FIÈVRE JAUNE
La fièvre jaune est la plus terrible des maladies que les Européens aient à redouter au Sénégal. L’Iiistoire des invasions épidémiques de fièvre jaune, dans les possessions françaises de la Sénégambie jusiju’à l’année 1874, a été exposée de la manière la plus claire dans une savante monographie L Depuis tors, deux nouvelles épidémies sont venues ravager notre colonie.
Les méilecins anglais admet'ent, avec Lind, le développement spontané de la fièvre jaune à SieiTa-Leone et en Gambie. Cette opinion est partagée par Thévenot, Cliassaniol, Bérenger- Féraud, llorton, et par la plupart des médecins ayant vécu longtemps dans ces régions. Par développement spontané de la fièvre jaune dans un pays, nous entendons son apparition subite sans importation de l’extérieur. La preuve de la génération spontanée du principe de la fièvre jaune est encore à faire.
Dans le nord de la Sénégambie, à Corée et sur les rives du fleuve Sénégal « La fièvre jaune ne prend pas spontanément naissance. C'est toujours par suite de l'oubli ou de l'inobservance des mesures quaranlainaires qu'elle a. fait irruption dans la colonie.» Ces deux propositions sont la cou-
* I5f;renger-Féraii(l T)r. la fièvre jaune au Sénéyal, 1 vol, in-8", Paris, 1874.
A. UOIUUS.
diision cxlrêmernenl importante de l’étude historique de M. I)érenji,^er-Féraud.
Les deux dernières épidémies (|ui, en 1878 et en 1881, ont envahi notre colonie, ne paraissent pas devoir infirmer cette règle générale. L’histoire de ces deux épidémies est encore très incomplète. Tout ce que nous connaissons de celle de 1878 tend à démontrer que c’est par une importation de Sainte- Marie, et en même temps de Sierra-Leone, que Corée fut atteint. La contamination du ileuve du Sénégal par Corée a été parfaitement démontrée. L’épidémie débuta par Bakcl, qui fut infecté par un médecin venant de Corée, et n’ayant fait que traverser la ville de Saint-Louis. Cotte dernière ville fut infectée par un navire venant de Bakel, et dont le médecin fut la première victime L Nous n’avons pas à en-rer ici dans les détails de l’origine de cette épidémie; il nous suffit de constater que dans cette invasion l’importation a pu être démontrée.
En 1881, La fièvre jaune paraît s’être montrée à Saint-Louis sans nouvelle importation de l’extérieur, et par suite du réveil de germes morbides, dans des habitations où avaient succombé des malades de l’épidémie précédente.
Corée sut, par une (juarantaine très sévère, se préserver de l’épidémie pendant la plus grande partie de l’iiivernage. Cependant, le 5 septembre, Tîle était atteinte par la fièvre jaune. Si les renseignements que nous avons pu nous procurer sont bien exacts, voici de quelle manière : L’aviso le Castor, vieux bateau en bois, avait été rudement éprouvé par l’épidémie de 1878. Le 24 juillet, au moment où la fièvre jaune éclatait à Saint-Louis, cet aviso fut expédié à Corée. Les 2, 3 et 4 septembre, on ouvre, à bord, une soute à voile située aux environs de la chambre du commissaire, dans l’arrière-carré et l’on fait réparer, par le voilier, une vieille tente n’ayant pas servi depuis 1878. Le voilier et le commissaire sont atteints, le 5, de fièvre jaune, et succombent à riiôpital de Corée. Le typhus amaril étant reconnu, on ordonne la destruction des effets des victimes. Malheureusement, l’ordre n’est pas exécuté et ces effets sont placés dans une chambre donnant dans le corridor de la salle du Conseil de santé.
‘ Voy. notre article Sénégambie dans le Diclioniiaire encyclopédique des sciences médicales. >
rül'OCUAl'llIK MKDlC.Uli DU SlvNUliAD. Ô(i5
IVu (le jours a|>i‘(‘s, un soldai, ('luployc aux cVrilures du Conseil et se leuaiit ordiuaireiueut daus la salle, csl piis de lièvic jaune etsuccomhe; un nuidecin de service tombe également malade. Enliii, en ville, une Sœur de l’école est atteinte et succombe. On attribue d’abord ce dernier cas à une fièvre jaune spontanée. M. Bércnger-Féraiid, tenu au courant de la mardie de ces maladies, écrit de France qu’il ne croit pas à ce cas spontané. De nouvelles recberches sont faites, et voici ce que l’on apprend : La Sœur su[)érieure de Corée, craignant de manquer de personnel, en vue d'une épidémie, avait décidé que cette Sœur serait attachée à l’hôpital, et (pour éprouver sa vocation) l’avait placée de garde, toute une nuit, auprès du soldat malade de fièvre jaune. Trois jours après, cotte Sœur tombait malade. Voilà un cas de contagion bien clair et bien remarquable.
Reprenons l’énumération des éj)idémies de fièvre jaune en Sénégambie, en remontant, aussi loin que possible.
En 1766, la fièvre jaune se montre en Sénégambie (Scbotle) ; En 1768 et en 1769, en Gambie (Lind);
En 1778, elle dépeuple Saint-Louis et Corée;
En 1792, elle aurait régné à Boulam, une des Bissagos;
En 1818, elle apparut sur la côte;
En 1825 et 1826, elle régnait en Gambie.
A partir de 1850, les descriptions des épidémies sont comiplètes. La fièvre jaune envahit:
En 1850, Corée et Saint-Louis;
En 1857, Corée;
En 1859, la Gambie, Saint-Louis et Corée;
En 1866, Corée ;
En 1878, Corée, puis Bakel, puis Saint-Louis, et les différentes localités situées sur le fleuve du Sénégal ;
En 1881 , elle apparut à Saint-Louis, puis à Corée.
