C. — Étude clinique
L'incubation de la rage est assez variable. Dans l'enquête faite par le Comité d'hygiène publique, et qui a porté sur 177 cas (de 1862 à 1872)^ 73 fois la maladie s'est développée dans les trois premiers mois et 24 fois ultérieurement.
Sur 221 cas de rage relevés par Proust la maladie a éclaté : du 1" au 60" jour, 139 fois; le 200<= jour, 1 fois; le 230% 1 fois. La rage survient donc habituellement dans le cours du deuxième mois ; elle est rare après le troisième.
On a observé exceptionnellement une période d'incubation beaucoup plus longue : un an (Cadet de Gassicourt), quinze mois (Disser) (1), un an et demi (Feréol), deux ans cinq mois (Hémard), cinq ans dix mois (L. Colin) (2).
Dans l'observation lue par L. CoUn à l'Académie de médecine, il s'agit d'un soldat qui, après avoir cherché à défendre un de ses camarades, avait été mordu par un chien enragé. Les deux hommes avaient été cautérisés après l'accident ; le premier avait succombé 48 heures après la morsure, le second ne fut atteint de rage que plusieurs années après.
L'invasion de la maladie paraît dépendre du siège des morsures; elle est d'autant plus rapide que celles-ci siègent sur le visage et sur les membres supérieurs et que le point lésé est plus rapproché des centres nerveux encéphahques.
Comme symptômes précoces de la rage, on observe habituellement de la céphalalgie, de l'insomnie, certains troubles psychiques, représentés par de la tristesse, une émotivité excessive, des douleurs vives au niveau de la cicatrice ou dans le membre lésé.
(1) Rec. de méd. mil., 18S6, 2<! série, t. XVII, p. 136.
\i) L. Colin, Observations de deux cas de rage humaine communiquée par le même chien et se développant : l'un quarante jours après la morsure, l'autre cinq ans plus tard {Ann. d'hyg. publ., mai 1881).
Au bout de peu de jours, ces troubles augmenteut; cilors surviennent de la mélancolie, de la tendance à l'isolement, avec terreurs chimériques, céphalalgie intense, rêvasseries la nuit, hallucinations.
Le malade que nous avons eu occasion de traiter à Mascara en 1873 et dont l'observation a été publiée par Desmons (1), croyait être poursuivi pendant la nuit par un chien, qu'il cherchait à fuir et contre lequel il luttait vainement.
Bientôt surviennent des accès furieux, avec mouvements désordonnés, cris, vociférations, tendance à s'échapper, loquacité, quelquefois augmentation des sentiments affectifs, hypéresthésie des sens^ satyriasis. On observe, pendant les accès, de la contracture du pharynx, du larynx et des muscles respiratoires, augmentant quand le malade cherche à boire, et se manifestant sous l'influence de la moindre excitation (action de l'air et de la lumière, vue d'un objet brillant, odeurs irritantes), un tremblement général, avec raideur des membres, contracture des mâchoires, arrêt de la respiration, palpitations de cœur, menace d'asphyxie, hyperthermie (température à 42°); les yeux sont saillants, hors de l'orbite, les pupilles largement dilatées, le regard fixe, la face rouge, vultueuse, couverte de sueurs.
Très exceptionnellement, apparaît une dernière période, pendant laquelle la paralysie atteint tous les muscles de la vie animale et de la vie organique [phase paralytique) ; en même temps, on observe de la petitesse et de l'irrégularité du pouls, des sueurs visqueuses et une asphyxie lente et fatale, avec élévation de la température qui, chez le malade traité par moi, atteignit 41°, 3. La mort survient habituellement trois ou quati'e jours après l'apparition du premier accès rabique.
Sur 429 cas recueillis par Proust de 1850 à 1876, la période de la rage confirmée a duré :
1 jour clans 22 cas
(l)Desmoiis, loc. clL, p. 209.
H jours dans 23 cas 6 — 33 —
IS
D. — Prophylaxie et traitement.
La prophylaxie de la rage dans l'armée est naturellement subordonnée à l'application plus ou moins rigoureuse des mesures de police sanitaires et des prescriptions administratives appliquées en France, dans le but de préserver l'ensemble de la population de cette affreuse maladie.
