CHAPITRE X
LA STOMATITE ULCÉREUSE
« La stomati l e ulcéreuse es t une maladie spécifique, con tagieuse et caractérisée analomiquement, à sa période d'étal, par des ulcérations de forme et d'étendue variables, qui peuvent se développer sur tous les points de la cavité buccale, mais qui ont pour siège de prédilection les gencives et la face interne des joues, et qu'accompagnent toujours une salivation abondante, une fétidité extrême de l'haleine et un engorgement prononcé des ganglions sous-maxillaires (Bergeron) (1) ».
Comme cette affection est spéciale aux armées et respecte la population civile, où elle ne s'observe guère que parmi les enfants, on l'a appelée également stomatite du soldat, scorbut des casernes.
A. — Evolution épidémique.
La stomatite ulcéreuse paraît avoir été décrite pour la première fois par Van Swieten, qui l'observa parmi les troupes de Made-Thérèse (2).
Elle s'est montrée à l'état épidémique, en 1793, dans l'armée d'Italie, où son apparition coïncida avec l'immense levée d'hommes qui fut faite en France à cette époque (Desgencttes) (3).
Elle fut signalée l'année suivante par Larrey (4) parmi les corps
(1) Bergeron, art. Stomatite ulcéreuse du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, 1883, 3- série, t. X, p. 167.
(2) Bien que la maladie décrite par Van Swieten se rapproche beaucoup de la stomatite ulcéreuse, elle ofTi'it toutefois cette particularité qu'elle se montrait à la gorge, ce qui est l'exception pour la stomatite des soldats.
(3) Desgenettes, cité par 0z;inam, Maladies épidémigiies, t. IV.
(4) Larrey, Mémoires de chirurgie militaire, t. I.
LA STOMATITE ULCÉREUSE 377
de l armée des Alpes, et en 1807 par le inônie observateur, après la bataille d'Eylaii ; en 1810, elle fut observée par Margarin, dans quelques régiments de notre corps d'occupation en Espagne; enfin, en 1818, dans la légion de la Vendée, à Bourbon-Vendée et à Tours.
De 1818 à 1829, la stomatite ulcéreuse sembla disparaître de l'armée française, mais, dans le courant de cette dernière année, quelques épidémies furent notées à Paris et dans certaines garnisons du midi de la France. Deux furent observées, l'une par Cafifort (1), à l'hôpital militaire de Narbonne, l'autre par Payen et Gourdon (2) à l'hôpital militaire de Toulon.
Ensuite, cette maladie fut signalée à l'état épidémique, en 1831, par Sagot-Davairoux (3) dans la garnison de Rochefort; en 1834, par Léonard (4), dans le So'' de ligne à Toulon ; en 1838, par Malapert (5) dans un bataillon d'infanterie, à Carcassonne.
En 1852 et 18o3, la stomatite ulcéreuse n'avait offert que des cas isolés dans la garnison de Paris ; en 18o4, il y avait eu, à l'hôpital du Roule, 64 malades en traitement, pendant les six derniers mois de l'année. En juin 1853, la maladie revêtit nettement une allure épidémique et occasionna, jusqu'au 31 décembre 1855, 127 entrées dans cet hôpital, après avoir présenté son maximum d'activité en septembre. Une nouvelle explosion eut lieu l'année suivante, vers la lin de juillet 1836 ; mais elle fut légère, et la maladie disparut à la fin d'août.
Pendant les deux années 1834 et 1853, les deux hôpitaux du Val-de-Grâce et du Roule reçurent 368 cas, dont 73 pendant le premier semestre et 293 pendant le second.
La stomatite ulcéreuse apparut également sur différents points du territoire, où elle sévit dans quelques-uns sous forme de petites épidémies, principalement à Lavai et à Bourbon-Vendée.
(1) Caffort {Arc/iives générales de médecine, t. XXVIII).
