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B. ÉVOLUTION ÉPIDÉMIQUE DANS LES MILIEUX MILITAIRES

Les épidémies d'ictère dans l'année se localisent généralement à certaines casernes et môme à certaines chambrées.

Dans la plupart de ces épidémies, la maladie offre mie bénignité remarquable, et ses caractères se rapprochent beaucoup de ceux de l'ictère simple ou catarrhal. On ne constate aucun décès.

Nous citerons comme exemples de ces épidémies bénignes celles qui ont été observées par Michel Lévy (1) en 1835 au 'l" de ligne, et par Martin (2) en 1859 parmi les troupes françaises qui opéraient en Lombardie. Telle est également cette petite épidémie qui, en mars et avril 1885, frappa le l'^'' régiment de hussards, à Marseille, et qui fut remarquable par sa localisation à deux escadrons de ce régiment, alors que les autres escadrons restèrent complètement indemnes.

Quant à l'épidémie observée par Rizet (3) dans la garnison de la citadelle d'Arras en 1865, cet observateur put la rattacher nettement aux émanations répandues par des boues provenant du curage d'un fossé ; l'opération avait eu lieu à la fin de 1864; en février 1865, 17 cas d'ictère survinrent parmi les soldats du génie, casernés dans un bâtiment parallèle à la pièce d'eau récurée. Quelque temps après, 9 cas d'ictère furent signalés dans la population civile, habitant dans le voisinage du ruisseau qui alimentait le fossé.

L'année suivante, le curage du fossé fut repi'is ; 6 nouveaux cas d'ictère se développèrent dans le bâtiment qui avait été atteint précédemment; un des huit ouvriers employés à enlever les immondices dans une partie du ruisseau fut atteint d'ictère ; un officier paya également son tribut à la maladie, après avoir

(1) M. Lévy, Epidémie d'ictères simples sw le ll^ de ligne (Rec. de mém. de méd.milit., 1835, t. XXXVIIl).

(2) Martin, Remarques sur L'épidémie d'ici'ere essentiel, observée à Pavie en 1859 dans la 3<^ division de l'armée [Rec. de mém. de méd. niilit., 1860).

(3) Rizet, Epidémie d'ictères simples produite par le curage d'un fossé dans la citadelle d'Arras [Mém. méd. mitit., 1867).

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assisté à ces travaux. Des épidémies analogues ont été signalées dans l'armée allemande par Frolich, en 1873 à Neufbrisacli (17 cas), en 1877 à Soultz (16 cas), et en 1879 à Berlin (55 cas).

Eude (1) a observé dans le 10° bataillon de chasseurs à pied, à Saint-Dié, en cinq mois (d'avril en août 1880) 11 cas d'ictères, dont 17 furent traités à l'hôpital et o, plus légers, restèrent en traitement à l'infirmerie. La terminaison fut toujours favorable. Cet auteur n'attribua qu'un rôle secondaire aux conditions météorologiques (chaleur, refroidissement) et hygiéniques (fatigues) auxquelles avaient été soumises les troupes ; la maladie lui parut surtout causée par les émanations telluriques, occasionnées par les remuements du sol, nécessités par la transformation d'une baraque en bois en baraque en maçonnerie et par la construction d'un égout. On avait été obligé de pratiquer uu trou de 4 à 5 mètres de diamètre, sur l",oO de profondeur, creusé dans un sol d'alluvions, à proximité des baraques et dans l'intérieur môme du casernement et où étaient reçues les eaux ménagères et pluviales; il en était résulté une véritable mare, d'où se dégageaient des émanations fétides et nauséabondes.

En 1883, plusieurs autres petites épidémies d'ictères bénins ont été signalées sur différents points du territoire, à Belfort, Bourges, Angers, Chartres, Reims ; en 1883, plusieurs cas d'ictère simple furent observés à la caserne de la Nouvelle-France, à Paris, en môme temps qu'une épidémie de fièvre typhoïde, et furent rattachés à l'altération de l'eau consommée par les troupes. Il y eut 83 cas et 1 décès.

La môme année, des cas analogues survinrent dans la garnison d'Epernay (VP corps d'armée), où la maladie fut attribuée aux poussières répandues par la mise à jour d'effets d'équipement, au magasin depuis un an ; à Morlaix (XP corps), à Brives (XIP corps), à Marseille et à Nîmes (XV^ corps), enfin à Lodève (XVP corps).

