HÉPATITE
« Au Sénégal, ditM. Gestin ', il n’est pour ainsi dire pas un blanc qui ne souffre plus ou moins de l’hypochondre droit ». La congestion du foie est fré(|uenle dans cette colonie, comme dans tous les pays paludéens. L’hépatite n’est constituée que lorsqu’il y a indammation, ou au moins commencement d’inflammation de l’organe. Dutroulau* a divisé l’hépatite eu
' ï)e. l'influence des climaU chauds sur l’Européen. Paris, 18.^7.
’ Traité des maladies des Ew'opéens dans les vans ‘
A. HuniUS.
(pinlro (legi'ôs. Ces degrés, adoptés par la plupart des auteurs, sont : 1“ le point de côté liépatiquc; 2“ l’hépatite aiguë; 5“ l’hépatite chronique; 4“ l’abcès du Ibie. Si tous les relevés mensuels et trimestriels étaient faits d’a|)rès des observations portant ces indications de la gravité de la maladie, nous j)osséderions les éléments d’une statistique des plus importantes. Il n’en est malheureusement pas ainsi. En outre, le diagnostic de rhé[)atitc présente certaines dil'llcultés. Dans bien des cas, les souffrances de l’organe sont assez peu vives pour n’ètre pas accusées par le malade, et la lièvre qui accompagne l’hépatite, à son début, est prise pour un accès de lièvre intermittente.
Nous avons vu, au Sénégal, quelques médecins considérer l’hépatite comme rare, alors que d’autres médecins, la disaient Irès fréquente. L’habitude de voir, à cha(|ue instant, les malades entier jiour des accès de fièvre intermittente fait souvent négliger l’exameu du foie; le malade lui-même, en citant ses nombnux accès de lièvre antérieurs, facilite l’erreur de diagnostic. Le silence de l’organe hépatique est souvent tel, que l’on ne diagnostique raffcction que parce qu’on la cherche, comme, en France, on ne diagnostique souvent l’endocardite qu’en la cherchant. Tandis que certains individus éprouvent des douleurs constantes dans le foie, dès que cet organe est atti-int, et font de nombieuscs entrées à l'hôpital pour ce motif, certains auUes jieuvent suppoitor la maladie sans jamais avoir recours au médecin. C’est ainsi qu’on a pu voir un soldat tomber foudroyé au moment où, arrivé à l’étape, il buvait l’eau d’une source. Effrayé de cette mort subite, le médecin des troiqies fit l’autopsie, et trouva (]ue cet homme était mort de la rupture d’un abcès du foie dont jamais il n’avait songé à se plaindre. Ces causes font, en partie, échapper l’hépatite et ses divers degrés aux recherches statistiques; elles diminuent la valeur des nombres exprimant ,1a morbidité, la gravité et la mortalité de cette maladie.
Morbidité. — A Saint-Louis, 16,566 hommes, appartenant aux différents corps de troupes dont l’effectif est connu, ont fourni, en vingt ans, 772 entrées à l’hôpital |)Our hépatites',
* ücreng^r Ftiniutlt Inlil. 51) cl 01.
TOPOCItArillIi MKDIC.VLE I)i: SENEEAF,.
soit une nioibidilé ilc 4,7 pour J 00. A l’Iiôjjilnl de Corée, l;i morbidité des troupes u’atteint, pour hépatite, (pae 5,0 pour 100. La morbidité varie, d’ailleurs, cousidérablemeiit, selon les divers cor()s militaires :à ‘2,5 pour l’artillerie, elle s’est élevée ài 8,8 pour la cavalerie; taudis que, pour les soldats disci|)liuaires que nous avons vus si maltraités par les diverses Ibriues de l’infection |)alustre, la morbidité par hépatite n’atteint que 5,0 à Saint-Louis et 4,1 à Corée. 11 y a là une preuve sullisante, croyons-nous, de l'orijjine non malarieniie de l’hépatite, alleclioii qui s'observe d’ailleurs dans les pays non paludéens.
Gravité. — Dans les deux hôpitaux réunis de Saint-Louis et de Corée, on a compté, en vingt ans, 15‘29 entrées pour hépatites. Ces entrées ont fourni 125 décès et ont nécessité l’évacuation, sur la France, de 540 malades sous le nom de convalescents. De ces derniers, combien ont succombé? Impossible de le savoir. Le rapport du nombre des décès, au Sénégal, au nombre des entrées, donne 8,2 décès pour 100 malades. Sur ces 100 malades, il a fallu en renvoyer en France, hors de service, 22,2; de sorte que G9 seulement de ces malades sont sortis capables de faire leur service. Mémo en ne tenant pas compte des Européens qui succombent après leur renvoi en France, la gravité de l’bépatile est donc considérable, au Sénégal. Cette maladie est d’autant plus dangereuse, qu’elle est souvent méconnue. Les salles d’autopsie réservent souvent de désagréables surprises, sous ce rapport, au médecin (]ui n’a pas toujours en vue Fidée de la possibilité d’une hépatite snppurée dans les cas de lièvres graves et n’a pas eu l’esprit tendu vers la recherche des symptômes de rhé|)atite.
