SOUVENIRS DE LA VIE RURALE
C'était en janvier 1887. Il faisait froid, très froid* A minuit coup de sonnette. C'est l'heure où le besoin de tirer de son sommeil le médecin de cam-
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pagine harcèle le public comme une obsesaion. Oïl prend peur du silence, de Tobscurité ; le lampion à liuile fait paraître lo malade plus blême : un peu de délire et chacun perd la têle. Demain il sera trop lard et TalTolement surgit, court, se précipite h travers les conseils des commères exécutés pêlemêle. Vite le médecin !
Nouveau coup de sonnette, prolongé, furieux, frénétique. Je crains pour ma sonnette et saute à la fenêtre, « Qu'y ai il î — Ce sont les soies de l'enfant qui sortent maL — Quelles soies? — Mais les Bûies, vous savez bien. » Je ne snis pas du tout et m'habille en maugruant* Sur la neige craquante qui s'écrase comme du verre pilé, le traîneau part au trot lamentable de la haridelle et de ses sonnailles. A droite et h gauche des écroulements de formes blanches indiquent les haies du chemin et empêchent de noua égarer à travers champs. La lanterne que je tiens sur les genoux fait surgir it ci, de là, les panaches blafards des arbres fatigués de neige. Sapristi ! qu'il fait froid. La barbe est cassante de givre ; des milliers d'aiguilles piquent les joues, les doigts ont Tonglée, les jambes s'engourdissent sur la planche nue du traîneau. Pas le moindre brin de paille à amasser sous les pieds* Je m'impatiente. « Est-ce encore loin? — Laissons aoufiler le bidetj » répond le conducteur et il met le cheval au pas, ce pas paisible des bâtes de
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labour qui donne envie de taper dessus, à coup de manche de fouet.
Nous voici arrêtés à une porte de grange; la maison du client ! Je suis d'assez méchante humeur, d'abord parce que j*ai froid et ensuite à cause des soies.
Il n'y a pas à dire, j'ignore tout à fait ce que c'est que les soies. Les soies me rappellent le cochon et non la pathologie infantile.
Dans la chambre du malade, plusieurs personnes. Debout, un vieux bonhomme qui m'observe sans bouger ; ce doit être un ennemi, celui-là. Trois ou quatre femmes racontent, s'interrompent, expliquent, se contredisent. L'enfant a eu la diarrhée parce que les soies irritaient les boyaux, il a fallu faire sortir les soies, elles sortent mal; la diarrhée persiste. J'examine Tenfant. Oh! le pauvre petit être malingre, rabougri, desséché; mais qu'est-ce? Sur la peau, un hérissement sale de piquants gris, solidement plantés. On en découvre disséminés un peu partout, au ventre, aux épaules^ aux cuisses» Le dos en est criblé ; je crois caresser un porc-épic fraîchement tondu. « Ce sont les soies, me dit la mère ». De quelle diable de maladie s'agit-il ? Et pendant que j'interroge, me parvient la voix assourdie, querelleuse du grand-père. « Je vous avais prévenu, grommelle-t-il, qu'il ne sait rien. Vous deviez appeler l'autre . » II, c'était moi . L'autre,
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c'était le confrère. Quelle honte! Le confrère connaissait les soiea et j'en ignorais le premier mot. Il y avait de quoi être humilié. Et je repassais^ mais en vain, toute ma dermatologie , Peut-êlre avait-on roulé Tenfant dans un sac d'épines ; je me souvenais de petites graines poilues dont lea enfants se poursuivent et qui s'attachent à la peau. Mais j^arrache un piquant et Tenfant rrie ; c'est douloureux quand on tire ; la soie fait partie de la peau. Une voisine qui me portait de Tintérêt me vient en aide. « On lave, me dit-elle, le corps de Tenfant avec de la farine délayée dans Teau ; alors les soies sortent. »
k cette révélation, foin de mon impassibilité professionnelle ! Comment! onbarhouillait le duvet de Tenfant et on ne m'avertissait pas et on appelait cela des soies, ces poils follets devenus rigides sous l'empois desséché. <r Qu'on lave le corps à Teau tiède et tout disparaîtra, j»
Personne n'obéit et le grand-père s'avance très grave. ^ Monsieur le docte ur^ prononce* t-il, l'an dernier chez le voisin est mort un enfant. Cet enfant ne serait pas mort si vous aviez fait sortir les soies. C'est M. X... qui me l'a dit. » M, X.,. c'est le confrère, toujours le confrère. Le reproche était accablant ; je n'avais qu'à courber la tête, ce que je fis on prescrivant une potion de bismuth.
Et je rentrai à pied, sentant le souffle de mépris
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dont ces gens balayaient ma sortie» « Quel médecin ! il a fallu lui apprendre ce que c'est que les soies. }»
Bien que la chaleur fût accablante, on craignait le froid. Les rideaux étaient hermétiquement tirés sur le lit d'où s'échappait une respiration haletante, rythmée de râles. La grand' mère agonisait d'une pneumonie. C'est à bout de ressources qu'on m'avait mandé ; les tisanes chaudes n'avaient procuré qu'une transpiration insuffisante; Je pigeon vivant ouvert sur la poitrine de la vieille n'avait pas calmé l'oppression. Était-ce grave î La malade incapable de parler épiait d'un regard implorant la réponse que j'allais faire à sa belle-Glle^ une solide gaillarde, ruisselante de santé. Je dus assu* rerlaguérison et fus récompensé de mon mensonge par un vague sourire de la malade qui remuait les draps pour chercher à me tendre la main.
Dans la cuisine^ à côté de Tâtre^ le grand-père fumait sa pipe. A l'annonce de la mort prochaine de sa femme : a elle était bien usée in^ dit^il posé^ ment, et il cracha à terre. La figure contrite de la belle- fille avait vite fait place à une animation joyeuse ; la jeune femme voulait à toute force m'o&ir quelque chose, des œufs, du fromage, du
vin et elle allait^ venait, bousculait Tarmoire, faisait retentir le cliquetis de la vaisselle. Je rédigeai mon ordonnance j opposant en vain un refua k cette bruyante pr<5paration de mangeaillc. A ce moment entra le Gis, Mis au courant de la situation, il resta immobile une seconde, puis s'assit à table, causa moisBOns et semailles^ écrasa vigoureusement sur une tartine le fromage où gigotaient des tronçons de vers. La grand'mère était oubliée. Ma recommandation d'aller à la pharmacie rappela son existence et jeta un froid. A quoi bon des drogues puisque la vieille était perdue quand même. En dérangeant le médecin^ on avait fermé la bouche aux voisins qui ne pourraient reprocher le manque de soins. Maintenant qu'on avait fait son devoir, pourquoi une nouvelle dépense, inutile à coup sûr-
Je laissai mes gens fort perplexes et gagnai un sentier de la montagne qui raccourcissait le trajet et me ramènerait chez moi^ une heure plus tôt. Quelle illusion 1 La montée est rude, bordée de précipices ; je grimpe, m'esaoufile, glisse sur les cailloux^ m'accroche aux touffes de buis. Le buis sert h fabriquer des échecs ; ici il empêche le médecin de rouler dans les ravines. Bientôt je ruisselle, mes tempes battent, le cœur saute à se rompre. Épuisé je m'asBiêds et me résigne à contempler le paysage*
Devant moi un soulèvement tumultueux de