En 1886, une épidémie du môme genre fut observée au 10® bataiUon de chasseurs à Saint-Dié, dans un casernement déjà visité par l'ictère en 1880. Cette épidémie se limita nettement à deux

(1) Eude, Considéra Lions cliniques et étiologiques sur une série de cas d'ictères [Arch. de méd. milil., 1883, t. I, p. 3S).

baraques et à deux compagnies, dont l'une présenta dix malades, l'autre un seul. Or, on constata sous le plancher, à l'entrée des chambres de ces compagnies, un amas de détritus de toutes sortes, imprégné d'une humidité constante et reposant sur une couche de terre également humide, qui répandit d'ailleurs,'sous l'influence des premières chaleurs, une odeur fort incommode (Eudes).

En 1887, deux épidémies d'icLère bénin furent notées, l'one au 10'' régiment de hussards à Nancy, l'autre au 4° de ligne à Auxerre. En 1888, deux épidémies analogues sévirent, l'une au 33* d'artillerie à Vannes, l'autre au 26" bataillon de chasseurs à pied, à Saint-Mihiel.

En 1889, un grand nombre de cas d'ictères ont été constatés : à Sentis, au quartier de cavalerie du 9'= régiment de cuirassiers, tous localisés dans le bâtiment B, antérieurement éprouvé par la môme maladie en 1883 et qui furent rattachés à la présence d'un cloaque, situé dans le voisinage et où séjournaient l'urine et les eaux sales (D'Arras) ; à la Trinité-Saiiit- Victor, à quelques kilomètres de Nice, sur deux batteries du 19^ d'artillerie, qui, pendant la période d'occupation de ce village, consommèrent de l'eau suspecte, provenant de citernes mal nettoyées et de puils à découvert très mal protégés contre les infiltrations.

Dans tous ces cas, le rôle de l'infection paraît d'autant plus net que la maladie est restée localisée au groupe militaire exposé à son influence.

D'autres fois, ces épidémies offrent des caractères beaucoup plus sérieux; les malades présentent un ensemble de symptômes (état typhoïde, hyperthermie, etc.), qui constituent des complications graves et même mortelles et qui rappellent ces ictères infectieux, observés par Pringle, par Monro à Gibraltar, par Thionde la Chaume en Corse, par Bonnafont à Perpignan et plus récemment par plusieurs médecins, dans quelques garnisons françaises et européennes. Nous rappellerons les principales :

Dans l'épidémie de Civita-Vecchia, en 1861, décrite par Fritcli dit Lang (1), 47 hommes furent atteints et 4 succombèrent.

(1) Fritcli dit Lang, Epidémie d'ictères dans la garnison de Civita-Vecchia {Thèse de Strasbourg, 1861).

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La maladie offrit les symptômes suivants : la fièvre débutait assez brusquement, les malades accusaient de la céphalalgie, des douleurs dans les membres ; souvent ils étaient pris de vomissements bilieux ; des hémorragies se produisaient, soit à la peau, soit à la surface des muqueuses ; enfin, l'ictère apparaissait, pâle ou très foncé, et il amenait à sa suite les symptômes qui lui font habituellement cortège : coloration des urines, ralentissement du pouls, constipation, érythèmes cutanés, épistaxis très abondantes. Les malades succombaient dans un état ataxo-adynamique très marque ; dans une autopsie, le foie fut trouvé pâle, couleur feuille morte; foncé et congestionné dans une autre (A. Laveran).

L'épidémie observée par Carville (1) en 1864, à la maison centrale de Gaillon, commença au mois de mai et dura cinq mois. Elle frappa 47 détenus, dont 11 succombèrent. La maladie présenta deux périodes : la première fut caractérisée par un frisson initial, de la céphalalgie, de l'abattement et de fanorexie avec accélération légère du pouls et apyrexie ; urines diminuées de quantité, chargées de pigment biliaire ; nausées, vomissements, diarrhée, constipation, insomnie. Cette période durait six jours en moyenne. Pendant la seconde période, on observa des vomissements, des hémorragies, puis de la somnolence et du délij-e. Les lésions suivantes furent relevées par l'autopsie : rate hypertrophiée et très ramollie; pas d'altération ou altération légère (pointillé rouge très fln) du foie ; ecchymoses sur la muqueuse digestive ; cerveau congestionné dans trois cas, dont un avec hémorragie méningée.

On peut rapprocher de l'épidémie précéden te celle qui fut constatée par Worms (2) sur les troupes de la garnison de Saint-Cloud, en mai 1865, et qui resta localisée à un bataillon du 1"' régiment de grenadiers de la garde et à une compagnie d'artillerie. Elle frappa 49 hommes, dont 18 faiblement, 23 gravement, 8 très gravement ; il n'y eut pas de décès. Elle fut caractérisée par les symptômes suivants : « Unicité du frisson initial, vomissements

(1) Carville, De l'Ictère grave épidcmiqiie [Archives rjénér. de mcd., 1864).