Dans toutes ces épidémies, dont on possède la relation combplètc, excepté peut-êtie celle de 1881, le développement spon- I tané de la fièvre jaune, est nié par le plus grand nombre des observateurs. Presque toujours l’apparition de la maladie a pu être rattachée à une importation. On peut assigner pour Corée la date, et le jour même de l’importation de plusieurs épidémies bien observées. C’est toujours par des navires provenant du sud de la côte que Corée et Saint-Louis ont été infectés. L’histoire
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des épidémies de Saint-Louis est moins nette que celle de l’île de Corée, que sa situation, sur un rocher isolé au milieu de la mer, permet de surveiller comme à un navire.
En est-il de même de la Haute Sénégarnbie, et notre colonie ne serait-elle pas aussi menacée d’une extension épidémique par la voie de Balccl que par la voie du littoral. Nos possessions de la Haute Sénégarnbie se trouvent dans des conditions climatéri(jues et dans des conditions de voisinage de la Gambie, qui les exposent beaucoup. Tous les ans, les Peuls du Fouta Sénégalais, font des excursions jusque sur le littoral de la Gambie, et si le commerce européen est nul dans ces régions, il n’en existe pas moins un commerce considérable entre les indigènes. Ou comprend donc la possibilité de l’invasion de Bakel par la fièvre jaune par l’intérieur des terres. Les graves épidémies de fièvres à formes bilieuses étaient fréquentes, à Bakel, lorsque la garnison européenne y était nombreuse. L’histoire de ces épidémies n’a jamais été faite. Nous savons seulement que des 50 à 80 Européens laissés dans ce poste,, on ne retrouvait parfois, l’année suivante, que 15 à 20 hommes ayant résisté aux redoutables pyrexies de ce climat. Quelles étaient ces fièvres? Quelle maladie autre que la fièvre jaune donne une mortalité pareille sur les Européens en Sénégarnbie ?
L’absence de l’apparition spontanée à Saint-Louis et à Corée de toute épidémie de fièvre jaune peut en grande partie s’expliquer par la climatologie. Nous avons, dans nos Recherches sur le climat du Sénégal^, montré le rôle considérable que jouait le courant polaire longeant la côte occidentale et expliqué, par la présence de ce courant froid, le contraste si remarquable existant entre le climat de la côte et celui de l'intérieur du pays. Si le courant polaire, branche de retour du Gulf-Stream vers l’équateur, jouit d’une influence quelconque, relativement aux épidémies de fièvre jaune, ce ne peut être qu’une influenee bienfaisante. Il est le réfrigérateur des côtes du Sénégal, et met le climat de cette partie de l’Afrique dans des conditions qui sont, au moins pendant une partie de l’année, défavorables à l’expansion épidémique de la fièvre jaune. Ce courant est loin de jouer, dans la production de la fièvre jaune, le rôle qu'on a voulu lui assigner. Laissons la
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ïOPOtlllAl'lllE MÉDICALE DU SÉNÉGAL.
brillante imagination de l’anteur de la Zoologie pàssionneUe'^ protéger les mammifères j)élagiens, et mcfions-nousdes grandes théories, même passionnelles.
L’origine ancienne spontanée de la fièvre jaune, sur les autres points de la côte occidentale d’Afrique, peut elle-rnêrne être fortement mise en doute. Dans son histoire, pleine d’intérêt des épidémies de lièvre jaune sur tout le globe ^ M. Dupont considère comme insoluble la question de l’origine de la fièvre jaune à la côte d’Afrique. Cependant, plusieurs documents oubliés dans le travail de notre collègue, et quelques considérations particulières, permettent d’affirmer l’origine américaine d’un certain nombre des épidémies de la côte occidentale d’Afrique. Delà à conclure à l’origine américaine de la fièvrejaune de l’Afrique, comme de celle des autres parties du globe, il n’y a pas loin. Les documents signalés par notre collègue M, Rey, si compétent dans toutes les questions de géographie médicale, ont les premiers attiré notre attention sur cette intéressante question. «La fièvre jaune est partout d’origine américaine », dit M. Rey. Nous pouvons apporter de nouvelles preuves à l’appui de cette opinion.
Si la fièvre jaune a été parfois désignée, aux Antilles, sous le nom de fièvre de Roulam, c’est à plus juste titre, qu’on a accusé les na^^ires négriers revenant des Antilles, d’avoir été les introducteurs de la maladie sur les rivages africains. «Un fait semble indiquer, pour la côte d’Afrique une importation récente, un acclimatement incomplet de la fièvre jaune, c’est I l’aptitude des noirs de la côte à contracter la maladie sur les I points où elle apparaît pour la première fois, et où l’immunité m’a pu être acquise par quelque épidémie antérieure» (Dupont). En 1778 Shotle donne à son livre, sur la fièvre qu’il appelle atrabilieuse, et qui n’est autre chose que la fièvre jaune, un titre démontrant que les naturels du Sénégal étaient atteints par la maladie. Winterbottom^ remarque que les esclaves, récemment importés de la côte d’Afrique, furent"
’ ToassencI, L’esprü des Bêtes, Pari.'!, 1853.
Histoire médicale des épidémies de fièvre jaune pendant le dix-neuvième I siècle (Arch. de méd. nav., scplenibrc 1880).
j f Winterbollom. An account of native Africans in lhe neighbouvliood of Sierra-fjeone lo wich is added an account of lhe présent siale of mcdicitie ! nmonfj lhem. 2 vol. in-S’. Lomlrns, 1803.
A. nniiius.