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Les troupes de l'Algérie et de la Tunisie fournissent généralement, à effectif égal, une mortalité diplitéritique plus considérable que les troupes de l'intérieur.
Comme toutes les maladies infectieuses, la diplitérite frappe de préférence les jeunes soldats, qui sont trois fois plus atteints que les autres. Elle est plus rare parmi les sous-officiers et surtout les officiers que parmi les soldats.
Pendant l'épidémie de diphtérie qui sévit en 1887-88 sur le IT chasseurs à Rouen, les militaires qui avaient moins d'un an de service ont été frappés dans la proportion de 19,6 pom' 100, alors que les autres soldats n'ont présenté qu'une morbidité de 8,3 pour 100.
On a remarqué que les armes montées étaient atteintes par la maladie dans une proportion beaucoup plus forte que les armes non montées (11,9 pour 1000 hommes parmi les premières ; 6,8 pour 1000 hommes parmi les secondes, en 1888 ; 12 pour 1000 parmi les premières, 7,3 poui- 1000 parmi les secondes, en 1890). Ce fait semble donner un certain fondement à l'idée émise par Teissier (1) que les fumiers souillés par les oiseaux de basse-
(1) Teissier, Étiolofjie de la diphlérile {Comptes rendus de l'Académie des sciences, 6 juin 1887).
cour constitueraien t d'excellents milieux de culture pour le germe diphtéritique (1).
L'angine diphtéritique est surtout fréquente pendant le premier trimestre de l'année et atteint son maximum au printemps (en février) ; ensuite, elle diminue graduellement pendant l'été et l'automne, pour offrir son minimum en octobre et novembre ; à partir de cette époque, elle augmente de fréquence. (Voy. tracé XVII.)
Tracé XVII. — Morbidité mensuelle par diphtérite en 1890.
Cette évolution de la diphtérie n'est point spéciale aux soldats, car on l'observe également dans la population civile, comme l'indique le nombre des admissions pour cette maladie dans les hôpitaux civils de Paris pendant chaque mois de l'année 1890 :
Janvier 148 Avril 221
Février 212 Mai 240
Mars 236 Juin 178
(1) La statistique médicale de l'armée pour 1889 n'a pas confirmé cette opinion, puisque la morbidité diphtéritique a été, pendant cette année, représentée seulement par 7,6 pour les armes montées, alors qu'elle a atteint 8,7 sur 1000 dans les armes non montées. 11 y a, cependant, lieu de remarquer que c'est parmi les armes montées qu'ont sévi surtout les épidémies de diphtérie, l'infanterie ayant fourni plutôt des cas sporadiques.
LA DIPHTÉRITE
Juillet. . .
Août. . . .
Septembre
Octobre. .
Novembre Décembre.
B. — Évolution épidémique dans les milieux militaires.
On sait qu'actuellement il ne se passe guère d'année où l'angine diplitéritique ne se manifeste à l'état épidémique dans certaines garnisons de France et d'Algérie et n'y révèle sa présence par une série de cas plus ou moins nombreux, mais généralement localisés à un casernement, quelquefois môme à un pavillon de caserne. Avant 1862, bien que, comme nous l'avons vu, cette maladie ait été assez rare dans les garnisons, elle avait été observée en 1840, à Nantes, et en 183-4, à Avignon (1), où, sur un elTectif moyen de 1686 hommes, le 75° de ligne, caserné dans le château des Papes, avait présenté 200 cas et 12 décès, alors que la population civile avait été complètement indemne. Nous signalerons également l'épidémie qui, en 1839, l'égna dans la garnison de Paris, où elle coïncida avec de nombreux cas de rougeole.
C'est surtout à partir de 1872 qu'ont été signalées dans notre armée un certain nombre d'épidémies d'angines diphtéritiques.
Un fait remarquable à noter dans toutes ces épidémies, c'est que l'apparition de la maladie a presque toujours été précédée ou accompagnée d'angines simples ou catarrhales. Cette remarque a été faite par Bailly,' dans l'épidémie qui éclata, en 1880, au 11" régiment de chasseurs, à Saint-Germain-en-Laye (8 angines diphtéritiques et 13 angines simples) ; par Eude (2) dans une épidémie analogue, survenue en 1881, au 10° bataillon de chasseurs à pied à Saint-Dié; par Maljean (3), en 1882, dans l'épidémie si meurtrière qui sévit pendant les mois de novembre et de décembre sur la garnison de la Goulette, et dans laquelle sur 68 hommes atteints par la maladie, 22 succombèrent; par
(1) Lespiau, Relation d'une épidémie de diphtérite sur le 75° de ligne à Avignon {Recueil de méd. milil., 2- série, ISji, t. XIII, p. 19).