(2) Payen et Gourdou, Mémoire sur les siomatiles et les r/ingivites affectant vn caractère épidémique et contagieux à l'hôpital militaire de Toulon {Rec. de mémoires de médecine militaire, 1830, l''" série, t. XVIII, p. 129).
(3) Saçot-Davairoux, Thèse de Montpellier, 1832.
(4) Léonard, Note sur une stomatite épidémique {Rec. de mémoires de méd. mil., 1835, Ifo série, t. XXXVIII, p. 296).
(o) Malapert, Considérations hygiéniques sur quelques maladies et particulièrement sur les stomatites occasionnées par l'encombrement des troupes dans les bâtiments (même recueil, 1836, t. XLY, 1" série, p. 260).
En 1859, Bergeron (1) publia une relation très intéressante et très complète de l'épidémie de Paris, à l'aide des nombreuses observations recueillies par lui à l'hôpital militaire du Roule, où il exerçait alors les fonctions de médecin traitant.
Depuis cette époque, plusieurs épidémies du môme genre ont été signalées par nos collègues de l'armée; ainsi, en 1859, à Tliionville, dont l'hôpital militaire reçut en dix-huit jours (du 23 juillet au 10 août) 131 cas de stomatite ulcéreuse ; à Strasbourg, en 1863, parmi les troupes casernées dans le bâtiment désigné sous le nom de Ponts couverts; en juin 1868, sur deux corps de la garnison de Meaux; en 1871-1872, dans la garnison de Bordeaux; la même année dans le dépôt du 59^ de ligne à Auxerre (Feuvrier) (2) ; enfin, en 1873, à Laghouat (Moussu) (3).
La stomatite ulcéreuse a été également décrite par nos confrères de la marine ; nous avons vu que, dès 1831, Sagot-Duvairoux avait observé cette affection dans les régiments d'infanterie de la garnison de Rochefort ; en 1875, Catelan (4) en a recueiUi 400 observations sur un effectif de 1100 hommes, à bord du vaisseau-école des canonniers. Enfin, Mayet en a constaté, en 1879, un certain nombre de cas à bord du Tage, vaisseau-transport destiné à la Nouvelle-Calédonie.
Il résulte d'une enquête faite avec beaucoup de soin par Bergeron que ]a stomatite ulcéreuse, commune dans les armées belge et portugaise comme dans la nôtre, ne serait jamais observée dans les autres armées européennes.
B. — Étiologie.
Pendant longtemps, on a considéré la stomatite ulcéreuse comme une maladie pouvant se développer spontanément dans les casernes aussi bien que dans les orphelinats et les écoles, sous l'influence de conditions hygiéniques défectueuses, déterrai-
(1) Bergeron, De la Stomatite ulcéreuse des soldats et de son identité avec la stomatite ulcéro-membraneuse des enfants [Recueil de mémoires de méd. mil., 18S9, 2" série, t. XXII, p. 51).
(2) Feuvrier [Rec. de mémoires de méd. mil., 3^ série, 187S, t. XXIX).
(3) Moussu, Epidémie de stomatite ulcéreuse observé à Laghouat en 1873, travail manuscrit.
(4) Catelan [Arcli. de méd. navale, 1877).
LA STOMATITE ULCÉREUSE 379
nant chez le militaire comme chez l'enfant une certaine dépression de l'organisme et représentées principalement par le défaut d'aération et l'encomhrement. C'est Bergeron qui, le premier, reconnut, en 1859,1a spécificité et la contagiosité de cette affection.
Plus tard, on acherchéà ia rattacher à une origine microbienne. Bergeron et Netter ont découvert, sur les produits provenant des ulcérations buccales, des filaments llexueux analogues aux spirilles décrits par Obermeier dans le typhus à rechutes et c[u'on soupçonna être les agents producteurs de la maladie. Mais toutes les tentatives d'inoculation demeurèrent infructueuses (1).
Bien qu'on ne connaisse pas encore le parasite qui produit la stomatite ulcéreuse, la plupart des médecins s'accordent aujourd'hui pour la considérer comme spécifique et contagieuse.
