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CHAPITRE XIV

LES ICTÈRES

On sait qu'on désigne sous le nom A' ictère un état pathologique caractérisé par une coloration jaune plus ou moins accusée de la peau et des conjonctives, ainsi que des principales sécrétions et particulièrement de l'urine, coloration due à lïmprégnation par le pigment biliaire des humeurs et des tissus.

On doit donc considérer cet état non comme une maladie, mais plutôt comme un symptôme subordonné aux lésions qui lui donnent naissance. L'ictère survient, en effet, toutes les fois qu'il se produit une gêne ou même un obstacle àl'écoulement de la bile par ses voies naturelles (occlusion des conduits biliaires occasionnée par des calculs, des entozoaires, des tumeurs, etc.). On le voit apparaître également et encore plus souvent dans l'armée, quand se produit une inflammation catarrhale des conduits biliaires, inflammation qui est généralement consécutive à une gastro-duodénite et qui s'accompagne probablement de l'accumulation dans ces conduits, de mucus formant un véritable bouchon obturateur. En même temps que cette inflammation catarrhale surviennent de la congestion hépatique, de la polycholie, ou plutôt certaines modifications chimiques de la bile, avec excès de matière colorante {ictère pleiochromique do Stadelmann), qui seraient sous la dépendance de diverses conditions étiologiques, météoriques (refroidissement, humidité, changement de saison) ou hygiéniques (usage immodéré des boissons alcooliques, ingestion d'aliments indigestes).

L'ictère peut se manifester également consécutivement à certaines altérations duparenchyme hépatique (congestions active et passive) et est attribué, dans ces cas, à la compression des canalicules biliaires par les vaisseaux sanguins hypérémiés. Il \

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constitue ainsi un symptôme assez fréquent dans les maladies du foie.

Enfin, il survient fréquemment sous l'influence des altérations subies parle liquide sanguin, par l'introduction dans ce liquide de certains agents infectieux ou toxiques. Bien que dans ces cas son mécanisme paraisse plus complexe et plus obscur, cependant il résulte des recherches les plus récentes que cet ictère, tout en ayant une origine bématique, doit être considéré comme hépatique. C'est, en efl'et, en agissant sur le foie, soit directement par eux-mêmes, soit par l'altération du sang, que les agents infectieux ou toxiques (poisons minéraux ou végétaux) peuvent engendrer l'ictère. Telle est l'explication donnée actuellement, pour faire comprendre la fréquence de ce symptôme dans un grand nombre de maladies infectieuses, et principalement dans le paludisme, la fièvre ti/phoïde, la pneumonie, etc.

Pour certains auteurs, cet ictère infectieux constituerait même une véritable entité morbide, tout à fait spéciale et distincte des autres maladies infectieuses et dont le degré le plus élevé serait représenté par Y ictère grave.

Ainsi, suivant les doctrines modernes, il y aurait lieu de considérer deux sortes d'ictères, qui dilTéreraient complètement au point de vue de leur étiologie et de leur nalure :

1° Llctère simple, catarriial ou idiopathique, survenant sous l'influence de causes banales, météoriques, hygiéniques et saisonnières ;

2° Victère infectieux, résultant de Faction pathogène exercée sur l'économie par certains agents infectieux ou toxiques et dont le type le plus complet serait constitué par Xictère grave.

Telle est la doctrine, qui a été suivie dans la nomenclature adoptée dans la statistique médicale de Tarmée, et où Ton voit figurer deux sortes d'ictères : l'ictère simple ou catarrhal et Xictère grave; les autres ictères, considérés comme des complications des différentes maladies {fièvres palustres, fièvre typhoïde, scarlatine, pneumonie, maladies du foie), étant englobés naturellement dans chacun des groupes où figurent ces maladies.

