ANÉMIE
Dans un pays où les Européens souffrent tous de l’atteinte de quelque maladie, et forment, en quelque sorte, une population de valétudinaires et de convalescents, l’anémie imprime son cachet sur tous les visages. Le nouveau débarqué fait seul
A. «omus.
une exception qui accuse fortement, par le contraste qu’elle produit, l’état de santé de la population blanche du Sénégal.
Pouvant résulter de maladies diverses, lièvres graves, paludisme, djsenterie, etc., l’anémie suit les convalescences de ces maladies, ou se produit lentement sous l’influence débilitante du climat; plus souvent encore, sous celle des atteintes du paludisme. On voit, parfois, des hommes tomber dans un état de chloro-anémie très profond après avoir eu seulement trois ou quatre accès de fièvre. .\ Dagana, nous en avons vu des exemples sur des hommes arrivant de France, et n’ayant que deux mois de séjour au poste.
D’après ce que nous venons de dire de la généralité de l’anémie sur tous les Européens du Sénégal, on comprend que les entrées à l’hôpital n’ont lieu, pour anémie, que lorsque cette maladie a amené un état de débilité très grande. Le diagnostic anémie n’est porté que lorsque aucun cortège symptomatique ne permet d’en établir un autre.
Ceci posé, nous trouvons que la moi'bidité pour anémie, prise dans ce sens restreint est, au Sénégal, de 11,3 sur 100 liommes de la garnison. — La mortalité est de 0,2 pour 100 hommes de la garnison. — Enfin la gravité de la maladie est re|>résentée par 2.7 décès pour 100 malades, et 17 rapatriements. Ces chiffres n’ont qu’une valeur très limitée. 11 est évident (|ue la marche onlinairement lente de l’affection permet le renvoi fréquent en France, ou laisse survenir quelque maladie sur le eompte de laquelle le décès est porté.
La gravité de la maladie augmente avec la localité, et l’éloignement de cette localité qui rend plus difficile le rapatriement. Rien n’est triste comme la mort par anémie dans les postes isolés et lointains de nos possessions Sénégalaises, Le malade s’éteint lentement, meurt pour ainsi dire debout. Les hallucinations de la nostalgie finissent par remplacer, pour lui, la vie réelle. S’asseyant chaque jour. à votre table, il vous parle de sa famille, de la promenade qu’il vient de faire sur la place jiublique de sa ville natale ; il répond aux paroles que lui adressent des êtres imaginaires ou des personnes aimées dont sa mémoire lui fait passer l’image sous les yeux. Lorsqu’il sort de son état de douce folie, d’hallucinations mélancoliques, c est pour reconnaître l’affreuse réalité des choses, prendre le calendrier, y biffer un des jours qui le séparent du moment de l’ar-
TOPuüRAI'lllE MÉDICALE DU SENEGAL.
rivée du navire qui doit apportt'r son remplaçant, arrivée qui souvent a lieu trop tard. Nous avons vu se dérouler ce triste tableau sous nos yeux. Cette vision de la patrie absente, triste et poétique rêve du mourant dans l’exil, attriste et console la fin de l’anémique Ces hallucinations mériteraient aussi bien que celles de l’alcoolique d’occuper la plume du réaliste.
Il est triste de voir un médecin plein d’avenir et de jeunesse, arriver de France, se plongcrau milieu d’une épidémie de fièvre jaune, y contracter la maladie et succomber en emportant les vifs regrets et le respect des témoins de son dévouement, ainsi que nous l’apprenions il y a quelques jours pour l’un de nos meilleurs élèves. Mais que penser de la mort par anémie du médecin dans un poste du Haut Sénégal? 11 a pu, au dernier moment, évacuer tous ses malades sur le chef-lieu ; mais il est seul, et, seul, il n’a pas le droit d’abandonner ce poste où des Européens ont encore besoin de lui. La porte du retour en France se ferme au départ du dernier navire qui descend le fleuve ; il faut que lentement, sans bruit, ignoré, il meurt à son poste ; il y meurt.