CHAPITRE XVI
On sait que la morve et le farcin constituent deux afïections virulentes, contagieuses, qui peuvent être transmises des solipèdes (cheval, mulet, âne) à l'homme, et de celui-ci à son semblable, affections identiques au point de vue étiologique, mais se manifestant par des lésions différentes et des symptômes variés.
A. — Fréquence dans l'ahmée.
La morve a été connue dès les temps les plus reculés. Au VI' siècle de notre ère, un hippiâtre grec, Absyrthe, qui remplissait les fonctions de vétérinaire dans les armées de Constantin, aurait le premier reconnu la lorine aiguë de cette maladie et même signalé ses propriétés contagieuses (1).
Au moyen âge et jusque vers la moitié du siècle dernier, la morve fut considérée comme une maladie contagieuse ; mais, à partir de 1749, époque à laquelle Lafosse l'envisagea comme une maladie locale et non transmissible du cheval à l'homme, les vétérinaires se partagèrent en deux camps, les contagionistes et les non-contagionistes.
Dès 1813, l'identité de la nature de la morve et du farcin avait été signalée par un vétérinaire, mais la démonstration expérimentale de ce fait n'eut lieu que plus tard.
Malgré de nombreuses observations favorables à la contagion de la morve, publiées par Chabert (1784), Gohier (1813) et Huzard (1815), l'école d'Alfort, représentée par Dupuy (1817) et
(1) Cité par H. Bouley, art. MoitVE, du. D/iiionmtire encyclopédique des sciences médicales, 187G, 2e série, t. X,p. 18.
par Renault et Delafond, soutint la non-transmissibilité de la maladie, et attribua son développement aux conditions défectueuses auxquelles étaient soumis les animaux (fatigue, arrêt de transpiration, défaut de ventilation dans les écuries, etc.)
La doctrine de la non-contagion de la morve du cheval à l'homme fut malheureusement importée dans l'armée par les vétérinaires militaires qui avaient reçu renseignement d'Alfort; aussi exerça-t-elle une influence néfaste sur l'application des règlements sanitaires aux chevaux de la cavalerie, et plus d'un chef de corps se relâcha de la vigueur des prescriptions réglementaires.
Cependant en 1836, Tadministration de la guerre prit le parti de faire résoudre expérimentalement cette question si controversée de la contagion de la morve chronique. Une commission, instituée par décision ministérielle du 11 novembre, reçut la double mission de faire des expériences sur la curabilité de la morve et sur sa contagion. Malheureusement, ces expériences, poursuivies à Lamirault, près Lagny, n'aboutirent pas, en présence du parti pris de la plupart des vétérinaires à ne pas admettre la contagiosité de la morve chronique. Et malgré la démonstration si éclatante, faite en 1837 par Rayer (1), de la possibilité de la transmission de cette maladie à l'espèce humaine (à la suite d'une observation faite à l'hôpital de la Charité, chez un palefrenier qui succomba à des accidents de morve aiguë), les adversaires de la contagion, sous l'influence de Renault et Delafond, continuèrent la lutte jusqu'en 1841.
La morve ayant été attribuée à l'insalubrité des écuries et au défaut d'espace laissé à chaque animal (2), le Ministre de la guerre nomma une nouvelle commission qui eut pour mission de lui présenter un projet d'écurie modèle, où les chevaux devaient se trouver dans les conditions hygiéniques les plus avantageuses, j En 1840, l'Académie de médecine fut chargée d'examiner ce projet, et H. Bouley fut nommé rapporteur.
La morve fut considérée par cet observateur comme résultant
(1) Rayer, De la Morve el du fcLrcin chez V homme [Mémoires de V Académie de médecine, 1837, t. IV).
(2) Dutreilh, De la Morve considérée sous le rapport dé la propagation dans les régiments de cavale rie [Recueil de méd. vétérinaire^ 1839, p; CIO).
de Tentassement des chevaux et de la viciation de l'air qui en était la conséquence, la contagion de la maladie étant laissée sur un plan tout à fait secondaire.
Cependant de 1840 à 1860, un grand nombre d'observations, recueillies dans la cavalerie et relatives à la contagion de la morve du cheval à l'homme, furent publiées par des médecins militaires (1). .
En 1856, Cabasse (2) observa un cas de morve aiguë, chez un cavalier, consécutivement à une morve chronique dont était atteint un cheval et résultant d'une inoculation accidentelle de l'homme après la mort de l'animal morveux. La maladie se manifesta au bout de trois jours par des symptômes locaux, qui furent suivis, du dizième au quinzième jour, de symptômes généraux. La mort survint au bout de la troisième semaine.