Tous se préoccupent d'isoler les malades atteints de cette aiTection, et de faire disparaître les causes qui paraissent agir sur sa propagation, et dont la première était représentée jadis par la communauté des gamelles et des bidons dont les hommes faisaient usage.
Les faits recueillis dans l'armée nt, en effet, très favorables à la transmissibilité de la maladie; . ous nous contenterons de mentionner les suivants :
Un détachement du 3" bataillon du oo" de ligne, atteint de stomatite pendant la traversée de Bône à Marseille, arrive à Aix, où il est en rapport avec les deux autres bataillons du môme régiment. Ceux-ci offrent, au bout de peu de temps, de nombreux cas de la môme afi"ection.
Moussu (2) a observé, pendant l'épidémie de stomatite ulcéreuse à laquelle il assista à Laghouat, au printemps de 1872, des faits nombreux, qui démontrent d'une façon indéniable la transmissibilité de cette affection, par l'usage commun, parmi les hommes de certains objets (pipes, bidons).
Ozanam avait cité des cas de transmission de la stomatite
(1) Voy. Decroizilles, TraiLé de pcUholoqie et. de clinique /«/««^/Zes, Paris, 1891, p. 96.
(2) Moussu (cité par Bergeron), art. Stomatite ulcéreuse, p. 204.
ulcéreuse, des soldats aux habitants de la localité occupée par les troupes.
Un autre fait, qui paraît favorable à la contagiosité de cette affection, c'est qu'une fois développée dans un corps de troupes, elle s'y montre habituellement très tenace, et y persiste souvent, bien que celui-ci ait changé de garnison ; c'est ainsi qu'un régiment, le 12° d'infanterie, qui occupait en 1871 le camp du Pont-du-Château (Puy-de-Dôme), et qui avait présenté, en juillet, de nombreux cas de stomatite ulcéreuse, transporta la maladie à Riom, puis de Riom à Marseille et enfin à Avignon, où, en 1872, de nombreuses entrées à l'hôpital furent occasionnées par elle (Moussu).
Voilà pourquoi la plupart des médecins (Feuvrier, L. Colin, Bergeron, Moussu) se déclarent partisans de la transmissibilité de la stomatite ulcéreuse.
Quelques-uns, cependant, rapportent la maladie à l'action de causes banales (froid humide, évolution dentaire difficile, mauvais état des dents, abus du tabac, etc.), surtout à l'encombrement dans les casernes [(J. Périer (1), A. Laveran (2)], et à l'action dépressive exercée sur le jeune soldat par les conditions générales de la vie militaire (Chauffard) (3).
Ces dernières conditions doivent certainement être prises en considération, toutes les fois qu'une épidémie de stomatite fait explosion dans un corps de troupes.
Relativement au rôle à attribuer aux agents météoriques sur l'apparition de la maladie, il est un fait certain, c'est qu'alors que des cas isolés de stomatite ulcéreuse s'observent dans les garnisons à toutes les époques de l'année, c'est principalement dans la période comprise entre avril et décembre que ces épidémies surviennent, et surtout par les temps chauds et humides.
Quoiqu'il en soit, nous nous rangeons à l'opinion défendue par Bergeron : « Quiconque, dit cet auteur, qui étudiera de près la stomatite ulcéreuse, et surtout l'observera à l'état épidémique, sera invinciblement amené à reconnaître qu'elle est contagieuse,
(1) Périer, Observations sur les maladies des armées par Prinç/le. Eludes complémentaires et critiques. Paris, 1833.
(2) A. Laveran, Traité des maladies des armées., 1875.
(3) Chauffard, Gaz. hebd., 1859.
LA STOMATITE ULCÉREUSE 381
et que certaines conditions météoriques favorisent son expansion épiclémique, sans être pour rien dans le caractère spécial qu elle tient de son principe spécifique. »