(2) J. Worms, Relation sur la maladie icférique, qui a régné ci Saint-Cloud. sur les troupes, pendant le mois de mai 1865. [Gazette he.hd., 186S).

bilieux, prostration générale, douleurs très vives dans les muscles des extrémités inférieures et du tronc, accompagnées d'une hypéresthésie très accusée, ictère foncé, précédé ou accompagné d'épistaxis, pétéchies, pouls n'offrant qu'une fréquence ordinaire, conservation de l'intelligence dans tous les cas, môme les plus graves; affection des reins ».

Cette maladie fut considérée par Fropo comme une fièvre bilieuse grave, à cachet typhique prononcé, offrant des signes tranchés d'altération du sang; cet observateur la rapporta à l'usage d'une eau non filtrée et insuffisamment aérée, provenant d'une citerne, qui n'avait point été nettoyée depuis cinq ans, et altérée par des détritus animaux et végétaux de toute nature ; le réservoir était doublé en plomb. La maladie cessa brusquement le 28 mai, dès que, comme l'avait demandé Fropo, les hommes cessèrent de boire de l'eau de la citerne incriminée.

Deux mois après survint en juillet et août, à la caserne de Lourcine, à Paris, une épidémie analogue à la précédente et qui fut décrite par L. Laveran (1) sous le nom de fièvre rémittente bilieuse; 49 malades, provenant du 40" de ligne et logés dans cette caserne, présentèrent des symptômes analogues aux précédents:

Au début, frissons répétés, froid, abattement, anorexie, nausées, vomissements bilieux; à partir du cinquième ou du sixième jour, apparition de l'ictère qui durait de six à dix jours; hémorragies, biliverdine dans les urines (Jaillard).

Il n'y eut qu'un seul décès, et il survint chez un homme porteur de tubercules pulmonaires L'autopsie révéla une hypérémie de l'intestin et des reins, de la distension de la vésicule bihaire.

L. Laveran distingua dans cette maladie deux périodes: une péi-iode fébrile et une période ictérique, suivies d'une convalescence assez longue. Il crut devoir attribuer cette épidémie à l'infection de l'eau potable distribuée aux hommes ; cette eau était contenue dans un réservoir en bois, doublé de plomb, ouvert à sa partie supérieure, placé dans un endroit confiné, reproduisant les conditions d'insalubrité de la cale des navires et infecté par des rats.

(1) Laveran, Relation d'une petite épidémie de fièvre rémittente bitieuse qui s'est déclarée dans ta caserne de Lourcine {Rec. de mém. deméd. mit., 18661.

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L. Laveran la rapprocha d'abord de l'épidémie de Saint-Cloud. Mais plus tard, frappé des analogies qu'offrait la maladie dans ses formes graves avec la fièvre rémittente bilieuse des pays tempérés, décrite par Pringle, cet auteur la rapprocha des fièvres bilieuses des pays chauds.

Quelques épidémies offrent une gravité si grande que certains observateurs les ont rapportées à l'ictère grave. C'est cette dénomination qui a été apphquée par Arnould (1) aux cas d'ictères observés par lui pendant le mois de juin 1877, dans son service de l'hôpital mihtaire de Lille, et dont 7 furent mortels.

Les malades présentèrent les symptômes suivants:

Période 'prodromique : Malaise général, courbature, céphalalgie, inappétence, insomnie, douleur épigastrique et à l'hypocondre droit, hypéresthésie ;

Période de l'ictère : Vomissements, épistaxis, hémorragies et ecchymoses, avec dépression notable et ralentissement du pouls (46 pulsations par minute) ; peau n'offrant pas une teinte jaune safran, comme dans l'ictère simple, mais plutôt verdâtre -,

Période des accidents nerveux: Agitation, délire, évolution foudroyante, diminution de la teinte ictérique, remplacée par une teinte rouge livide, cyanosique du tégument, coïncidant avec une nouvelle élévation de la température; délire maniaque, quelques convulsions toniques ; roideur limitée à un côté du corps ou à un membre, trismus, puis coma.

La lésion invariable a été l'atrophie jaune aiguë du foie ; la rate était normale, sauf dans un seul cas où cet organe présentait un certain degré d'hypertrophie avec ramollissement. Les autres altérations observées à l'autopsie furent les suivantes: Altérations du muscle cardiaque, hémorragies pulmonaires, ecchymoses sous la muqueuse gastrique, diminution d'urée dans le sang.

En face de l'obscurité qu'avait présentée l'étiologie de ces cas graves et répétés d'ictères, Arnould ne se prononça point sur leur nature, tout en prononçant le mot de fièvre jaune nostras ;

(1) Arnould, Mémoires sur une série d'ictères graves dans la garnison de Lille en mi{Rec. deiném. de méd. mil., 1878, t. XXXIV, p. 34).

mais il eut soin de faire les distinctions étiologiques nécessaires.

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