Les phénomènes généraux du début de la maladie consistèrent en des douleurs, localisées d'abord dans le membre malade, et quelques jours après, dans le membre du côté opposé ; la face et les membres furent exclusivement le siège de tumeurs phlegmoneuses, qui apparurent dans la semaine qui précéda la mort ; les pustules se montrèrent de plus en plus discrètes, à mesure qu'elles occupaient des régions plus éloignées de la face ; on vit survenir simultanément des vésicules, des bulles et des pustules. Le je tage nasal fut très intense et ne se montra que pendant le dernier septénaire.
La même année, Dubois (3) observa à l'hôpital d'Abbeville un cas de farcin chronique qui fut rattaché par lui à l'infection.
A cette époque, la morve n'était pas rare dans l'armée; ainsi, en 1855, on en avait constaté 919 cas parmi les chevaux de
(1) Lesueur, De la Transmission de la morve et du farcin à des }ni/ilaires allachés au service des êcuries-infirmeries de l'année. T/ikse de Paris, 1841. — BerUie, Quelques Réflexions sur la morve aiguë chez Vliomme à l'occasion de deux faits nouveaux observés à V hôpital militaire de PhilippeviUe. Thèse de Paris, 1851. — Brénnt, Farcin chronique compliqué de morve aigué [Rec. de mém. de méd. mil., 1856, 2° série, t. XVIU, p. 279). — Laci-onique, Observation de morve aiguë (mûme recueil, 1857, l'-" série, t. XVIU, p. 289) ; Observation de farcin chronique (même recueil, 1857, l-e série, t. XIX, p. 62).
(2) Cabasse, Observations d'abcès multiples, affection farcino-morveuse. (Recueil de mémoires de médecine militaire, 1856, 3» série, t. XVIII, p. 273).
(3) Dubois, Observation de morve farcineuse chronique, communiquée par infection [Recueil de mémoires de médecine militaire, 1856, t. XIX, p. 18).
troupe et 58 parmi les chevaux d'officiers, sur un effectif de 33S8 animaux.
Un des travaux les plus complets qui aient paru à cette époque sur la morve et sur le farcin est le mémoire de Bernier(l), dans lequel ce médecin militaire publia six observations très intéressantes, recueillies dans les hôpitaux militaires, et releva, en même temps, quarante-cinq cas de morve et de farcin observés depuis 1811 jusqu'en 1856.
Bernier se déclara nettement contagioniste et rattacha la morve chez l'homme à la contagion médiate (qui serait la plus fréquente) et à la contagion immédiate.
C'est en 1863 que Saint-Cyr (2), professeur à l'École vétérinaire de Lyon, démontra expérimentalement la contagion de la morve chronique du cheval à l'homme, et, depuis la publication de ses mémorables expériences, cette contagion est acceptée par le monde médical.
Enfin, en 1866, Guyon (3) fit à l'Académie des sciences une intéressante communication, dans laquelle il cita quelques cas de transmission de la morve du cheval à l'homme et de l'homme au cheval.
Grâce aux mesures prophylactiques qui ont été prises par le Ministre de la guerre (abatage des chevaux atteints ou suspects de la maladie, défense de cohabitation des cavaliers et de chevaux dans un même local) la morve a presque disparu parmi les soldats, et ce n'est qu'à des intervalles de plusieurs années que la statistique médicale de l'armée relève quelques cas de cette maladie.
Nous citerons, par exemple, l'observation suivante, qui figure dans le Rapport de la statistique médicale pour 1889 et qui a été l'ecueillie à Pamiers par Vidal :
« Un jeune soldat du 59"= de ligne fut reconnu, le jour même
(1) Bernier, De la Morve et du farcin communiqués par infection médiate ou immédiate du cheval à l'homme de guerre, et des moyens pratiques propres à en diminuer la fréquence dans l'armée [Recueil, 'ifi séi'ie, 1857, t. XIX, p. 1).
(2) Saint-Cyr, Recherches historiques sur la contagion de la morve (Journal médical vétérinaire de Lyon, 1862); Expériences sur la contagion de la morve chronique (même recueil, 1863).
(3) Guyon, Transmission de la morve du cheval à l'homme et de l'homme au cheval [Recueil de mémoires de médecine militaire, 3' série, 1866, t. XX, p. 25t)).
de son incorporation, atteint d'artlivites diverses (genoux et coude-pied) et présentant un état cachectique manifeste. Quelques jours plus tard apparaissaient des tumeurs molles, fluctuantes, de l'arcade sourcilière et du cou, de l'enchifrènement (sans jetage) et un érysipèle gangréneux du nez.
