C. — Étiologie
Les épidémies de goitre parmi les soldats éclosent, comme nous l'avons vu, dans les localités où celui-ci est endémique. Elles dépendent donc des influences générales auxquelles on rapporte habituellement cette maladie.
Malheureusement, on sait combien est obscure l'étiologie du goitre et combien sont difl'éreutes les explications données par les auteurs pour rendre compte de sa fréquence dans certaines contrées.
D'après une première doctrine, qui a été longtemps en faveur et qui a été défendue par Niepce et par Marchant, la maladie dépendrait de causes multiples, représentées principalement par certaines conditions antihygiéniques des habitations dans les pays goitreux (humidité, défaut d'aération, malpropreté), parla mauvaise qualité de l'eau potable, par l'insuflisance et les défectuosités de l'ahmentation.
D'après une seconde doctrine, qui tend actuellement à se substituer à la première, le goitre devrait être attribué à une cause unique, à un. agent morbigène spécial, peut-être infectieux, contenu dans l'eau, mais qui n'a pu être ni isolé ni déterminé. Ainsi quelques auteurs rattachent cette maladie au manque d'iode, de brome et de chlorure de sodium dans les eaux d'alimentation. La plupart considèrent le terrain comme ayant une action prédominante et comme pouvant influencer constamment la composition chimique des eaux de consommation ; car on a constaté la fréquence du goitre dans les contrées dont le sol est ai'gileux, talkeux, gypseux, magnésien, et son absence sur les terraiQs jurassiques et néocomiens.
Indépendamment de cette cause déterminante, on a fait inter-
(1) Worbe, Rec. de mém. de méd. mil., 1867, t. XVIU et XIX.
(2) Viry et Richard, Gazette //eècL, juillet 1881.
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venir un certain nombre d'influences qui agissent comme causes adjuvantes dans la production de la maladie principalement parmi les soldats. Parmi cesinfluences,nousmentionneronsles suivantes: 1° Les refroidissements, éprouvés pendant l'été par les troupes en marche ;
2" L'ingestion d'eau glacée, le cou tendu, la tête repliée en arrière pour boire à la régalade, le corps étant en sueur. Gérard (1) a noté pendant quatre années consécutives (1848-1831) l'apparition d'épidémies de goitre dans la garnison de Besançon, à la suite de l'ingestion immodérée d'eau froide par les soldats. Chevalier (2), Artigues (3) et Barberet (4) ont observé des cas analogues.
D'autres médecins militaires, E. CoUin (S), Rozan, Michaud (6), qui ont assisté à des épidémies de goitre parmi les soldats dans les pays montagneux, ont attribué cette maladie aux congestions do la glande thyroïde, résultant des fatigues, des marches pénibles et des ascensions dans les montagnes. Mais il est fort probable que cette influence a été exagérée.
Il y a quelques années, Lèques (7) a cherché à déterminer l'influence qu'avaient pu avoir les manœuvres alpines sur les hommes du 12" bataillon de chasseurs à pied.
Sur 82 goitreux qui, de 1883 à 1887, furent appelés à prendre part à ces manœuvres, cet observateur constata qu'aucun ne vit s'accroître son affection par suite des fatigues déterminées par les marches et les ascensions dans les montagnes.
Parmi 77 d'entre eux qui n'avaient subi aucun traitement, 21 guérirent à la suite d'une seule période de manœuvres dans les Alpes. Quant aux S autres, qui avaient été traités sans résnltat par l'iodure de potassium, on constata chez 2 une amélioration manifeste et chez 2 une giiérison complète après les manœuvres.
(1) Gérard, Réc. de mém. de méd. mil., 1834, 2^ série, t. XIII.
(2) Chevalier, Rec. de mém. de méd. mil., I8S4, 2= série, t. Xm.
(3) Artigues (même rec, 1854, 2» série, t. XIII).
(4) Barberet, Comptes rendus des travaux du Conseil d'hygiène et de salubrité pub. du Puy-de-Dôme, 1876.
(.5) E. Collin, Sur le Goitre aigu de Briançon {Rec. de mém. de méd. mil. 1861, t. VI, p. 14).
(6) Michaud, Gazette méd. de Paris, 1874.
