se grave pas plus dans sa mémoire que dans sa sensibilité le souvenir delà souffrance subie. Tout cela entre, sort, secoue sur le moment, ne laisse pas de marque, La gaîté est
LES GAie SOB
comme le sable. Les enapreîntes ne s'y (ixenL pas, un souffle léger suffit pour en effacer la trace.
Terribles à soigner^ les malades de cet ordre ! Ils n'écoutent pas et aussitôt la crise passée, adieu les régimes. De même que la gaîté ferme les fenêtres sur lea enseignements de la vie, elle clôt toute ouverture sur les avertissements morbides. C'est une compagne écervelée et terrible. Elle suspend la nourriture du cerveau, abolit la surveillance du corps. Sous son excitation répétée et pétillante, le cerveau devient aussi inapte à penser que l'eatomac à digérer, sous le coup de fouet quotidien des coupes de cbampagne.
Et puisque nous avons déjà cité Spinoza, rappe-* Ions un autre de ses aphorismes. a II faut, écrit-il, que le corps soit affecté de diverses manières pour que Tâme puisse faire de la pensée, » La gaîté à Jet continu se garde d'affecter le corps de diverses manières, c'est toujours la même clarté agaçante et sans ombre. Or, de même qu'il faut de la fraîcheur pour que le gazon verdoie autour du cristal des sources, de même pour s'épanouir largement, la vigueur de Târae a besoin de refuges où la gaîté ne pénètre pas.
Non seulement l'intelligence se dessèche à la lumière aveuglante de la gaîté, mais la réussite dans la vie en reçoit une atteinte dont elle ne se
relève pas. L'homme gai mourra pauvre^ car une nature rieuse est un obstacle à l'effort d'où jaillit le succës et sa seule satisfaction sera d'être demeuré brgve^ homme, le désir du mal ne se déposant pas dans les âmes où pétille la joie de vivre.
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