FIÈVRES INTERMITTENTES
La description topographique que nous avons donnée des diverses localités du Sénégal, celle de la nature du sol, suffisent pour faire pressentir la fréquence des fièvres intermittentes dans nos possessions. Dans toutes les localités que nous avons décrites, on trouve réunis tous les éléments les plus communément admis comme tavorables à la production de la malaria et cela joint à l’influence d’une température élevée. Partout on voit des terres incultes, alternativement sèches ou inondées par les eaux des lleuves ou par celles que les pluies versent brusquement en abondance, à des intervalles irréguliers.
La chaleur et l’humidité sont les deux conditions nécessaires pour la formation du miasme malarien. Là où l’humidité fait défaut, malgré la chaleur extrême, dans le Sahara, il n’y a de lièvre que dans les oasis. Au Sénégal on trouve des alternati-
* l)i: l influence des clinials chauds sur l' Européen (Tlièsc de l’aris, 1857).
A. BüIUDS.
VOS de sccliercssc el d'hiimidilé, des niveniix d’eniix s’nhaiysaril, et s’élevant fréquemment dans le voisinage des emboni liiircs des lleu\cs. Le mélang’! des eaux douces et des eaux salées favorise la malaria.
Nous trouvons donc presque partout le marécage persistant ou momentané. Si l’on examine j)Our chaque localité (juclle est la situation des lieux habités par rapport à ces marécages ou à ces terrai) s inondés, on constale des différences considérables dans les exposiiioiis locab’s. différences qui sont loin d'être en rapjioi t avec l’état sanitaire des lieux. Si l’on admettait le marécage comme seule cause productive de la malaiia, il serait fort ddlicile d’cxiiliquer ces inégalités ou même d’expliquer la présence des fièvres intermittentes dans certaines localités. M. L, Colin ‘ a prouvé que le marécage proprement dit n’était pas nécessaii’e à la pioduction de la malaria. « L’élément le plus certain dans la genèse de la malaria, dit-il, c’est la puissance végétative du sol, quand i-ette puissance n’esL pas épuisée par un rendement suffisant. » Le terme d’intoxication tellurique est donc préférable à celui d’intoxication palustre qui ne rappelle qu’une condition moins essentielle de la genèse morbifique » (Colin). Partout au Sénégal, si ce n’est dans l’île de Corée, nous trouvons la terre végétale non cultivée ou mal cultivée et presque partout celte terre recouvre un sous-sol argilo- ferrugineux imperméable. Il n’est donc |)as étonnant que, dès que les pluies donnent au sol l’humidité nécessaire, le miasme fébrigène s’en élève avec abondance. On peut dire qu’alors le marécage est partout : dans le jardin, dans la cour de l’habitation, dans le s^entier à peine tracé qui conduit à la maison voisine. Nous ne connaissons guère que Corée dont le sol imperméable dès la surface et fortement incliné est incapable d’engendrer la fièvre intermittente, aussi les fièvres sont-elles à pen près inconnues des jiersonncs qui no quittent jamais l’île et les fébricitants qui peuplent son hôpital viennent-ils tous du dehors, c’est-à-dire de l’arrondissement dont Corée est le chef-lieu.
La nature du miasme tellurique à fait l’objet des recherches importantes au Sénégal. Le résultat de ces recherches a été comme partout négatif.
* Traité des fièvres itUermiilcntes. \'ar\s, 1870, J.-D. Baillière el fils.
TOPÜGIUl'llIE MÉDICALE DU SÉNÉGAL
Les lièvres paludéennes simples se présentent, au Sénégal, sons les formes classiques. Les trois stades de l’accès sont ordinairement bien marqués. Très souvent ces fièvres sont com- |)liquées d’un embarras gastrique qu’il est nécessaire de combattre pendant l’accès môme, pour faciliter l’absorption du sulfate de quinine.