(7) Lèques, Note sur les modifications apportées au goitre par les exercices n pays de montagne {Arch. de méd. milit., 1888, t. XII, p. 16).
Sur 40 goitreux qui n'avaient été que peu ou pas influencés par une seule période de manœuvres, 20 obtinrent leur guérison après la période suivante, 8 après trois séries de manœuvres.
Et ces modifications si favorables ont eu lieu dans des pays où le goitre est endémique !
On a encore invoqué pour expliquer le développement du goitre aigu dans l'armée, rinHuence de Tencombrement sur les soldats vivant dans les chambrées, au milieu d'un air cliaud, humide et chargé de miasmes organiques (Nivet).Mais ces conditions peuvent exister dans toutes les casernes, aussi bien dans les grandes villes, non exposées au goitre que dans les régions goitrigènes.
La tension du cou, nécessitée par le port du col, a semblé jadis à H. Larrey (1) une cause suffisante pour expliquer le développement da goitre chez les conscrits ; mais depuis longtemps le col est supprimé dans notre armée, et cette suppression n'a point fait diminuer cette maladie parmi les soldats.
Enfin, récemment, Viry et Richard (2) ont considéré le goitre coinme une maladie infectieuse, transmissible d'homme à homme et causée par un germe animé, bien qu'on n'ait jamais vu cette maladie survenir dans les contrées non goitrigènes et où sont évacués les goitreux.
Czernicki (3), ayant renfermé pendanlplusieurs mois douze soldats atteints de goitre épidémique avec dix convalescents de maladies fébriles, débilités et affaiislis, n'a pas vu un seul de ces derniers devenir goitreux.
Nivet, tout en n'admettant pas la contagion, a émis cependant l'avis que le goitre et les oreillons seraient de nature rhumatismale, et que telle épidémie pourrait revêtir tant(jt la première forme, tantôt la seconde, sans qu'on puisse expliquer les causes de cette distinction.
Nous croyons devoir conclure de cette étude qu'en dehors des conditions d'âge, de manque d'assuétude à la cause morbide et de vie en commun, qu'offrent les soldats nouvellement arrivés dans les localités goitrigènes, il n'existe point d'influence spé-
(1) H. Larrey, Société de chirurgie, mars, 1833.
(2) Viry et Richard [Gazelle hebd., 1881).
(3) Czerniclii, Gazelle hebd.. 1881.
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ciale à la profession militaire qui puisse expliquer la fréquence dans l'armée du goitre aigu ou épidémique.
Cette maladie ne survenant parmi les soldats que dans les pays où elle est endémique, son étiologie dans l'armée comme dans la population civile doit être rapportée à des influences communes à l'une et à l'autre, et principalement à l'usage de certaines eaux. Ce qui le démontre, c'est que les hommes qui, dans les localités goitrigènes, s'abstiennent de l'eau incriminée, ne sont jamais atteints de la maladie.
A l'exemple de Viry et de Richard, nous serions assez disposé à voir dans le goitre une maladie infectieuse, dont le développement pourrait s'expliquer par l'existence dans les eaux consommées par la troupe et les habitants, de certains principes morbigènes, de nature microbienne ou parasitaire, et dont l'analyse microbiologique n'a pas encore révélé la nature.
D. — Étude clinique.
Le développement du goitre aigu parmi les soldats ne s'accompagne souvent que de symptômes insignifiants ; le malade ne s'aperçoit guère de son alfection que par la difficulté qu'il éprouve pour boutonner le col de sa chemise ou de sa tunique. Quelquefois, la glande thyroïde est douloureuse (Laveran, Gérard); en général, la tuméfaction est peu notable ; 'quand elle survient, elle s'observe principalement à la partie moyenne et inférieure du corps thyroïde ; plus rarement, elle se localise dans un des lobes, de préférence dans le lobe droit.
Cette augmentation de volume présente des variations assez sensibles ; suivant les uns (Fleury, Halbronn, Nivet), elle serait surtout accusée le soir; suivant les autres (Gouget), le malin.
La maladie ne s'accompagne pas de ûèvre.
Exceptionnellement, on peut observer certains accidents attribuables à la compression exercée par le corps thyroïde sur les organes du cou ; ces accidents sont représentés par de la raucité de la voix, de la géne respiratoire, de la dysphagie, de la rougeur de la face, des battements exagérés des carotides, plus rarement de l'exophtalmie (Gouget).
