ÉTAT SANITAIRE DU SÉNÉGAL SELON LES ÉPOQUES
D’une année à l’autre, les conditions sanitaires de notre colonie éprouvent de fortes variations. Ce que nous avons dit de la lièvre jaune, qui erdève, selon les épidémies, de 29 à 01 j)0ur 100 des Européens présents, montre snllisamment quels effrayants dangers les Européens peuvent avoir a courir dans cette contrée. Si l’on écarte les années pendant lesquelles ce Iléau a fait son apparition (0 années sur 52 ou une sur sept), on trouve encore de grandes variations, d’une année à l’autre, dans l’élat sanitaire du pays. La mortalilé nosocomiale a varie,
TOI'UCIIAI'IIIE MEDICALE IHi SÉNÉCAI,. ."ô
à riiôpital de Gorée, dans trente années différentes, de 10 pour 100 malades en 18-20. à 26 pour 100 malades en 1861. Oans les années d’épidémie, le rapport du nombre des décès à celui des malades de toutes sortes a pu s’élever à 25 pour 100. Ce chiffre, nous Tavons dit, n’a que peu de signitication puisqu’il dépend de la durée de l’épidémie.
11 serait extrêmement intéressant de comparer l’état sanitaire des années successives et de rapprocher ces comparaisons de celles des divers états atmosphériques correspondants. Pour que ce travail pût se faire avec quelque chance d’arriver à des appréciations exactes, il faudrait que les faits eussent été l ecueillis, dans ce but, avec une méthode uniforme et pendant une longue suite d’années. Les changements trop fréquents de personnes, au Sénégal, ne laissent guère espérer que ce travail j)uisse être entrepris d’ici longtemps.
Il est plus facile de comparer entre elles les divisions artificielles ou naturelles de l’année. Les périodes courtes peuvent être vues plusieurs fois par le même observateur. La répétition fréquente d’oscillations semblables permet d’établir un parallèle entre les faits médicaux et les faits climatériques. Nous nous sommes efforcé, dans le chapitre précédent, de mettre en évidence l’influence des agents climatéri(|ues sur l’apparition et la fréquence de certaines maladies particulières; il ne nous reste qu’à jeter un coup d’œil d’ensemble sur les influences du climat sur les maladies en général. Les affections chirurgicales et vénériennes et beaucoup de maladies sporadiques se répartissent également sur toutes les époques de l’année, nous avons tout intérêt à les écarter. Les maladies épidémiques, frappant irrégulièrement pendant des époques très variables, doivent être étudiées à part. Restent les maladies endémiques qui forment un groupe homogène. Elles dominent, d’une façon presqu’exclusive, la pathologie des Européens. Ce sont elles qui doivent, avant tout, attirer l’attention du médecin. Aussi, en parlant de l’état sanitaire selon les époques, n’anrons- nous en vue que regroupe de maladies, dans lequel les affections d’origine paludéenne dominent tellement que nous allons retrouver en partie ce que nous avons dit en parlant plus spécialement des fièvres intermittentes, ce qui nous permettra de ne pas longuement insister sur le sujet actuel.
Notre livre sur le climat du Sénégal contient une carte sur
A. Ronius.
laquelle est (Iguré l’état sanitaire de chaque localité de cette contrée, selon les quatre saisons météorologiques. A côté de la représentation graphique de la fréquence des maladies se trouvent indiquées on figurées les principales conditions météoriques correspondantes, telles que la l'réqucnce des vents, la fiéquence des pluies, la lernpérature. Nous n’aurions actuellement que peu de modifications à apporler à cette carte. Elle pourrait, cependant, être complétée ou corrigée sur quelques points à l’aide des nouveaux documents que nous avons donnés dans un précédent chapitre. Le tableau suivant permettrait de donner des cartes semblables pour chacun des mois de l’année et pour les diverses divisions de l’année. Pour compléter cctie étude, il faudrait joindre à ce tableau celui de la mortalité mensuelle dans chaque localité. La chose n’est pas ])ossible; voici pourquoi : Les garnisons blanches des postes de l’intérieur comptent trop peu d’individus pour que les chiffres des décès aient une réelle signification. De plus, la facilité qu’offrent certaines localités de pouvoir évacuer leurs malades graves sur les hôpitaux du chef-lieu ne laisse pas connaître (pielle est la véritable mortalité dans ces localités. Dans certains postes, la mortalité paraîtrait très faible où même nulle, alors qu’elle serait considérable s’il n’était pas possible d’évacuer les malades.
