INSOLATIONS
L’inllucnce de l’cxposilion au soleil sur le développement de certaines maladies est un fait bien connu de tous ceux qui ont habité le Sénégal, llien, dans la vie habituelle, n’est plus redouté des Européens, dans ce pays, que les courses un [leu ])rolongées en plein soleil; aussi l’usage du parasol et des chapeaux à larges bords est-il habituel. Ces précautions sont toujours prises par les blancs habitant depuis quelque temps la colonie. Les nouveaux débarqués, les marins, qui ne font que jiasscr (luelques jours dans le pays, négligent, parfois, d’écouter le conseil, qui leur est donné de craindre le soleil, et payent leur imprudence jiar le développement rapide d’une impaludation dans laquelle l’insolation a joué un rôle incontestable ; quelquefois même par une mort presque foudroyante. A notre premier débarquement au Sénégal, nous fûmes accueilli par un officier de marine qui, arrivé quinze jours avant nous, [»rétendai*^ ne pas devoir s’inquiéter du soleil, et se promenait, en |)lein midi, avec une simple casquette; il raillait ceux qui ne l’imitaient pas. Un mois plus tard, cet imprudent entrait à l’bôpital pour un accès pernicieux, suite d’insolation, et il fallut l’envoyer en convalescence, en France, — après qu’il eut couru le plus grand danger.
Un double conseil devrait être donné à tout Européen débarquant au Sénégal : évitez les rayons du soleil, évitez les boissons alcooliques. L’obéissance à cet avis diminuerait d’une manière notable la morbidité et la mortalité dans notre colonie. L’usage abusif des liqueurs alcooliques joue dans la santé des Européens un rôle funeste que les statistiques hospitalières ne peuvent mettre en évidence, le danger de l’exposition aux rayons directs du soleil ne se trahit, dans les relevés des maladies, que par un nombre assez limité d insolations. Il est vrai que l’extrême gravité de ces derniers accidents frappe l’attention et sert d’enseignement.
Quelques exceptions, tellement remarquables qu’elles sont citées par tout le monde, viennent parfois confirmer la règle. De même que l’on voit certains alcooliques braver impunément, au Sénégal, pendant un an ou deux, toutes les prescriptions
TOl'üGUAIMllE MÉDICALE DU SÉÎiÉCAL.
de l’hygiène, on voit certains individus qui s’exposent aux rayons ardents du soleil la tète à peine protégée. Nous avons vu, à Dakar, des disciplinaires biaver impunément le soleil, en travaillant tète nue et torse nu. Nous avons, aux îles du Salut, à la Guyane, observé un fait analogue sur quelques condamnés à la déportation. Mais que d’imprudents imilateurs succombent ou reçoivent promptement une leçon qui les ramène au bon sens !
On doit, en grande partie, attribuer à la vie sédentaire des femmes, qui les expose bien rarement aux rayons du soleil, leur plus gramle résistance aux maladies. Le long séjour qu’ont pu faire au Sénégal un certain nombre des Sœurs de nos hôpitaux militaires trouve son explication dans une vie régulière, sobre, et toujours à l’ombre.
Le conseil d’éviter les rayons solaires ne doit pas être pris d’une manière trop absolue. Les personnes qui se garantissent trop deviennent incapables de faire la moindre course au milieu du jour. Il est évident que le soldat, appelé à marcher à un moment donné, dans de pénibles expéditions, doit avoir une certaine accoutumance aux chaleurs du jour; mais cette assuétude ne doit être cherchée que dans des conditions de protection de la tête par des coiffures convenables pouvant être d’un usage permanent.
L’insolation étant une maladie brusque, à dénouement ordinairement rapide, les seuls cas d’insolations fournissant des entrées aux hôpitaux de Saint-Louis et de Corée sont ceux qui ont lieu dans la localité même, c’est-à-dire précisément là où il y a moins d’occasions de s’exposer aux rayons du soleil. Les cas les |)lus fréquents d'insolations s’observent sur les chasseurs, sur les marins, particulièrement sur ceux du commerce.
C’est surtout dans les expéditions militaires, au Sénégal comme en Europe, qu’on observe des cas d’insolations multiples. Ces cas ne sont pas portés sur les statistiques; ce sont cependant les plus nombreux. Il n’est pas nécessaire que la marche des troupes ait lieu au moment où le soleil est près du méridien. Le soleil est encore très à redouter le soir, au voisinage de l’horizon. C’est ainsi qu’une colonne, développée en tirailleurs, dans un combat livré dans les environs de Dagana le 18 septembre 1862, entre quatre et cinq heures du soir, perdit 13 hommes foudroyés par le soleil. Nous croyons devoir
A. liOIUIIS.
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reproduire ici l’ohseiTatioii que. nous avons l'aile ce .jour-là sur uu ceitaiu nombre d’Européens du poste de Dagana. Celle observation présente un double intérêt. Elle montre combien il est dangereux de l'aire rnareber les troupes européennes sous le soleil de riiivernagc, cl met en évidence la rclalion intime qui existe, au Sénégal, entre l’insolation et la lièvre pernicieuse.