Parmi ces moyens, nous citerons les suivants : le musellement, la saisie des chiens errants, l'empoisonnement, la taxe, la marque à l'aide d'un collier, l'émoussement des dents,' enfin l'abattage des animaux mordus ou soupçonnés de l'avoir été. Cette dernière mesure, prescrite par le Ministre de l'agriculture en 1878, a produit les meilleurs résultats. En efi'et, le nombre des personnes' mordues est tombé de 103 en 1878 à 67 en 1879 ; il en a été de môme du nombre des anhnaux mordus (487 en 1878, 314 en 1879) ; pendant cette dernière année, il n'y a eu que 12 décès par rage, au lieu de 24 en 1878.
Ces résultats ont coïncidé avec 298 animaux abattus sur 314 mordus en 1879, alors que, sur 487 animaux mordus en 1878, 366 seulement avaient été abattus (Leblanc) (1).
Il résulte de l'enquête faite par Proust (2), à l'aide des documents statistiques publiés par Tardieu pour la période 18o0-63, par Bouley pour la période 18(:i3-68 et complétés par l'auteur luimôme pour la période 1869-76, qu'en France, la moyenne annuelle des personnes qui succombaient à la rage, qui avait
(1) Voy. Leblanc, Statistique de la rage dans le départeme?it de la Seine [Revue d'hyg. et de police sanitaire, 1879, p. 495).
(2) Proust, Enquête sur les divers cas de rage observés en France depuis ii'i^- [Bull, de l'Acad. de méd., 1877, 2» série, t. IV, p. 206).
Du môme, Rapport sur les cas de rage observés en France pendant les années 1859-76 (Recueil des travaux du Comité d'hyg.publ., t. VU).
été de 28 pendant cette longue période, est descendue à 9 pendant ces dix dernières années (1881-90).
Le traitement de la rage, pour être efficace, doit être immédiat; il a pour but de détruire surplace, c'est-à-dire dans la plaie récente, le virus infectieux, de façon à l'empêclier de répandre son action dans l'économie.
Parmi les moyens recommandés dans ce but (succion, expression, lavage delà plaie), le meilleur est certainement la cautérisation au fer rouge, portée fort avant dans la blessure.
Ainsi, Proust (1) a reconnu que, pendant la période 1859-76, les personnes mordues et cautérisées ont ofî'ert 35 décès pour 100, alors que cette mortalité s'est élevée à 82 pour 100 personnes non cautérisées. Mais, quand cette cautérisation est tardive, les résultats sont nuls, et la mortalité s'accuse par des cbiffres comparables à ceux que fournissent les cas où ce mode de traitement n'a point été employé.
Les remèdes si nombreux qui ont été préconisés contre la rage confirmée paraissent n'avoir aucune efficacité. Nous nous contenterons de citer parmi eux le chloroforme, le bromure de potassium, le curare, le chloral, etc. Nous avons eu recours à ce dernier médicament, employé en injections sous-cutanées, chez le malade atteint de rage que nous avons eu l'occasion de traiter à l'hôpital de Mascara, et nous avons consta té, à la suite de son emploi, un soulagement marqué et une diminution de la surexcitation générale ; mais là s'est bornée son utiUté, puisque le malade a succombé au bout de quatre jours de traitement.
Depuis les mémorables expériences sur l'inoculation de la rage instituées par Pasteur et couronnées de succès en 1883, le traitement curatif de cette maladie consiste dans l'emploi des vaccinations dM^^pastoriennes, dont l'efficacité paraît démontrée par les résultats suivants :
Alors que le nombre d'individus qui succombaient à la rage, après avoir été mordus par des chiens suspects, s'élevait à 16 pour 100 en France (Leblanc), ce nombre est descendu à 1 pour 100 pendant la période écoulée depuis l'application de la méthode
(1) Voy. Recueil des travaux du Com'Ué consuilalif d'hygiène publique, t. VII, p. 427.
pastorienne antirabique. Du reste, cette mortalité va continuellement en s'abaissant, comme le tableau suivant Findique, où sont notés les résultats généraux des vaccinations antirabiques à l'Institut Pasteur (1) :
ANNÉES
NOMBRE