Il est certain que la première qualification est appliquée à tort

à un grand nombre d'ictères, qui, en réalité, sont de nature infectieuse ; et ce qai le prouve, c'est l'évolution annuelle indiquée par la s tatistique pour ces états morbides. En effet, c'est pendant l'hiver (et non au printemps et en automne) principalement en novembre, c'est-à-dire au moment de l'arrivée des recrues dans les garnisons, que ces ictères offrent leur maximum defréquence; puis ils décroissent notablement pendant le printemps et pendant l'été. Cette évolution se rapproche beaucoup de celle de la plupart des maladies infectieuses.

De plus, on constate que l'ictère atteint de préférence les simples soldats et surtout ceux qui ont moins d'une année de service; à ce point de vue, il offre une nouvelle analogie avec les maladies spécifiques.

Proportion des cas d'ictères dans V armée pour i 000 :

Sous-officiers

Soldats ayant plus d'un an de service . Soldats ayant moins d'un an de service

A. — Fréquence dans l'armée.

Les ictères sont communs parmi les soldats; ils ont nécessité, en 1888, dans notre armée, 346 entrées à l'infirmerie et 344 à l'hôpital: total, 690, correspondant à une morbidité de 1,4 pour 1000 hommes.

En 1889 et en 1890, cette affection a augmenté de fréquence dans nos garnisons, où elle a déterminé une morbidité de %1 et de 2,1 pour 1000 hommes. Elle paraît encore plus commune dans l'armée allemande, où pendant une période de quatre ans (1874-78), elle s'est traduite annuellement par une morbidité de 3,2 pour 1000 hommes.

Il faut remarquer que sur les 1435 cas d'ictères, relevés en 1889 dans notre armée, l'Algérie et la Tunisie en fournissent à elles seules S60, soit plus du tiers, qui ne sauraient être assimilés entièrement, au double point de vue étiologique et clinique,

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dans ce milieu spécial, à la même maladie observée en France. La grande part, revenant à l'ictère algérien, dans le groupe entier, influence donc le mouvement saisonnier de la maladie, au point de le faire presque coïncider avec celui du paludisme (1).

L'ictère catarrhal est toujours bénin et ne détermine aucun décès.

L'ictère grave figure seul parmi les causes de mortalité sur la statistique médicale de l'armée. Pendant la période 1887-90, cette affection est indiquée comme ayant occasionné dans notre armée 8 décès en 1887, 4 en 1888, 7 en 1889 et o en 1890. Total : 24 décès, sur lesquels 11 seulement reviennent aux troupes de l'intérieur, les 13 autres étant survenus parmi les troupes de l'Algérie et de la Tunisie.

Nous nous contenterons de signaler dans l'armée l'apparition de cas sporadiques d'ictères bénins, dont la nature n'est nullement infectieuse ; tels sont Victère émotif, qui atteint certains sujets à la suite d'une vive émotion morale ; Victère consécutif à des empoisonnements (par le phospbore, par exemple) ; Victère syphilitique, consécutif à certaines lésions hépatiques (hépatite scléro-gommeuse tertiaire).

Nous aurons principalement en vue dans cette étude les ictères infectieux et épidémiques, si communs dans nos garnisons de France et d'Algérie et dont la gravité dépend de deux facteurs associés en proportion variable : degré d'' altération de la cellule hépatique, taux de la perméabilité rénale.

Les ictères infectieux bénins sont ceux où la perméabilité rénale reste conservée, en même temps que subsistent au moins partiellement ou même sont exaltées les fonctions chimiques de la glande hépatique.

Les ictères graves sont ceux où la cellule hépatique perd plus ou moins rapidement sa structure normale, ainsi que ses aptitudes fonctionnelles, en même temps que le filtre rénal devient insuffisant (2).

(1) Voy. Statistique méd. de l'armée en 1889, p. 112.

(ii) Voy. A. Chaulfard, Traité de médecine de Charcot et Bouchard, 1892, t. III, p. 742.

Il n'existe donc entre les ictères bénins et graves qu'une question de degré, et le pronostic seul sépare ces deux formes morbides.

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