A Saint-Louis, à Corée, dans le bas-Sénégal, aune faible distance de la mer; à Dagana, à Podor, dans le Gayor et au Bas de la côte, la saison sèche est en même temps la saison fraîche, justement nommée la bonne saison. 11 y a, en général, deux fois moins de malades à cette époque de l’année que dans l’hivernage. Les postes du haut du fleuve, ceux de Bakel et de Médine font une remarquable exception. Ils comptent plus de malades dans la saison sèche que dans l’hivernage; ce qui s’explique, en partie, par les inlluences climatériques, en partie par les difficultés du renouvellement des garnisons à un moment où les hommes sont épuisés par l’hivernage précédent. Cependant, à Bakel, le début de la saison sèche est bien une époque relativement bonne au point de vue des sensations physiologiques. C’est pendant trois mois une saison fraîche.
TOPOGRAPHIE MÉDICALE DU SÉNÉGAL
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Saison sèche
Hivernage
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Descendons dans la division de l’année en trimestres correspondant aux saisons météorologiques d’Europe. M. Bérenger- Féraud a rendu notre tâche facile, en adoptant, pour une partie de sa statistique des maladies des Européens au Sénégal, la division que nous avions préconisée dans notre étude sur le climat de cette contrée. Au lieu de suivre la division administrative, qui fait commencer le premier trimestre avec l’année civile, nous faisons, comme les météorologistes, débuter l’année au 1®'' décembre; de sorte que le premier trimestre correspond à l’hiver de l’hémisphère horéal.
On a pu constater, lorsque nous avons étudié les maladies en particulier, combien cette division groupe les phénomènes météoriques et médicaux d’une façon favorable. Les divisions trimestrielles [lortent, dit M. Bérenger-Féraud, sur un temps trop long; cet auteur préfère la division bimensuelle. Tant qu’à multiplier ainsi les péi’iodes, autant ne conserver (lue la
A. BOIUÜS.
division en mois, qui peut encore cire considérée comme peu naturelle, puisque c’est an milieu des mois <|uc débutent les grandes saisons des pluies et de la sécheresse. Si l’esprit pouvait embrasser d’un seul coup l’exposition des faits tels qu'ils se succèdent dans la nature, il vaudrait mieux ne pas Iragtnenter l’année en périodes toujours plus ou moins arbitraires. Il n’en est malheureusement pas ainsi, et les classifications ont précisément pour but de permettre à l’esprit de considérer une grande quantité de faits d’une manière simple. Nous nous garderons donc de multiplier les divisions, et nous parlerons seulement des quatre saisons météorologiques qui coïncident, aussi bien que possible, au Sénégal, avec les divisions naturelles. Les rapprochements avec les autres parties du globe n’en seront (lue plus faciles.
Le trimestre d'hiver (décembre, janvier, février), se place le second au point de vue de l’ordre décroissant de l’insalubrilé du pays. Pendant toute sa durée, il présente, du commencement à la fin, une tendance à l’amélioration sous le rapport des maladies, et cela, d’une manière régulière et bien ménagée. Saint-Louis, Corée et le Cayor sont en avance sur les autres parties de la colonie. Cependant, les différences sont assez peu accentuées d’une localité à l’autre.
