‹ Les maladies du SénégalChapitre 35 sur 56 · I.ES MÉTIS · texte numérisé non relu

I.ES MÉTIS

Nous ne parlerons que des mulâtres, c’est-à-dire des métis résultant du croisement des Européens avec les indigènes. On pourrait croire que les trois siècles pendant lesquels les Européens, Portugais, Français et Anglais n’ont pas cessé déposséder d’importants établissements en Sénégambie, ont suffi à la création d’une race métisse comparable, par son importance, à celles que l’on trouve dans nos autres colonies tropicales ; il n’en est rien. Malgré la résistance plus grande des mulâtres aux influences morbides endémiques, malgré le privilège dont jouissent les gens de couleur d’échapper presque d’une manière absolue aux ravages des épidémies de fièvre jaune, les mulâtres se sont peu multipliés au Sénégal et ne sont pas arrivés à y former une population stable, soumise aux lois de progression constante des races indigènes, et sur laquelle on puisse compter pour l’avenir de notre colonie. Le nombre des mulâtres semble avoir toujours été on proportion de celui des Européens ayant passé dans le pays peu de temps auparavant, 11 s’élève et s’abaisse avec lui au lieu d’augmenter progressivement, comme cela a eu lieu dans nos autres colonies. Ce phénomène est assez difficile à expliquer, puisque les deux mêmes races d’hommes mises en présence ont donné, ailleurs qu’au Sénégal, des résultats essentiellement différents. De ce fait particulier nous ne croyons pas que l’on soit en droit de conclure à une infécondité relative des mulâtres comme l’a fait l’opinion que nous allons citer plus loin. Nous croyons plutôt à l’influence des mœurs et des usages qu’à une influence biologique.

Il existait autrefois à la côte d’Afrique ce que l’on appelait les mariages à la mode du pays, unions temporaires que fai- : saient les Européens avec les femmes nées dans le pays, né- ; grosses ou métisses. Dans certaines localités, ces unions étaient soumises à des lois et protégées par des règlements, sous la ‘ surveillance de l’autorité. Les Portugais nomment ces sortes

A. IJOIUUS.

de mariage cassm^es (mot dérive du portugais, Ifah'e sa maison).

Isert raconte comment ces unions se contractaient à la côte occidentale d’Afrique, et comment elles étaient favorisées par les gouverneurs. Au Sénégal, il n’existait aucune loi écrite relative à ces mariages, mais ils étaient soumis à des coutumes respectées, réglant les questions d’apport d’argent, de dot, ordinairement payée par l’homme, enfin le sort futur des enfants résultant de ces unions, qu’un départ définitif pour l’Europe rompait seul. Le contrat blanc se faisait verbalement, comme pour les mariages des indigènes entre eux, devant des témoins notables. La restitution ou la perte de la dot servait de caution à la fidélité des deux personnes ainsi unies. Bien entendu, aucune consécration civile ou religieuse n’intervenait. En se plaçant au point de vue des mœurs des indigènes, chez lesquels les mariages légitimes eux-mêmes se font et se défont avec la plus grande facilité, ces unions étaient quasi-légitimes. Elles étaient fort fécondes. Les mères, prenant, sous ce rapport, l’habitude européenne, donnaient à leurs enfants le nom et la religion du père. Lorsque ces mariages à la mode du pays, comme on les nomme encore à Saint-Louis, étaient dans les mœurs, la prostitution était peu répandue, l’existence des métis issus de ces unions était assurée. Les hommes recevaient une éducation européenne, souvent allaient en France acquérir une instruction supérieure. Les filles restaient, le plus souvent, dans le pays, et étaient généralement moins bien partagées, sous le rapport de l’éducation. Elles finissaient par s’établir de la môme façon que leurs mères. Comme à la Martinique*, le nombre des femmes de couleur est plus grand que celui des hommes. Le mot signare (féminin de signor), désigne ces femmes alors qu’aucun nom particulier n’est ■employé dans le pays pour désigner les mulâtres. Les unions légales passées devant la loi française étaient alors fort rares.

Sous l’influence d’une pression morale très active, ces mariages ■ont peu à peu disparu des mœurs de la population de notre colonie. Quelques unions de ce genre se font encore, de loin en .loin ouvertement ; elles sont considérées comme un scandale. Malheureusement, la bonne intention qui avait guidé ■ceux qui s’opposaient aux mariages à la mode du pays n’a pas

* Voy. Rey, Etude sur ta Martinique {Revue maritime et aoloniale, iS81).

TOPOliUAI'IIIE MÉDICALE DU SÉNÉCAL. ‘2ï>3

été couronnée de succès. Les mariages légiliincs ont à peine auginenlé en nombre mais la proslitutioii s’est accrue; elj, rien n’est stérile comme la prostitution. Les jeunes filles ne se marient plus ; il ne naît plus de mulâtres. Doit-on croire que les relations sc.vuelles entre les Européens et les négresses ou les femmes de couleur sont moins fréquentes? Cela est peu probable. Pour une cause ou pour l’autre, ce qui est positif, c’est qu’on enregistre de moins en moins de naissances de mulâtres. Autrefois, lorsqu’une négresse donnait le jour à un mulâtre, c’était une fête. La couleur même de l’enfant était un sujet d’orgueil, une preuve de fidélité de la mère envers celui qui l’avait choisie. Aujourd’hui, hors du mariage légal, la naissance d’un métis est un scandale. Or, le scandale s’évite, la faute se cache |>ar tous les moyens possibles. Le préjugé européen contre l’enfant naturel a été introduit dans la colonie. Les conséquences sont déplorables. 11 est certaines parties de Saint-Louis et de sa banlieue où, malgré de nombreux rapports entre les personnes de races diverses, on ne voit jamais naître un métis. Les causes de cette absence de I naissance de métis re traduisent par les reproches que s’adres- • sent mutuellement les négresses de deux parties opposées de lia ville : « Vous avez commerce avec les blancs, disait l’une, 'VOUS avez des enfants mulâtres. — L’autre répondait : Et vous, 'VOUS n’oseriez pas dire pourquoi vous n’en avez pas. » Les statistiques judiciaires n’accusent en rien ce qui se passe, mais de médecin peut savoir ce qu’ignore le magistrat.