L’iniluence du temps de séjour, au Sénégal, sur la gravité croissante des atteintes d’hépatite a été mise en évidence par Thévenot'. Elle a été vérifiée [lar les observations postéiieiires. Elle a servi à Thévenot d’argument contre la possibilité de l’acclimatement des Européens au Sénégal.
Si l’on peut comparer l’bépatile aiguë coloniale, à la pneumonie observée en Europe, il est évident que la gravité plus grande des hépatites, en raison du temps de séjour dans la
' Ouvrage cilé, p. ‘220.
A. Bumus.
colonie, est un Tort argument contre la possibilité de l’acclimatement. Un créole, un homme des régions tropicales qui s’acclimate en Europe, \oit au contraire, à mesure que son séjour dans les régions tempérées se prolonge, diminuer la sus ceplihilitc de ses organes thoraciques aux causes multiples de maladies qu’il rencontre dans la climatologie des pays tempérés.
Mortalité. — La durée souvent longue de l’affection, lorsqu’elle doit entraîner la mort, permet d’évacuer sur la France un grand nombre des hommes atteints d’hépatites avec ou sans menace d’abcès du foie. 11 y a là, on le comprend, une cause diminuant le chiffre delà mortalité par cette maladie, ou du moins celui qui la représente dans la statistique des hôpitaux. 16,56(3 hommes ont fourni à Saint- Louis 51 décès pour hépatite, soit une mortalité de 0,31 pour 100. A Corée, la mortalité a atteint 0,55 pour 100. La mortalité générale par hépatite est, au Sénégal, de 0,3 pour 100; mais il faut ajouter que le chiffre des évacuations sur la France, pour cette cause, s’élève à 1,1 pour 100 des hommes de l’effectif. Alors quedans l’hôpital de Saint-Louis le nombre des décès par hépatite s’est élevé, en vingt ans, à 51 , nous comptions, en France, à l’hôpital maritime de la ville de Brest, 26 décès pour hépatites dans uire péi’iode de dix années^. Il meurt donc autant d’hommes succombant aux suites de l’hépatite à l’hôpital de Brest que dans celui de Saint-Louis.
Toutes les hépatites traitées à Brest ne viennent pas du Sénégal, mais Brest est loin de recevoir, en totalité, les malades évacués de. cette colonie. Nous pensons que là mortalité réelle par hépatites contractées au Sénégal, d»it êti-e au moins double de celle indiquée par une statistique forcément incomplète.
Nous verrons un fait analogue iulluer sur le chiffre de la mortalité par dysenterie, tarnlis que le chiffre de la mortalité par fièvre pernicieuse et celui relatif aux lièvres bilieuses mélanuriques, ne subissent pas d’atténuation. L’acuité de ces dernières maladies ne permet l’évacuation sur la Finance que lorsque la convalescence réelle est établie.
* A. Borius, Le CAimat de Brest et ses 7-apporfs avec l'état sanitaire, 1 vol. in-8» de 584 piiges. Paris, 187B, chez J. -B. Baillière et lits.
TOPOGRAPHIE MÉDICALE DU SÉNÉGAL
Influences des localités. — Le tableau de la fréquence proportionnelle des maladies et des morts suivant l’effeclif dans les divers points de la colonie, fourni par la riche statistique de iM. ilérenger-Féraud, montre que les hépatites sont plus fréquentes dans le Haut Sénégal que dans toutes les autres parties de la colonie. Cependant, la durée assez longue de l’hépatite, permet d’évacuer les malades, avec assez de facilité, d’un point sur un autre, et ôte aux chiffres fournis par ce tableau la plus grande partie de leur signification. Un seul point reste évident, c’est l’influence funeste des localités de l’intérieur du pays, comme Médine et Bakel. Ce sont, il faut en faire la remarque, celles où les températures moyennes et extrêmes sont les plus élevées. L’influence des hautes températures sur la production des maladies du foie est bien connue. Elle est confirmée, au Sénégal, par l’observation.
Influences individuelles. — Sur 100 malades européens, on compte en moyenne, dans les hôpitaux de Saint-Louis et de Corée, 5 [entrées pour hépatite, alors que 100 noirs malades ne comptent que 2 entrées pour cette maladie. L’hépatile ■ est donc assez fréquente chez les noirs faisant partie de nos troupes.