Le trimestre du printemps (mars, avril, mai), est, sur le littoral, dans le Bas-Sénégal et au Bas de la côte, le moins insalubre de tous, le quatrième dans l’ordre décroissant de l’insalubrité. Sur notre carte de l’état sanitaire du Sénégal selon les saisons, où les teintes noires représentent, par leur étendue, la fréquence des maladies, le trimestre du printemps est le moins lortement teinté des quatre. B y a, nous l’avons déjà dit, dans ce trimestre, un contraste aussi accentué que remar- (|uable entre le littoral et l’intérieur du pays. Le moment de l’année où le littoral est le plus froid est celui où l’intérieur est le plus chaud. A ce contraste correspond un contraste dans l’état sanitaire; de sorte que le trimestre du printemps, loin de se placer le quatrième dans l’ordre décroissant de 1 insalubrité, est, à Bakel et à Médine, le troisième. Il est plus malsain (pie le trimestre d’été, par lequel débute l’iiivernage. Lorsque surviennent les pluies, signal des maladies pour les Européens du littoral, les Européens habitant l’intérieur éprouvent un soulagement. Ils sont soustraits aux horribles chaleurs des
TOrOGIUlMIlE MÉDICALE DU SÉ.NÉCAL.
mois (l’avril et de mai, et le nombre des malades diminue.
Le trimestre iVdté (juin, juillet, août) comprend le début de riiivernage. Les pluies surviennent à la fin de juin. Ce trimestre présente partout, dans le voisinage de la côte, une aggravation constante et progressive de l'état sanitaire. On doit alors redouter l’apparition de la fièvre jaune. Le trimestre d’été se range le second dans l’ordre décroissant de l’insalubrité sur le bord de la mer, le troisième pour les pays du Bas Sénégal (Dagana, Podor); le quatrième, pour le Haut Sénégal.
Le trimestre d'automne (septembre, octobre, novembre) est le plus funeste. Il se termine par le mois de novembre, dans lequel se fait la transition à la saison sèche. En pathologie, les effetssuivent les causes avec un retard dont on oublie trop souvent de tenir compte. Aussi, dès que survient la bonne saison, les Européens s’étonnent denepas voir une amélioration immédiate dans l’état sanitaire suivre l’amélioration dans les phénomènes météoriques si pénibles qui ont conslilué l’iiivernage. La lecture des rapports médicaux trahit cette impression, ressentie par les observateurs comme par tout le monde, et l’étonnement de ne pas voir l’état sanitaire se transformer plus rapidement dans un sens favorable. Dans le haut pays, l’automne malgré ses dangers, fournit un peu moins de malades que l’hiver, et se classe le second et non le premier dans l’ordre de l’insalubrité estimée d’après la fréquence des entrées aux hôpitaux.
Résumons. Les saisons se rangent dans l’ordre suivant d’insalubrité décroissante : sur la côte, dans le voisinage de la mer; l’automne, l’été, l’hiver, le printemps ; dans le Haut Sénégal, l’hiver, l’automne, le printemps, l’été. II faut, toutefois, remarquer que la fréquence des entrées pour maladies n’exprime qu’incomplètement la morbidité. Dans son sens le plus général, ce mot comprend non seulement le nombre relatifdes maladies, mais aussi leur gravité. Or, dans le Haut Sénégal, si les maladies sont plus nombreuses en hiver qu’en automne, c’est en automne, à la fin de l’iiivernagc, qu’elles frappent le plus gravement. Lorsque les moyens de communication plus faciles et plus rapides permettront les renouvellements fréquents des troupes, il est probable que le contraste entre l’état sanitaire du liant du fleuve et de la côte ne paraîtra plus si marqué. Les causes morbides les plus éner-
A. Bonn:^, .Srnéi^nl. ^2"J
A. lîOlilüS.
giqiics existent incontest;ihleinent, diins les deux partic's de la contrée, à la lin de l’Invernage. Cette é|)oque sera sans doute celle du plus grand nombre des maladies et des plus graves atteintes dans toutes les parties du Sénégal. 11 n’y a là, cependant, qu’une vue théorique (jue les laits pourraient venir démentir.
. 4® ÉTAT SANlTAiaE DU SÉNÉGAL SELO.X LES LOCALITÉS.