Telle est, pour nous, la cause [)rincipale du faible chiffre ;auquel s’élève, au Sénégal, la population métisse. Une autre opinion a été soutenue par M. Bérenger-Féraud ^ D’après cet :auteur, les mulâtres du Sénégal ne se multiplient pas parce qu’ils sont plus ou moins inféconds. Pour soutenir sa thèse, le -savant médecin en chef de notre colonie s’appuie sur un certain nombre de faits observés par lui et par M. le président I Pierre. .M. Bérenger-Féraud donne un tableau dressé d'après les I regisli-es de l’état civil de Gorée. Ce tableau montre d’une ma-

' En 1869, l’état civil n’enregistrait, à Saint-Louis, Gorée et dans les faubourgs, ^ue 19 mariages sur une population qui, la même année, a lait inscrire sur les mêmes registres 478 naissances et 1030 décès.

- Noie sur la féconrlild des mulâtres nu Séndgal {Revue d'anthropologie 16 octobre 1879).

A. nORllIS.

nièrc l'rappanle los parlicularilés relatives à la reproduction dans deux familles métisses observées, l’une, pendant six générations, l’autre, pendant quatre.

En examinant cette dernière famille, on voit un blanc et une négresse procréer quatre enfants, deux filles et deux garçons, très vigoureusement constitués, et, vivant longtemps, ce furent les représentants de la première génération.

Des quatre enfants deux s’unirent avec des Européens. Leurs produits, cinq garçons et deux filles furent déjà moins beaux de venue, de vigueur et de santé. Une des deux filles fut inféconde.

Les deux enfants de la première génération, qui s’unirent à des mulâtres, eurent, de leur côté, neuf enfants, et déjà, chez ceux-ci, il y avait une grande disproportion entre les garçons et les filles (deux garçons et sept filles). Ces enfanis furent moins vigoureux que leurs parents.

Les individus de la seconde génération qui épousèrent des blancs sont au nombre de quatre, et eurent six enfants, cinq filles et un garçon. Ceux qui épousèrent des mulâtres furent au nombre de dix, et eurent vingt-trois enfants, dix-sept filles et six garçons. La prédominance dos filles fut donc très accusée. Sous le rapport de la vigueur de la santé, la dégradation fut plus apparente encore que précédemment.

Un individu de cette génération mourut avant la puberté; l’autre fut infécond.

Les individus de la troisième génération sont moins bien partagés que leurs ascendants sous le rapport de la vitalité. Tandis que, dans la seconde génération, on enregistra 1 décès en bas-âge sur 16 individus; dans celle-ci, on en compta 5 sur 50. Tandis que précédemment il y avait une femme inféconde sur neuf, nous en trouvons douze sur vingt et une. La plupart des femmes de cette troisième génération ont avorté assez fréquemment pour qu’on puisse penser que les fausses couches sont, chez elles, plus nombreuses que les gestations heureuses.

Les individus de la troisième génération, au nombre de trente, ne produisirent que huit enfants.

Dans cette quatrième génération, on constate une déchéance de santé des plus marquée. Les uns meurent en bas-âge, les autres n’arrivent à la puberté que pour être atteints de phthisie. Un de ces produits se maria et n’avait pas d'enfants après

TOl'ÜtiH.U'llIE MÈDlCALb: f)U SÉNÈr.AI,.

J:i Iroisièine année d’union. Les autres sont trop , jeunes pour .(jiie des conclusions puissent être tirées de leur examen.

En résumé, conclue M. Bérenger-E'éraud :

1“ L’union du blanc avec la néiirosse produit, au Sénégal, ■des entants ayant l’apparence d’une santé robuste;

2" Lorsqu’il n’y a pas d’intrusion du sang blanc ou noir dans la descendance, les arrière-petits-enfants du premier croi- «ement sont le plus souvent, sinon toujours, inféconds;

5“ Lorsqu’il y a nouvelle addition de sang blanc, les individus de la génération suivante sont moins vigoureux que leurs ancêtres. Le nombre des filles est plus grand que celui des garçons, ces filles sont fréquemment infécondes et ont une propension très accusée à l’avortement lorsqu’elles conçoivent.

Quelle qu’en soit de l’explication, un fait reste constaté, c’est que, dans des conditions d’aisance et de bien-être relatif, la population mulâtre du Sénégal ne se multiplie pas suffisamment, ce qui, pour la prospérité de notre colonie, est fâcheux. Si l’on pouvait compter sur l’établissement d’une forte race de métis au Sénégal, la puissance de notre colonie s’accroîtrait considérablement, et l’impossibilité de l’acclimatement des Européens dans ce pays trouverait une compensation dans la multiplication de leur descendance de race croisée.

A. noiiiD», Sfjnégal.

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