(2) Eude, la Diphtérie au 10<= bataillon de chasseurs à pied [Recueil de méd. milit., m-2, 3e série, t. XXXVIII, p. :i63).
(3) Maljeau, Relation d'une épidémie de diphtérite à Tunis (Ach. deméd. mitit., 1882, 1. m, p. 193).
Sifflet (1), dans l'épidémie observée par ce médecin au 85'' de ligne, à Cosne, pendant l'hiver 1884-1883, et dans laquelle, sur 102 cas d'angine, 14 seulement s'accompagnèrent de la production de fausses membranes.
En 1883-84, la diphtérite sévit dans le Gouvernement de Paris, principalement à l'Ecole militaire et au Gros-Caillou (A. Laveran) (2).
En 1884, de petites épidémies diphtéritiques furent observées dans les garnisons de Dijon, d'Angouleme, d'Amiens, de Fontainebleau, etc.
Enfin, la statistique médicale de l'année signale des épidémies semblables : en 1886, dans le 15' régiment de chasseurs à Fontainebleau (8 cas et 2 décès); en 1886, dans le 3' dragons ùNantes (40 cas et 3 décès) ; en 1888, dansle 12" chasseurs à cheval à Rouen (75 entrées aux hôpitaux et 2 décès), et dans le. 17^ dragons à Libourne (18 cas et 2 décès) ; en 1889, dans le 68'= de ligne à Issoudun (59 cas et 2 décès), et dans les garnisons de Grenoble (79 cas et 8 décès), de Briançon (24 cas et 6 décès), et de Lyon (27 cas et 4 décès); en 1890, à Melun (39 cas, 1 décès); à Tours, dans le 2o« dragons (150 cas. d'angine et 2 décès) ;auPuy (24 cas, 4 décès); à Grenoble (26 cas, 1 décès); à Gap (19 cas, 1 décès).
L. Colin (3) attribue cette progression ininterrompue de la diphtérite dans notre armée : 1° au peu de tendance de cette affection à l'expansion épidémique ; 2" à la facilité avec laquelle elle récidive, en sorte que les explosions successives de la maladie n'épuisent nullement les aptitudes morbides des populations envahies et ne créent point d'obstacle à ses apparitions ultérieures.
Les épidémies de diphtérie ont lieu généralement pendant la saison hivernale (4); cependant quelques-unes ont été observées pendant la saison chaude; telle est l'épidémie survenue au 8== dragons, à Lunéville, au mois de juillet 1875, c'est-à-dire au
(1) Sifflet, Rapport d'inspection médicale, 1884-1885. Documents inédits du Comité de Santé, reproduits par Kelsch [Maladies catarrhales, p. 192).
(2) A. Laveran, De la Diphie'rie dans l'armée. Relation d'une petite épidémie de diphtérite observée à l'Jiôpital du Gros-Caillou en 1883-84 (Arc/i. de niédmilit., 1884, t. IV, p. 221).
(3) L. Colin, Traité des maladies épidémiques, p. 672.
(4) Voy. Fropo, Note sur la diphtérie {Recueil de méd. milit., t. XVII, p. 309.)
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moment des plus forles chaleurs de l'année et qui a été décrite par Gzernicki (d).
Quand l'angine diphtérilique se manifeste dans l'armée sous forme d'épidémie, la maladie est généralement précédée ou accompagnée de l'apparition d'un certain nombre d'angines bénignes [angines tonsillaires, prUlacées, herpétiques), qui guérissent au bout de quelques jours; celles-ci proviennent ordinairement du même local, de la môme compagnie ou du môme escadron. Au bout de quelque temps surviennent des cas un peu plus graves ; l'inflammation de l'isthme du gosier est vive et s'accompagne de fièvre et de céphalalgie ; des fausses membranes minces, d'un blanc bleuâtre, apparaissent sur les amygdales ; dans quelques cas, ces fausses membranes sont épaisses, étendues, adhérentes, et offrent une extension marquée à toute la muqueuse pharyngée. Il y a du gonflement des ganglions cervicaux; l'angine diphtérilique est reconnue, et quelques cas mortels viennent conflrmer le diagnostic.