Les dilférences entre l’état sanitaire, d’une saison à l’autre vont en diminuant de la cote à l’intérieur, ou de l’ouest à l’est, et en diminuant du nord au sud. A Saint-Louis, à Gorée, il y a réellement une bonne saison, une époque où les hôpitaux sont presque vides. C’est l’époque des vents réguliers des alizés, celle de la sécheresse. Dans l’intérieur, la saison sèche diffère peu de l’hivernage, sous le rapport du nombre des malades. En descendant vers le midi, le contraste entre l’insalubrité des diverses saisons e>t de moins en moins marqué. L’allongement de l’hivernage, à mesure (pie l’on se rapproche de l’équateur et par suite des régions où les deux passages du soleil au méridien sont plus distants l’un de l’autre et les pluies plus abondantes et plus persistantes, correspond à une aggra\'ation du nombre des malades, et aussi de l’intensité des manifestations de la malaria.
Les considérations dans lesquelles nous sommes entré relativement à la topographie des localités et à leurs climats particuliers nous permettent d’abréger ce que nous aurions à dire de l’insalnhrité des diverses localités.
Les chilfres donnés dans le dernier tableau n’ont pas une valeur absolue. Ils représentent la morbidité nosocomiale, et c’est ici le cas de répéter avec Hirsch : « les hôpitaux n’expriment pas réellement l’état sanitaire des localités où ils sont placés. » C’est surtout vrai lorsqu’il s’agit d’établissement évacuant continuellement leurs malades les uns sur les autres. Gorée est plus salubre que Saint-Louis, malgré le chiffre plus considérable exprimant la morbidité de la première ville. Voici l’énumération de nos possessions françaises du Sénégal dans l’ordre croissant de l’insalubrité :
Gorée est incontestablement le point le plus favorisé. Par
Tol'ocu W'int: mkdicaU': i>u sknkcai,.
son sol, par sa météorologie, par son éloignement de la terre ferme, par son isolement, c’est le véritable sanatorium de notre colonie; sanatorium bien imparfait, si l’on se tient à l’étymologie du mol {sanator, qui guérit). Les individus qui ne quittent jamais l’île sont à l’abri du paludisme. Il est vrai ciue le mouvement maritime qui se fait en rade de cette île l’expose, plus que tout autre point, à l’invasion par la fièvre jaune. Peut-être la côte d’.\rguin olfre-t-clle une localité plus salubre encore que Corée et moins exposée à la fièvre jaune. Mais Arguiu ne jouit de cette supéi iorité que parce que c’est le désert. ^
La presqu'île de Dakar vient immédiatement après Corée.
Les causes de l’insalubrité de la ville naissante de Dakar sont locales. Elles disparaîtront facilement lorsque cette ville sera construite, son sol soumis à un drainage convenable, et sa surface rendue imperméable. Il n’est pas possible de trouver, eu Sénégambie, un point plus favorable pour en faire le centre d’une cité commerciale. Nous partageons l’avis de la commission supérieure instituée pour l’étude des questions relatives à la mise en communication par voie ferrée du Sénégal et de ' l’intérieur du Soudan*. « La position géographique du Cap-Vert, de Dakar, par conséquent, présente au point de vue du climat les caractères d’un maximum de salubrité très remarquable qui en fait le lieu où il est le plus désirable de centraliser les affaires sur la côte occidentale d’Afrique. Non seulement le Cap-Vert estde facile atterrage, la rade de Dakar vaste, de bonne tenue, de profondeur satisfaisante et bien abritée; mais la position avancée de cette pointe africaine en doit faire le lieu naturel de stationnement des paquebots de l’Europe et de l’Amérique du Sud, et de ceux qui d’Europe se rendent à la Cuinéc ou au cap de Bonne-Espérance. C’est donc, à tous égards, une position de premier ordre, dont la France doit être jalouse d'accroître l’importance et les ressources. »
A Dakar, par un heureux concours de circonstances, se li’ouvent réunies, aux conditions les plus favorables sous le rapport commercial, maritime et militaire, les conditions les plus favorables au point de vue de la préservation de la vie des
‘ Yoy, Pifnétralion au Soudan (Séiu'(/al-Nif/cr) in Itevur marilime et cohniale, août 1881.