Les Maures sont souvent atteint d’hépatite; leurs médecins : sont mêmes assez habiles dans le traitement de celte maladie. X Dagana, on voit des Maures porteurs de cicatrices qui déno- 1 tent l’emploi du feu comme moyen curatif mis en usage pour > obtenir la résolution des engorgements du foie. D’autres sont I porteurs de cicatrices d’incisions linéaires faites pour évacuer Ile pus d’abcès du foie. Le docteur Berville^ a vu un médecin (maure opérer un abcès du foie à l’aide d’un instrument tranchant. M. Cerf-Mayer* n’a vu les médecins maures opérer au J Sénégal, dans des circonstances analogues, que lorsque la fluc- : lualion de l’abcès était devenue très évidente. Nous avons vu un as.scz grand nombre de mulâtres atteints d’hépatites et nous avons observé chez eux, assez souvent, des abcès du foie, pour affirmer que le mulâtre, est, au Sénégal, aussi exposé à cette maladie que l’Européen.
L’influence de l’alcoolisme nous a paru bien accusée comme
* Hemnrqüe^ sur les maladies du Sdnégal (Thèse de Paris, 1857).
^ beux années de séjour à Alexandrie o’iùjyple (Thèse de Paris, 1800), A. BofiiDS, Sénégal. 18
A. nOIUL'S.
cause au moins prédisposante de l'hépatite, dans un certain nombre de cas. Nous avons dit, plus haut, que les différenls cor|)s de troupes étaient Tort inégalement exposés à cette affection, la solde plus ou moins élevée qui permet plus ou moins d’habitudes d’intempérance est certainement la principale cause de
ces inégalités.
Influences météoriques. — Pour constater l’action des divers météores sur la production des hépatites, il faudrait faire une distinction entre les entrées pour première atteinte de cette maladie et les entrées pour rechutes ; il faudrait aussi distinguer l’hépatite spontanée de celle qui survient si souvent comme complication de la dysenterie. L’hépatite qui sévit dans des régions où il y a impossibilité de développement de l’élément paludéen, sur la durée et sur la marche de la(|ucllc le sulfate de quinine n’a nulle action, ne présente aucun lien commun avec les maladies paludéennes. C’est bien au Sénégal, selon l’opinion de MM. Chassaniol, Berg\ Bérenger-Féraud, une maladie climatérique. Cependant, les statistiques que nous
trouvons dans l’ouvrage de ce dernier auteur sont loin de
mettre en évidence d’une manière nette ces inlluences climatériques. Quand on groupe les entrées pour hépatites, dans les différentes localités, par semestres, par trimestres ou par mois, on n’arrive à aucun résultat caractéristique. La distribution par trimestres correspondants aux saisons météorologiques, celle par mois, donnent des résultats contradictoires. A Saint-Louis, le printemps présente un nombre d’entrées pour hépatites, inférieur à la moyenne, tandis qu’à Corée le printemps est le moment du maximun des entrées. L’été donne un maximum d’hépatites, à Saint-Louis, tandis que, dans les autres points du Sénégal, c’est tantôt l’hiver, tantôt l’automne. Dans ces statistiques, en confondant les divers degrés de l'hépatite, on a ajouté entre elles des unités qui n’étaient pas de meme nature. De là le peu de valeurs des résultats obtenus.
L’expérience clinique nous a appris que l’hépatite aiguë franche est susceptible de se montrer, au Sénégal, à toutes les époques de l’année (comme la pneumonieen France); mais c’est surtout une maladie de la saison sèche. Les causes déterminantes
* Étude xur l'c'tiologie de l'hêpatil( observée au Sénégal (Tlièso He Paris, J 1860).
TUrüGRAl’IlIb; MÉDICALE DD SÉNÉGAL,
les plus ordinaires de l’hépallte aiguë sont les relroidissemenls, qu’ils ont plus de chances de se produire dans la saison sèche, (i’est encore dans cotte saison que s’observent les maxima considérables de la température agissant comme causes prédisposantes. Tlîévenot a peint, par une expression très juste» cette étiologie de l’hépatite : « L’Européen s’enrhume du foie,, au Sénégal, dans les circonstances où il s’enrhume du poumon en Europe. »
Les mois de décembre et janvier sont, à Saint-Louis, ceux pendant lesquels l’hépatite aiguë se montre de préférence pour la première fois. Horton* indique aussi ces deux mois comme ceux de la plus grande prédisposition à l’hépatite, sur les rives de la Gambie.