La fièvre à type quotidien est la plus commune chez les Européens. Le type tierce s’observe, au contraire, le plus souvent chez les indigènes. On sait que le type quotidien est celui qu’affectent les fièvres intermittentes chez les nouveaux arrivés dans les pays paludéens; aussi n’est-il pas étonniut que ce type soit le plus fréquent chez les Européens, qui, ordinairement, sont des jeunes gens ne restant dans le pays que deux ou trois ans au plus. J’ai trouvé le type tierce fréquemment indiqué dans quelques anciens rapports, surtout à l’époque où la frayeur de la gastro-entérite faisait recommander aux médecins des postes, par le médecin en chef de la colonie, une extrême réserve dans l’emploi du quinquina, et même, parfois, proscrire complètement ce médicament. Il est vrai qu’à cette époque le temps de séjour des troupes à la colonie était beaucoup plus prolongé qu’aujourd’hui, et (ju’un certain nombre d’Européens possédaient le pseudo-acclimatement qui les plaçait dans des conditions analogues à celles des habitants du pays. Nous croyons cependant que l’usage habituel que les fébricitants font du sulfate de (juinine doit élre pour quelque chose dans la rareté des types tierce et surtout quarte.
Le type rémittent est propre aux fièvres paludéennes graves.
Un type très fréquent, au Sénégal, est le type septane. Ce n’est pas, à proprement parler, un type normal; nous ignorons si la maladie j)rendrait ce type si elle était laissée sans ' traitement, expérimentation que nous n’avons jamais osé faire,
I la crainte des accidents pernicieux devant être sans cesse I présente à l’esprit du médecin. La récidive des accès quotidiens a lieu, le plus ordinairement, au septième ou au quatorzième jour. C’est ce qu’on observe lorsque les sujets atteints de fièvres quotidiennes sont traités seulement par deux ou trois doses quotidiennes de sulfate de quinine après le dernier accès. Uepuis de longues années, il est un usage que se transmettent les médecins de l’hôpital de Saint-Louis. Cet usage consiste lorsfju’un fébricitant a été traité |)ar le sulfate de (|uinine, ol
A. liüRICS.
que des accès ont disparu, à alleudrc le seplicrrric jour après le dernier accès pour signer Vexeal du malade et lui laire administrer en meme Icrnps une dernière dose de sull'ate de quinine. Frappé de cet usage, nous avons voulu voir s’il était réellement fondé. Nous avons donc cru intéressant de recherclier quelle pouvait être la fréquence des rechutes par septénaire à Dagana, que nous habitions.
Je ferai remarquer que, dans un hôpital, on ne [leul conserver les hommes assez longtemps pour compter de nonfbreuses rechutes. Dans les infirmeries régimentaires et dans la pratique civile, le malade échappe à la surveillance du médecin, et les longues intermittences ne peuvent être étudiées qu’avec peu d’exactitude. Il n’en est pas de même dans un poste comme Dagana. Là cinquante hommes vivent à côté du médecin, qui n’a qu’une porte à ouvrir pour passer de sa chambre dans celle des soldats. Le contact est continuel, personne ne peut échapper à une observation attentive. Dès qu’un homme se jetait sur son lit à une heure inaccoutumée, nous étions immédiatement prévenu.
A chaque homme nous avions consacré une page d’un cahier sur lequel la moindre indisposition était notée. Par ce moyen, il nous a été facile de compter non seulement les accès de fièvre, mais d’inscrire l’heure de leur début et le nombre de jours entre les accès chez les mêmes hommes. De cette manière, nous avons obtenu les nombres suivants :
Sur 412 entrées à l’infirmerie pour fièvre, 220 fois les intermittences ont pu être observées exactement et nous avons trouvé :
Interniiltenle de 7 jours .... 18
- de li — . . . . «8
— de 21 — 33
de28 — . . . . 9
Total des intcnniUences régulières 128
Imermiilcnces irrégulières de moins de 30 jours. 98
Les intermittences de sept jours ont été quelquefois allongées jusqu’au huitième, souvent alors, la veille, à l’heure de l’accès attendu, le sujet avait ressenti ce léger malaise que les Européens connaissent si bien comme annonçant un accès.
Les intermittences de 14 jours sont, on le voit, les plus fréquentes; elles n’ont jamais été allongées; souvent, au cou-
TOl'ÜGIlAl'lllIi MEDICALE DU SENEGAL.
traire, l’accès attendu le quatorzième jour revenait à la tin du treizième, devançant ainsi de 12 heures le moment où il devait apparaître.
Les intermittences de 21 jours ont été remarquables par l’exactitude avec laquelle l’accès est revenu.
Celles de 28 jours ont été observées presque toutes chez des hommes qui avaient été préservés des rechutes au septième, quatorzième et vingt et unième jour par le sulfate de quinine donné comme prophylactique.
L' S intermittences irrégulières ont été de 9 à 10 jours et souvent de 16 à 20. Celles qui ont dépassé 30 jours n’ont pas été comptées.
