CHAPITRE XVII
A. — Fréquence et gravité da.ns l'armée.
La rage est une maladie infectieuse, qui ne naît pas spontanément cliez l'homme et qui résulte de l'introduction dans l'organisme d'un virus contenu dans la salive de certains animaux (chien, loup, chat). Cette introduction a lieu soit par la morsure de l'animal, soit par le contact de sa bave avec une plaie ou une excoriation quelconque.
Avant l'occupation de l'Algérie par l'armée française, ce pays avait la réputation d'être indemne de la rage ; mais, au bout de peu de temps de séjour dans notre colonie africaine, les médecins militaires reconnurent combien cette opinion était erronée. Dussourt (1), en 1856, démontra que cette affection, loin d'être rare parmi les Arabes, y était, au contraire, assez commune, opinion qui devait plus tard être confirmée par Roucher (2).
Les cas de rage sont certainement devenus plus communs en Algérie depuis l'occupation française, à cause de l'augmentation de la population canine dans les principaux centres de la colonie.
Le tome XVII de la 2" série du Recueil des mémoires de médecine militaire^ publié en 1856, contient un grand nombre d'observations de rage recueillies dans les localités algériennes par Pelletier, Lelouis, Dussourt, Meilhau, Gatteloup, Moj-gue, Mouchet, Morelle, Judas, Guipon, Tellier, etc.
Depuis cette époque, des observations analogues ont été
(1) Dussourt, Observation dliydrophohie rohiqiie recueillie àVhôpital militaire d'0rléa7isville. {Rec. de riiém. de méd. mil., 1856, 2"^ série, p. 217.)
(2) Roucliei', De la rage en Algérie. (Ann. dhijii. piibl. et de méd. légale, 1856, t. XXXV, p. 72).
publiées par Hémard (1), Boudin (2), Worms (3), Renard (4), Arnould (5), Desmons (6), L. Colin (7), etc.
Quelques cas de rage chez le cheval ont été observés dans l'armée parLacger (8) et Palat (9).
La rage est-elle plus fréquente dans l'armée que dans la population civile ? Il est difficile de répondre à cette question.
Pendant ces vingt-cinq dernières années (1864-90), la statistique médicale de l'armée indique 29 décès, causés par cette maladie et qui se répartissent ainsi :
Sur ce nombre, 18 ont été observés en Algérie et 11 seulement en France.
D'un autre côté, il résulte des renseignements communiqués par Dujardin-Beaumetz au Conseil d'hygiène et de salubrité de la Seine, que, pendant ces dix dernières années, la rage a causé dans la population civile en France 97 décès, ainsi répartis annuellement :
(1) Hémard (Rec. de mém. de méd. mil., 1859, S" série, l. I, p. 280).
(2) Boudin, Documents pour servir à Vhisloire de la rar/e chez l'homme et chez les animaux {Rec. de méd. mil., 1862, 2^ série, t. VIII, p. 61).
(3) Worms. Observation d'un cas de rage (môme recueil, 1864, 'i'^ série, t. XII, p. 23o).
(4) Renard, Rapport sur plusieurs cas de rage observés à Ratna, (même recueil, 180.5, "i^ série, t, XIII, p. 25).
(5) Arnould, Observation d'un cas de rage chez l'homme (même recueil, 186.J, 20 série, t. XXI, p. 414).
(6) Desmons, Observation de rage confirmée (môme recueil, 1868, 3« série, t. XXXI, p. 209).
(7) L. Colin, Bulletin de l'Académie de médecine, séance du 2 novembre 1880.
(8) h^ti^&r, Recueil de mém. de méd. mil., 1843, 1'"^ série, t. LX, p. 236.
(9) Palat, même recueil, 1866, S" série, t. XII, p. 514,
Pendant la môme période, on a observé 4 décès de môme nature dans notre armée. Si l'on tient compte du nombre des individus appartenant d'une part à l'armée, d'une autre part à la population civile, on voit que la mortalité occasionnée par la rage est deux fois plus élevée dans la première que dans la seconde.
Ces résulats s'expliquent : d'une part, par la composition de l'armée, les hommes, par suite de leurs occupations au dehors, étant plus exposés que les femmes à être atteints par les animaux enragés (1) ; d'une autre part, par le séjour d'une partie de nos troupes en Algérie, où, comme nous l'avons vu, la rage est beaucoup plus commune qu'en France.
B. — Étiologie.
La cause unique et indispensable de la rage est la pénétration du liquide virulent sous l'épiderrne, c'est-à-dire l' inoculation.
Celle-ci peut avoir lieu par les morsures de l'animal enragé, par des égratignures, par le contact de la langue humide du chien avec une plaie ou une simple excoriation.
Il existe, pour un grand nombre de personnes, vis-à-vis de la maladie, une immunité qui s'explique très difficilement. En effet, le nombre des atteintes de rage, comparativement au nombre des personnes mordues, est relativement faible, comme l'indiquent les chiffres donnés par Faber (1 mort pour 6 personnes mordues) ou fournis par la statistique de l'hôpital général de Vienne (1 pour 3) et par Leblanc (1 pour 7).
Celte immunité est surtout très grande quand les lésions siègent aux membres inférieurs, ce qui tient à ce que les morsures se font à travers les vôtemenls qui essuient la dent de l'animal et peuvent préserver de l'inoculation.
Les morsures à la tôte, au visage et aux mains offrent une gravité plus grande et sont plus fréquemment suivies de rage que les morsures aux membres et au tronc.
(1) Ainsi, l'enquête du Conseil d'hyçiène correspondant à la période 18S0-1872, a montré que, sur 569 personnes mortes de la rage en France, pendant cette période, il y en a eu 380 du sexe masculiu et seulement 189 du sexe féminin.
Comme dans la population civile, on a constaté dans l'année que les accidents rabiques sont fréquents en été et que le nombre des morsures augmente notablement les chances d'infection.