DYSENTERIE ET DIARRHÉE
Maladie ubiquitaire, la.dysentcrie est commune dans toutes les régions de l’Afrique. Elle est, au Sénégal, la plus grande cause de mort. Elle revêt parfois la forme épidémique, et ravage alors les populations indigènes comme les groupes d’Européens. « Les partisans de l’identité du miasme paludéen et de la cause spécifique de la dysenterie deviennent de moins en moins nombreux *. » Il suffit qu’on ait constaté la présence de la dysenterie dans certains pays non paludéens pour (ju’il ne reste aucun doute à cet égard. Cependant, l’intensité du paludisme, au Sénégal, est bien faite pour favoriser cette confusion.
« L’a diarrhée et la dysenterie ne peuvent être séparées dans leur étude. Ces deux affections sont unies par des liens étroits; elles ont les mêmes causes, se manifestent aux mêmes époques, alternent dans leur cours, et passent d’une forme à l’autre. Il est impossible, à un moment donné, de savoirs! l’on a alfaire «à une dysenterie ou à une diarrhée’'. » Les nombreuses divisions établies par les auteurs entre les dysenteries et les diarrhées rendent elles-mêmes impossible la distinction de ses deux maladies dans une statistique nosocomiale.
* Ouvrape cité, p. 30o. ; I
* Nielly, Considérations relatives à l'éliologie et au traitement de la dij- U)iferie des pays chauds CThpue de Paris, 1864).
* Gestin, Thèse citée.
‘270 . A. BORIUS.
Morbidité. — A Saint-Louis, 16,300 hommes appartenant aux corps dont l’effectif est exactement connu, ont fourni, en vingt ans, 5093 entrées à l’hôpital pour dysenterie ou diarrhée. La morbidité a donc été de 31,1 pour 100 hommes de l’effectif. A Corée, elle n’a été que de 20,8, Il y a d’ailleurs de grandes variations dans cette morbidité, selon les différents corps de troupes. Elle a été, à Saint-Louis, pour l’infanterie, de 31,7 ; pour l’artillerie, 32,6; pour la cavalerie, 18,3 ; pour les soldats disciplinaires, 50,9 ; pour lamarine, 23,0. Près d’un tiers de la garnison, 31 pour 100, passe dans l’année à l’hôpital pour dysenterie ou diarrhée. Dans cerlains corps de troupes comme celui des disciplinaires, plus de la moitié des hommes entrent à l’hôpital pour l’une ou l’autre de ces maladies. 11 faut, toutefois, remarquer que la dysenterie affectant le plus souvent une marche chronique, des entrées multipliées sont fournies par les mêmes hommes ; par conséquent, il n’est pas parfaitement exact de dire que 31 hommes pour 100 sont atteints. On peut plus exactement formuler le résultat de cette statistique, qui n’a pu tenir compte des rechutes, en disant que l’effectif donne en réalité 31 pour 100 de ses hommes à l’hôpital pour cette cause. La durée du séjour à l’hôpital étant en moyenne de 18 jours pour dysenterie, on voit combien cette affection diminue en réalité nos forces ■ militaires. 11 est vrai qu’à certain moment, au Sénégal, tout le ^ monde étant plus ou moins malade, soit de diarrhée, soit de (lèvre, les troupes n’en marchent pas moins, et cette armée de I
valétudinaires combat presque toujours avec avantage les armées i
indigènes braves et aguerries, il est vrai, et d’une grande supério- i
rité numérique, mais privée de tout ce que donne d’avantages la i
civilisation sur la barbarie. C’est ainsi qu’une poignéed’hon.mes i
plus ou moins malades peuvent maintenir dans le respect une (
population considérable.
A Sierra-Leone, la dysenterie et la diarrhée sévissent sur ( la population indigène et sur la garnison, la morbidité ne serait f| 1 cependant, d’après Horton, que 2 pour 100 pour ces causes. 5' !
Gravité. — Dans les deux hôpilaux réunis de Saint-Louis j et de Corée, il y a eu, en vingt ans, 10,033 entrées pour dysenterie ou diarrhée, entrées qui ont fourni 737 décès et ont i nécessité le rapatriement de 878 malades. En prenant pour •expression de la gravité de la maladie le rapport du nombre |
TOI'OGKAIMIlli MÉDICALE DU SÉNÉGAL.
des décès à celui des entrées, on trouve que 7,3 pour 100 des malades ont succombé. On ignore le nombre de décès fournis par les 8,7 pour 100 des malades qu’il a fallu évacuer sur la France. Les hôpitaux de nos ports maritimes sont pleins de ces prétendus convalescents de dysenteries et de diarrhées provenant de diverses colonies, parmi lesquelles le Sénégal fournit sa large part.
Par la mortalité nosocomiale qu’elle fournit par sa durée, par ses rechutes nombreuses, par ses complications, parmi lesquelles il faut compter l’hépatite, par la nécessité si fréquente du rapatriement en Prance comme dernier moyen d’obtenir la guérison, la dysenterie est la plus grave des maladies endémiques du Sénégal.
Cette maladie paraît être la plus redoutable cause des décès chez les indigènes. Souvent elle revêt la forme épidémique M. Berville^ a vu le village de Bakel, qui contenait alors 7000 âmes, perdre, en 26 jours, 39 de ses habitants, dont 18 par dysenterie et 21 par des maladies diverses.