Chez quelques malades, on a même constaté un engorgement des ganglions cervicaux et sous-maxiliaires (Dourif, Gérard).
L'évolution de la maladie est généralement lente et progressive. Sa durée est assez variable dans les épidémies : 7 à 8 jours (Nivet), lo à 21 jours (Chevalier), 26 jours (Gérard), 37 jours (E. Collin), 69 jours (Gouget).
La guérison survient presque toujours; quelquefois pourtant, la maladie passe à l'état clironique et peut nécessiter la réforme.
E. — Pkoi'uvlaxie.
Le goitre constitue, dans certains cas, une cause d'exemption du service militaire.
En effet, d'après l'Instruction du 17 mars 1890, « les tumeurs désignées sous le nom générique de goitre, V hypertrophie, les kystes de la glande thyroïde, le développement même peu considérable du lobe médian, quand il atteint la fourchette sternale et se prolonge au-dessous d'elle, déterminent l'inaptitude à la profession des armes.
« Cependant, dans les pays où le goitre est endémique, cette affection, lorsqu'elle estrécente,peu développée, sans induration, sans complication de kystes, étant susceptible de guérison par le fait seul du changement de climat et d'habitudes qu'amène la vie militaire, ne pourrait être une cause (ïexemption, surtout du service auxiliaire. Quant à la réforme, elle doit n'être prononcée que si l'engorgement glandulaire résiste à une médication prolongée. »
Ces prescriptions sont conformes à la constatation, faite par la plupart des auteurs qui se sont occupés de l'étude du goitre, que les 9/10 des jeunes gens de 18 à 20 ans atteints de cette affection guérissent sous l'influence du changement de miUeu.
Mais il est indispensable de désigner ces conscrits pour les départements exempts d'endémie goitreuse et principalement pour les garnisons situées au bord de la mer ; on pourrait encore les classer dans la marine (Fuster, Guy etDagand).
Le meilleur moyen de prévenir le goitre parmi les troupes qui tiennent garnison dans les pays goitrigônes, c'est de leur interdire
rigoureusement l'usage de l'eau de ces pays, à laquelle on substitue avec avantage de l'eau de citerne bouillie ou filtrée (1).
La démonstration rigoureuse des bons effets produits par l'eau de citerne résulte du fait observé par Gauthier (2), que des deux forts de l'Écluse, le supérieur, dans lequel les troupes font usage d'eau de citerne, n'offre pas de goitreux, tandis que le fort inférieur, alimenté d'eau du Jura, en présente un grand nombre. Jl suffit d'évacuer les hommes du second fort dans le premier pour voir guérir leur goitre.
Il est utile de fournir aux hommes une alimentation aussi substantielle que possible ; l'administration de boissons alcooliques (vin) et aromatiques (café, thé) ne peut que leur être favorable. Il faut éviter les refroidissements et les fatigues excessives.
Une fois une épidémie survenue parmi les troupes, la meilleure mesure à prendre, c'est de faire changer celles-ci de résidence et de les envoyer dans un pays non goitrigène. La guérison des malades s'obtiendra d'autant plus facilement que ce changement de milieu sera accompagné de l'administration de certains médicaments (iodure de potassium, O-^SO à 2 gr. par jour; teinture d'iode, 10 gouttes matin et soir; iodure de fer, huile de foie de morue).
Dans les garnisons des Alpes du XIV"' corps d'armée, l'adjonction d'iodure de potassium au pain distribué aux troupes (O^^^o par kilog. de pain) a été suivie des meilleurs effets et a coïncidé avec une diminution sensible des cas de goitre parmi les soldats (3).
Le séjour des malades au bord de la mer leur est généralement très favorable.
(1) Voy. Baillarger, Enquête sur le goitre. {Rec. des travaux du Comité consul, d'hygiène publique., t. II.)
(2) Voy. Berger, Rapport adressé à la Commission française sur le département de l'Ain, cité par Baillarger et Krisliaber, art. crétinisme du Dictionnaire encycl. dos Sciences méd., série, t. XXHI, p. i97.
(3) Voy. Statistique médicale de l'armée en 1889.