Observation. — Le 28 septembre 18ü2, à une heure vingt-cinq minutes du soir, un détachement de 20 hommes, choisis parmi les pins valides du poste, part pour aller rejoindre une colonneexpédilionnairequiagissaith quelques lieues de Dagana. J’avais fait observer qu’il était probable que ces hommes ne pourraient pas rejoindre leur destination ’a pareille heure. Mais il y avait urgence. Le commandant de ce petit corps se mil à sa lèle et partit, me laissant au poste, où me retenait un double service. Cinq heures après, ces hommes rentraient, la jilupart sur des chevaux ou portés par des noirs. Voici ce qui était arrivé :
.Après une heure de marche sons le soleil, l’officier qui commandait le détachement, M. C..., tombe de cheval, pris d’éblouissements; il remonte aiissi;ôt, continue sa marche, et, cinq minutes après, se lai.-se choir de nouveau. Il reprend ses sens, se couvre la tète d’un linge mouillé, et essaie de continuer sa route; mais, peu d’instants plus tard, on est obligé de le porter sans connaissance sous un arbre.
4 boinmes, dans le même moment, tombent successivement, terrassés par le soleil. I.eurs camarades les portent sous des arbres, et s’y couchent eux-niéines, épuisés cl démoralisés. Ce n’est qu’après un long repos b l’ombre que ces hommes purent renirer au poste, nous avons dit comment. Sur 20 hommes, 2 avaient pu continuer leur route en prenant des chevaux et avaient rejoint la colonne expéditionnaire, qui perdait elle-même 15 hommes foudroyés par le soleil pendant un combat de trois quarts d’heures entre quatre et cinq heures du soir. Sur les 18 hommes partis de Dagana, 8 hommes avaient seulement une forts céphalalgie, les 10 autres étaient comme ivres. A quelques-uns, je fis appliipier des sangsues aux inasloïdes. J administrai b tous une dose de quinine, etc.
M. G... avait un dél.re violent. C’était un Homme robuste, sanguin, arrivé depuis peu de France, n’ayant eu encore qu’un seul accès de fièvre dix jours auparavant. Sous rinnuence des émissions sanguines locales, la congestion disparut; mais, pendant vingt-quatre heures, la fièvre persista. Des sueurs copieuses suivirent enfin l’accès, qui, malgré les fortes doses de quinine administrées, reparut le troisième jour, précédé d un frisson. Ce nouvel accès n’eut aucune gravité.
Chez les quatre hommes qui étaient tombés sous le soleil, les mêmes symptômes se présentèrent, mais avec moins d’énergie, et, sous l’influence du même traitement, la fièvre ne revint pas.
D..., soldat d’infanterie de marine, avait subi, comme les autres, l’influence du soleil, mais il n’était pas tombé. Au moment .le son arrivée au poste, je le forçai b prendre 1 giMimne de sulfate de quinine. Le leiideniain
TorocîUAiMiiii Mi';i)i(;.\i,i': du siiNKUAU.
in;itin, ü Imil heures, j’exainiiiiiis les tlivers liomincs de ce détachemcnl. 1) . . ne se préseiilanl pas à la visi'e, je le fis appeler. Il vicnl, dit ne rien éprouver, et retourne à sa chambre. (Jurlques iuslants 0|uès, causant avec ses camarades, I). . . tombe hrusquement par lerre daus de violentes convulsions, qui Ibnt place à un délire furieux, et, au bout de quelques minutes, à un coma profond. Les sangsues qui me restaient étant épuisées, je fis une saignée de l‘J0 grammes. Sous rinfluenco de cette émission sanguine, le malade reprend ses sens : il reste, un léger délire, la fièvre est forte, le pouls dur et vibrant, la peau sèche et biûlante, la' céphalalgie intense (‘2 grammes de quinine par la bouche, 4 grammes en lavement, etc.). Six heures après le début de cet accès, le malade est pris de sueurs abondantes, la faiblesse est excessive, les sueurs deviennent froides; lipothymie... (vin de Madère, frictions excitantes, etc.). Les forces reviennent, et, le soir, le malade était hors de danger. Le lendemain, apyrexie complète.
Sur les 18 hommes qui étaient rentrés au poste, 2 seulement n'eurent pas de fièvre; les autres furent atteints d’accès le lendemain ou le surlendemain, malgré la quinine que j’avais eu soin de leur administrer.
Cette observation montre la liaison intime qui existe entre l’insolation et le paludisme. Les hommes qui échappent aux efi'els rapides des congestions cérébrales produites par le soleil trouvent, dans le trouble apporté à l’organisme par cette cause énergique, une cause occasionnelle d’un accès de lièvre qui souvent revêt la forme pernicieuse. Nous avons cité, dans notre thèse, un autre exemple de cet effet de l’insolation. 11 s’agit d’un homme ayant eu des fièvres fréquentes, et qui, pour provoquer un accès et obtenir son évacuation sur le chef-lieu, s’était promené tète nue, au soleil, pendant dix minutes; il ne tarda pas à être pris d’un violent frisson, et succomba rapidement à un accès pernicieux algide.
Ce sont souvent les hommes les plus robustes, ou, pour parler plus exactement, les hommes les plus énergiques, chez lesquels les insolations prése.ntent le plus de gravité. Au début de l’insolation, l’homme qui va être frappé ressemble à un liommc ivre; il chancèle en titubant. Si c’est un homme faible, il ne peut continuer sa marche, se laisse tomber, et reçoit des soins (jui le sauvent. Si c’est une nature énergique, si la conscience du devoir à lemplir fait lutter contre la souffrance (ainsi que cela est arrivé à certains officiers dans l’expédition dont nous avons parlé), la gravité de l’insolation est promptement rnorlelle.
Le début de l’insolation ro.sscmble tellement à l’ivresse alcooli(|ue (pie, jiarfois, on a accusé d’ivresse les malheureux