De ces données nous avons cru pouvoir, conclure ‘ qu’au Sénégal, la fièvre qui, chez les Européens, affecte ordinairement le type quotidien, revêt, lorsque les accès sont interrompus par la médication quinique, les types septane, biseptane. L’expérience ne nous a pas démontré ce que deviennent ces fièvres lorsqu’elles sont livrées à elles-mêmes pendant un long temps ; nous pensons qu’alors que les accidents ne sont pas devenus pernicieux, le type tierce doit avoir des chances de s’établir comme sont à le faire penser la fréquence de ce type, alors que le quinquina était administré avec la plus grande parcimonie.
Morbidité. — Nous avons dit au début de cet article que, dans les deux grands hôpitaux de la colonie, 39,6 pour 100 des malades étaient atteints de fièvres paludéennes, 37,5 pour 100 étaient des fièvres simples ou peu compliquées. Mais ces nombre? sont insuffisants pour faire connaître l’état sanitaire de la colonie. La morbidité est le rapport du nombre des malades ou chiffre de l’effectif qui a fourni ces malades. L effectif réel n’est bien connu, au Sénégal, que pour un certain nombre de troupes. A Saint-Louis, en 20 ans, 16 366 hommes ont fourni 13 245 fièvres intermittentes, cela donne une morbidité de 80,8 pour 100, A Corée, dans la même période, 7012 soldats d’infanterie, d’artillerie ou des compagnies de discipline, ont fourni 5827 fièvres intermittentes simples, soit une morbidité de 83,1 pour 100. Dans son résumé de la Statistique médicale de Rochefort, M. Maher a trouvé,
' Voy. Quclf/urs comidérn lions sur le poste de Dagana, Tlièsc, t8C2.
A. BüRIUS.
|)üur les troupes de cette ville, une morbidité de 10,5 pour 100.
On remarquera que la morbidité de Corée est plus élevée que celle de Saint-Louis. Ce qui tendrait à faire considérer Corée comme plus insalubre que Saint- Louis, fait démenti par tout ce que irous avons dit précédemment et rappelle que les statistiques médicales n’ont de valeur que lorsque les chiffres sont interprétés par la critique.
La morbidité des hôpitaux de ces deux villes n’exprime pas, en effet, l’état sanitaire des villes dans lesquelles ils sont situés, elle exprime, en partie seulement, la morbidité des localités voisines. Le sol de Corée ne peut-être la cause d’aucune fièvre intermittente mais, dans cette île, rentrent chaque année les soldats provenant des postes si nnalsains du Bas de la côte et de la presqu’île du Cap-Vert. De plus, un grand nombre des malades les plus profontlément atteints par l’influence paludéenne dans les postes dos rives du Sénégal, après un court séjour à l’hôpital de Saint-Louis, sont évacués sur Corée, soit pour profiter du climat favorable de celte île, soit pour y attendre leur embarquement pour la France. Quoi qu’il en soit, on voit que, dans les deux hôpitaux où viennent aboutir tous les malades de la colonie du Sénégal, les (|uatre cinquièmes des soldats de la garnison passent pour fièvre intermittente. La morbidité particulière des petits postes de l’intérieur de nos possessions est beaucoup plus considérable, malgré le court séjour qu’y font nos soldats.
Influence des localüés. — Sur cent malades entrant à l’hôpital, dans l’année, le nombre des fièvres itUermittentes varie, selon les localités, dans les proportions suivantes ‘ :
Saiiil-I.ouis. • Bas Sénégal. Haut Sénégal. Corée. Bas de la côte.
L'influence de la localité sur les manifestations simples du paludisme est très variable. A mesure que l’on pénètre de plus en plus dans l’intérieur sur les rives du Sénégal, la proportion dos fébricitants aux autres malades va en augmentant. Si nous rapprochons les chiffres ci-dessus de ceux exprimant les températures moyennes annuelles des localités correspondantes, nous reconnaîtrons que ce qui parait être une influence de
" * Voy. Dércngcr-Fératul, 1°' vol , p. 88. lableaii 10.
ÏOPOGIUPlilE MÉDICALE DU SÉNÉGAL.
localité est plutôt une iniluence météorique, et que le nombre des fébricitants va en augmentant avec les températures moyennes annuelles. Ces températures sont ;
Saint-Louis. Dagana. Bakel. Corée. Si'dliion.