Quelquefois, comme Philippi l'a observé en 1889, dans un bataillon d'artillerie de forteresse en garnison à Reims, alors qu'il survient un nombre considérable d'angines pultacées avec dépôts couenneux sur les amygdales, la luette, les piliers, et accompagnées de symptômes généraux excessivement graves (fièvre intense, adynamie, douleur musculaire), aucun de ces cas n'évolue en diphtérie; d'autres fois, la maladie ne se révèle chez certains malades, considérés comme atteints simplement d'angine pultacée, qu'après la guérison, alors qu'on voit survenir chez ces malades des paralysies qu'on ne peut rapporter qu'à la diphtérie.
Cette coïncidence de ces différentes formes d'angines, les unes bénignes, les autres malignes, dans la même épidémie, a amené quelques observateurs à considérer les unes et les autres comme des degrés plus ou moins marqués de la môme affection.
« Semblables aux fièvres gastriques, avant-coureurs de la fièvre typhoïde, dit Kelsch, ces angines s'élèvent par degré à la diphtérie confirmée et imposent ici comme là la pensée que tous les
(1) Czernicki, Relation d'une épidémie d'angines dipliléritiques (Recueil de méd. milit., 1875, t. XXXI, p. 59).
cas forment une seule et même épidémie, se rapportant à la même maladie dont l'agent spécifique se renforce peu à peu par des passages successifs. »
Indépendamment de l'association si fréquente des deux formes morbides [angine catarrhale et angine diphtéritique)^ dans la plupart des épidémies, cet auteur invoque à l'appui de son opinion les considérations suivantes :
Les angines catarrhales et couenneuses sont susceptibles des mômes complications.
Les angines catarrhales sont transmissibles comme les angines diphtériliques.
Un malade, atteint d'angine membraneuse, peut communiquer une angine simple, et réciproquement.
Kelsch reconnaît pourtant qu'il y a des angines qui relèvent de causes propres, souvent inhérentes à l'individu lui-même; telles seraient, suivant lui, les angines phlegmoneuses, dont le développement, tout en étant lié indirectement à l'influence du froid, dépendi'ait, comme les autres angines infectieuses, de l'action morbide exercée par certains microbes.
On remarque souvent un in tervalle de dix à quinze jours entre l'atteinte successive des compagnies ou des escradrons du régiment frappé par la maladie, comme si le contage avait besoin d'un certain temps d'incubation avant de se développer dans le milieu où il est importé; dans la même compagnie, sur les hommes placés dans des conditions identiques d'aération, de travail, d'alimentation, l'épidémie n'atteint les individus qu'avec une extrême lenteur, ce qui tend à démontrer la faible tendance d'expansion du contage.
Il y a toujours une partie limitée du régiment qui est plus frappée que les autres; souvent, les compagnies privilégiées semblent devoir leur préservation à ce qu'elles se trouvent dans de meilleures conditions hygiéniques, au point de vue du casernement et de leurs occupations professionnelles. Dans l'épidémie observée au 3'= dragons, à Lunéville, par Czernicki, tous les malades appartenaient à un seul escadron et provenaient seulement de deux chambrées.
La diphtérite, une fois éclose dans une caserne, se propage
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labituellement cl'im bâtiment à un autre, si bien que cliacun l'eux parait avoir son épidémie particulière; c'est ce qui a été )bservé notamment par André, à la caserne Richepanse, à Rouen, en 1887-88.
Quelquefois la maladie offre une gravité plus grande dans cer- ;aine chambrée, et l'on reconnaît que c'est précisément ce local jui est le plus facilement accessible à toutes les maladies infectieuses.
Il n'est pas rare de voir dans la môme chambrée un soldat couché assez loin du lit occupé par le dernier diphtéritique, atteint par la maladie, alors que les lits voisins sont épargnés.