Horton a vu, à l’hôpital deKyssey, à Sierra-Leone, hôpital qui reçoit les esclaves libérés, la dysenterie enlever 76 pour 100 des malades, en 1846, et 73 pour 100, en 1848.
La mortalité pour dysenterie et diarrhée est, à l’hôpital de Saint-Louis, de 1.91 pour 100 hommes de l’effectif, elle est, à Corée, de 1.86.
Ces chiffres sont au-dessous de la vérité, à cause îles évacuations d’un nombre considérable des malades les plus gravement atteints sur les hôpitaux de France. Tant qu’en France nous n’imiterons pas ce que fait l’Angleterre, qui publie annuellement la statistiijue delà mortalité de ses troupes coloniales, nous ne pourrons guère obtenir que des approximations résultant de ce qui se passe dans l’intérieur de nos hôpitaux coloniaux.
Influences des localités. — La fréquence de la dysenterie va en augmentant à mesure que l’on considère l’état sanitaire des localités de plus en plus avancées dans l’intérieur du pays. Tel est, du moins, le résultat des statistiques. D’après ce que nous avons pu constater, la fréquence de la dysenterie augmente en descendant le long de la côte occidentale d’Afrique. La dysenterie est plus à redouter à la côte de Guinée qu’au Sénégal.
* Thèse ciléo.
A. ÜOllIUS.
A là côle seplenlrionale du golfe de Guinée, elle ravage les l)opulations indigènes. Il y a, d’ailleurs, des variations très sensibles, d’une année à l’auti e, dans la fréquence et dans la gravité de la dysenterie, ce qui provient sans doute, delà forme épidémique que revêt parfois cette maladie.
Influences individuelles. — Nos troupes européennes sont plus éprouvées par la dysenterie que les troupes indigènes, mais les diarrhées et les dysenteries enlèvent parmi les habitants indigènes unetrop grande quantité d’enfants, et atteignent trop souvent les adultes, pour que l’on puisse admettre qu’il y ait une réelle inégalité entre les deux races devant ces maladies. Si la malaria jouait, dans l’étiologie de la dysenterie, le rôle qu’on lui a attribué, il n’en serait certainement pas ainsi. L’inlluence des conditions hygiéniques dans les(]uelles sont placés les individus est bien plus prononcée que celle de la race. Nous avons dit, plus haut, combien étaient variables les conditions de morbidité par dysenterie, selon les différents corps de troupes.
Influences météoriques. — Empruntons à la statistique du Traité des maladies des Européens au Sénégal, les documents relatifs aux dysenteries et diarrhées, et cherchons à présenter ces documents sous une forme simple, comme nous l’avons déjà faitpour les fièvres.
Réparthion de 40 dysenterie» ou diarrhées sur 4 saisons.
Saint-Louis.
Corée.
lias-Sénégal.
Haut-Sénégal.
Sénégal en général.
Hiver. ... 10
Printemps. . 5
Été 11
Automne. . . IA
AO
AO
AO
•iO
AO
Répartition de 20 dysenteries
ou diarrhées sur
2 saisons
Saint-Louis.
Corée.
Bas-Sénégal.
Haut-Sénégal.
Sénégal en général
Saison sèche. 7
Hivernage. . 15
Dans n’importe quel groupe, divisant l’année, la moyenne des malades est toujours 10. On constate d’abord le peu de différence entre les nombres des entrées dans la saison sèche cl
Tül'OGItAI'lIlt; MEDICALE DU SÉNÉGAL. 279
ilans rilivcrnage. L’inlluence de l’iiivernage sc fait cependant sentir pour la dysenterie comme pour les fièvres paludéennes mais d’une manière beaucoup moins prononcée. La réparlilion par saisons météorologiques montre que le printemps est l'époque du plus petit nombre de dysenteries ; vient ensuite riiiver. Lu été, la moyenne est atteinte; elle est dépassée en automne. La répartition n’est pas la même selon les localités ; dans le Ilaul-Sénégal, l’été, moment du renouvellement des troupes, fournit moins de dysenteries que l’hiver et même que le printemps.
A Saint-Louis, le grand nombre des entrées à l’iiêpital donne à leur répartition, selon lesmoi.'^, une importante signification. Le minimum des dysenteries se présente en avril. Le nombre des entrées croît très régulièrement d’avril à décembre, moment du maximum, puis décroît assez rapidement en janvier, février et mars. Ainsi, la dysenterie est une maladie de rhivernage ; elle augmente pendant toute la durée de cette saison et même jusque dans les premiers mois de la saison suivante.
Si les variations (le température ont une action sur la [iroduction des dysenteries, cette action est loin d’être mise en évidence, puisque le mois d’avril, mois des plus grandes oscillations diurnes de la température, se trouve être précisément celui où les dysenteries sont rares, tandis que les dysenteries croissent rapidement en nombre, pendant les mois de riiivernage,où les oscillations de la températuresont si faibles. Le refroidissement joue certainement un rôle dans l’étiologie de la dysenterie ; nous avons pu le constater à Dagana et à Dakar; mais ce rôle est secondaire, et l’examen de la fréquence de la maladie, sur tout le Sénégal, pendant une longue suite d’années, vient contredire les conclusions que nous avions antérieurement tirées d’un nombre resireint d’observations faites dans des localités particulières, pendant un temps très limité^