« On porta alors le diagnostic de morve, d'autant plus que l'on apprit que deux ans auparavant, pendant l'automne de 1887, le malade avait servi dans une ferme, dont un grand nombre de chevaux avaient été abattus comme morveux. Il n'avait présenté alors ni plaie ni rougeur de la peau ; mais, au bout de quelques mois, sa santé générale avait décliné visiblement, puis il eut un assez grand nombre d'abcès (farcineux), qui furent ouverts au bistouri ou rétrocédèrent spontanément. Du 8 au Il décembre, l'érysipèle gangréneux, ayant fait des progrès, entraîna la perte de l'oeil droit, sans que ces désordres aient provoqué de douleur locale. En même temps, les fosses nasales, la muqueuse buccale et Tarrière-gorge se prenaient. L'état général s'aggrava, les nuits furent agitées, l'amaigrissement augmenta rapidement. La mort eut lieu dans le collapsus, le 25 décembre. Une inoculation de contrôle, pratiquée sur un âne, le 24 décembre, entraînait la mort de l'animal le 4 janvier, avec tous les signes de la morve. »
B. — ÉîtOLOGIE.
Il est parfaitement reconnu aujourd'hui que la seule cause déterminante de Falîection morvo-farcineuse chez l'homme est la contagion, qui s'exerce du cheval à l'homme ou de l'homme à l'homme.
Elle peut être immédiate ou médiate.
I. Contagion immédiate. — Celle-ci a lieu pour le farcui aigu et surtout pour la morve chronique., dont l'inoculation produit le farcin avec angioleucite, ulcères et accidents locaux.
Les matières qui peuvent transmettre la maladie par inoculation, sont représentées parle liquide c[ui constitue le jetage nasal, celui qui suinte des boutons et des ulcères farcineux, le pus qui recouvre les objets en contact avec les animaux malades. Marvaud ;jo
Ces matières conservent leurs propriétés contagieuses, même après la mort de ces animaux.
Cette inoculation accidentelle est facilitée par les petites plaies et les ulcérations superficielles auxquelles sont exposées, chez les cavaliers, les extrémités des doigts, quand ils bouchonnent leurs chevaux avec de la paille.
Lacronique (1) a rapporté l'observation d'un soldat qui fat atteint de morve farcineuse aiguë après avoir garni ses sabots de paille provenant d'une écurie de chevaux atteints de morve.
II. Contagion médiate. — Dans nombre de cas, cependant, on ne trouve pas trace de semblables inoculations ; mais alors presque constamment le mal s'est développé chez des gardes d'écurie, qui avaient passé la nuit dans les mômes locaux que des chevaux malades, et parfois même auraient poussé l'imprudence jusqu'à s'envelopper des couvertures de ces chevaux.
Ainsi Bernier (2) a cité le cas d'un cavalier de 8' régiment de hussards, qui fut atteint de farcin après s'être enveloppé, étant de garde à l'infirmerie, dans des couvertures de chevaux morveux. La maladie, qui avait débuté par un abcès de la cuisse, d'apparence phlegmoneuse, entraîna rapidement la mort.
La morve se développe d'autant plus facilement dans notre cavalerie, que l'on y accepte surtout des chevaux jeunes, plus prédisposés, par conséquent, eux-mêmes aux affections virulentes par leur âge et leur agglomération (L. Colin) (3).
On comprend, comme le montre notre savant maître, l'aptitude spéciale qu'offrent les militaires aux affections farcino-morveuses, par la simple considération du nombre parfois considérable de chevaux atteints de cette affection dans l'armée : « C'est ainsi, dit41, qu'en 1852, on a abattu jusqu'à 2000 chevaux morveux, disséminés dans la plupart de nos régiments de cavalerie, d'artillerie et du train. Il suffit de réfléchir qu'il se trouve, année moyenne, dans l'armée, environ 80000 hommes eu contact incessant avec des chevaux, pour saisir combien le ser-
(1) Loc. cit., p. 62.
(2) Loc. cit., p. 18.
(3) Art. Morbidité militaire, p. 417.
vice militaire multiplie les occasions de transmission de celte redoutable affection du cheval à riiomme. »
Ainsi s'expliquent les mesures qui sont prises actuellement dans Farmée pour prévenir le développement et l'extension d'une maladie aussi facilement transmissible.