Malgré les communications constantes qui peuvent exister entre les divers locaux d'une môme caserne, la diphtérie offre peu de tendance à passer d'une chambre à l'autre. C'est exceptionnellement que cette maladie se dissémine dans la totalité du casernement, comme Eude l'a observé à Saint-Dié, où. 19 cas l'angine couenneuse, traités par lui, provenaient de quinze chambrées différentes. Il est vrai que la maladie régnait en môme temps dans la population civile.
Les soldats paraissent, dans chaque garnison, d'autant plus Bxposés à cette affection que la population civile du quartier oii ils 5ont casernés est plus accessible à la maladie. Les épidémies jui ont sévi en 1886 sur le 13^ régiment de chasseurs à Fontainebleau, en 1887 sur le 3= dragons à Nantes, en 1888 sur le 13^ chasseurs à cheval à Rouen, en 1889 dans les principales garlisons du XIV corps d'armée (Grenoble, Lyon, Rriançon), ont coïncidé avec des épidémies tout à fait semblables survenues :lans la population civile.
En général, la transmission de la maladie de la population civile à l'armée a lieu très lentement, ce qui tient probablement à la faible diffusibilité du coulage diphtéritique. Alors que la liphtérie régnait depuis le mois de novembre 1880 parmi les liabitants de Saint-Dié, le baraquement, occupé par le 10" bataillon de chasseurs à pied, caserné pourtant à proximité du loyer principal de l'épidémie, ne fut atteint que deux mois après, c'est-à-dire dans les premiers jours de janvier 1881 (Eude).
Dans quelques épidémies localisées à certaines casernes, il a
Marvaud. 27
été possible de déterminer nettement l'importation de la maladie de la population civile dans l'armée. A Tarbes, en juin 1888, un artilleur fut enlevé en quarante-huit heures par la diphtérie, après avoir visité un enfant mort du croup dans le voisinage de la caserne.
D'autres fois, la diphtérie a été importée d'une ville de garnison plus ou moins éloignée, par un régiment atteint de la maladie dans son ancienne résidence. Le 4" zouaves, venu en 1884 d'Alger à Tunis, après avoir présenté dans la première localité des cas de diphtérie, ayant occupé la môme caserne que deux bataillons du 115" de ligne, transmit cette maladie à ces deux bataillons jusqu'alors indemnes.
Enfin, certaines épidémies ont été causées par l'importation de la maladie d'une localité voisine par des militaires isolés. Nous citerons, par exemple, les cas suivants :
En 1888, à Foix, deux hommes du 59" de hgne, voisins de lit, succombèrent à la diphtérie, alors que cette maladie n'existait pas en ville ; mais une enquête démontra que le germe morbide fut très probablement apporté d'un village voisin, où sévissait une épidémie diphtéritique, et où les hommes du régiment allaient en promenade.
En 1889, à Bellac, où la diphtérie est inconnue, un engagé volontaire fut atteint d'angine couenneuse trois jours après son arrivée au régiment et transmit son affection à deux de ses camarades, qui présentèrent comme lui des fausses membranes et des engorgements ganglionnaires volumineux.
Quelquefois, il est impossible de découvrir le point de départ de la maladie, et celle-ci paraît se développer spontanément. L. Colin, dans un cas analogue, a cru devoir attribuer un rôle prédominant à l'encombrement et à l'infection nosocomiale,pour expliquer l'épidémie qu'il observa en 1839, au Val-de-Grâce, parmi les nombreux malades revenant de l'armée d'Italie.
Il nous paraît plus conforme aux idées modernes d'admettre que le germe morbide restelatent et sommeille jusqu'au moment où il se développe sous l'influence de causes adjuvantes, dont les principales sont représentées par l'affaiblissement de l'organisme, l'anémie profonde, le surmenage, etc., conditions qui pa-
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raissent suffisantes pour produire une activité nouvelle des germes légués par une épidémie antérieure et demeurés assoupis pendant un certain temps.
Telle est l'explication donnée par Czernicki pour rendre compte de l'épidémie diphtéritique qui atteignit le dragons à Lunéville, en 1885. Ce régiment était logé dans la caserne du Château, qui, en 1870, pendant l'occupation allemande, avait servi d'hôpital teniporaire. Notre distingué collègue se demande si les germes, déposés alors par les malades atteints de diphtérie, n'ont pas pu sommeiller pendant quelques années, pour se rçveiller sous l'influence de conditions atmosphérique ou saisonnières favorables à leur éclosion.