TROUBLES OCULAIRES CONSECUTIFS A DES MALADIES ADYNAMIQUES
Lorsqu'une alimentation insuffisante produit un affaiblissement qui donne naissance à la xérose, cette affection est souvent accompagnée d'héméralopie. C'est ce qu'on a observé en Russie, chez les Grecs orthodoxes, après leur jeune de quarante jours, chez des prisonniers, chez des gens atteints de scorbut. Il faut reconnaître toutefois qu'on a trouvé le bacille de Kuschbert chez des gens dont l'alimentation était suffisante.
De ces faits, nous pouvons tirer les conclusions suivantes : 1° Les gens affaiblis ont une certaine disposition à être atteints de xérose de la conjonctive et d'héméralopie;
2° La xérose conjonctivale peut se rencontrer néanmoins chez des gens d'une forte constitution ;
3° L'agent infectieux de la xérophtalmie ne nous est pas encore connu.
On a voulu expliquer de même, par l'invasion de microbes, la nécrose de la cornée qu'on observe chez les personnes débilitées par de graves maladies infectieuses (fièvre typhoïde, variole, scarlatine, choléra) et chez les enfants épuisés par des diarrhées rebelles. Au point de vue clinique, cette lésion de la cornée a beaucoup de ressemblance avec l'ophtalmie neuroparalytique qui suit les lésions du trijumeau. Chez des enfants chétifs, on a observé, en outre, la nécrose de la conjonctive. Dans dix cas de nécrose de la cornée observés chez des nourrissons, E. Fraenkel et E. Francke ont rencontré, du staphylococcus pyogenes aureus (Rosenbach), le bacille de la xérose. En se basant sur ce fait, ils ont regardé la xérose conjonctivale, la nécrose de la cornée et la nécrose de la conjonctive comme des manifestations diverses d'un même processus maladif. Weeks et Knapp ont aussi constaté l'existence du bacille de la xérose dans des cas de nécrose de la cornée ; mais ils n'admettent pas qu'il soit la cause principale de l'affection qui, pour eux, serait due surtout à l'anémie et à l'affaiblissement général. Dans les maladies chroniques, ce sont, d'après ces derniers auteurs, ces deux causes qui amènent la nécrose de la cornée, notamment chez les malades atteints de carcinome ou de phthisie pulmonaire (Knapp et Weeks). On pourrait cependant, et nous le montrerons plus loin, donner une explication toute différente.
Manz a prétendu que le bacille de la xérose diminuait la résistance des tissus, sans pouvoir, toutefois, entraîner la suppuration. Cet auteur pense qu'on ne saurait hésiter à attribuer à la kératomalacie (nécrose de la cornée) une origine septique. En faveur de cette théorie, on peut rappeler que la kératomalacie qui survient dans le cours d'une maladie grave s'accompagne de symptômes de septicémie générale. D'après Manz, lorsqu'il existe une nécrose de la cornée, ce ne serait ni l'anémie, ni l'affaiblissement des forces, mais bien la septicémie qui menacerait avant tout d'emporter le malade. En effet, dans les affecte
tions pulmonaires graves et les cancers ulcéreux, où l'on rencontre la kératomalacie, on observe une tendance aux complications septiques.
La manière de voir de Manz a été adoptée par Leber et Wagenmann. Ces deux observateurs, dans un cas de nécrose infantile de la conjonctive qui s'était terminé par la mort, ont vu le sang envahi par des streptocoques. Se basant sur ce fait, ils admirent, par analogie, que dans la nécrose infantile de la cornée il devait y avoir une invasion secondaire d'agents infectieux, dont le point de départserait l'intestin ou la peau ; les microbes pénétreraient ensuite dans d'autres parties du corps, telles que l'œil, les reins, les capsules surrénales. Dans le cas qu'ils ont observé, Leber et Wagenmann ont, en effet, trouvé le sang chargé de streptocoques.
L'ophtalmie brésilienne qu'a décrite Gama Lobo semble être identique à la nécrose infantile de la cornée qui survient dans le cours d'une maladie adynamique. L'auteur a rencontré l'affection qu'il nous signale chez des enfants d'esclaves épuisés par défaut d'alimentation ou par des diarrhées, qui succombaient à des entérites graves.
En dehors de la théorie microbienne, on a émis plusieurs autres hypothèses pour expliquer la nécrose de la cornée consécutive à des maladies auadymiques. La ressemblance complète de cette affection et de l'ophtalmie névroparalytique a fait admettre que, dans quelques maladies, il pouvait survenir un ulcère névroparalytique. On a voulu aussi expliquer la kératomalacie par la dessiccation de la cornée qui résulterait de la rareté de la fermeture des paupières dans les maladies adynamiques(keratitis xerotica). De même que le malade atteint de fièvre typhoïde a la langue sèche parce que son état d'apathie l'empêche de songer à exécuter les mouvements masticatoires qui favorisent la sécrétion de la salive, de même le défaut de clignement des paupières entraînerait la sécheresse de la cornée. Foerster, enfin, a tenté d'expliquer la kératomalacie parle décubitus. Il croit que par suite de l'affaiblissement de la nutrition de tous les tissus, la simple pression physiologique des paupières sur la cornée suffit à amener la nécrose. 11 compare ce fait à ce que l'on observe chez les malades atteints de la fièvre typhoïde, chez lesquels la simple pression des couvertures peut produire une nécrose cutanée au-devant de la rotule et de la crête du tibia.
En résumé, l'affaiblissement général qui résulte des maladies adynamiquespeul entraîner l'affaiblissement du muscle de l'accommodation, l'héméralopie, et favoriser le développement de la xérose de la conjonctive. Mais la kératomalacie et la nécrose de la conjonctive qui surviennent dans le cours de quelques maladies adynamiques n'ont, sans doute, aucun rapport avec l'affaiblissement général des forces; elles sont des manifestations locales d'une invasion microbienne de l'organisme. On ne saurait encore se prononcer sur l'action que peut