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C. — Évolution épidémique

La dysenterie se manifeste parmi les soldats quelquefois à l'état isolé ou sporadique, mais le plus souvent sous forme d'épidémies. Nous examinerons ces dernières dans les gainiisons, dans les camps, en Algérie et en Tunisie ; enfin, dans les armées en campagne.

I. La dysenterie dans les garnisons. — On ne voit guère parmi les soldats d'épidémie de dysenterie qui n'offre pas à son début ou pendant son cours, comme à son déclin, un certain nombre de cas de diarrhée. La lecture de la plupart des relations de ces épidémies faite par nos confrères de l'armée fait ressortir nettement l'association fréquente et presque fatale de ces deux affections. Un second fait qui ressort de l'examen de ces travaux ntéressants, c'est que, bien que la diarrhée et la dysenterie offrent leur maximum de fj'équence pendant la saison estivoautomnale, avec prédominance en juillet et en août, il n'est pas rare d'observer dans l'armée (comme dans la population civile) certaines épidémies qui coïncident avec la saison des froids. Alors qu'on invoque habituellement, pour expliquer les premières, l'influence exercée sur les hommes par certaines vicissitudes atmosphériques et hygiéniques spéciales à l'été, on fait intervenir l'action des brouillards et du froid humide comme conditions favorables à l'apparition des secondes.

Enfin, la plupart des rapports des médecins militaires indiquent une localisation marquée de ces maladies à certains groupes d'individus ou à certains locaux déterminés, ce qui rend difficile, sinon impossible, de les rattacher à des influences météoriques générales et communes. Voilà pourquoi il paraît plus naturel de faire intervenir, dans ces cas, une cause spéciale représentée habituellement par un agent infectieux, dont les effets morbides ont pu être souvent déterminés et même isolés.

Telle est cette épidémie de diarrhée et de dysenterie, observée, à la fin de l'hiver 1869, dans la garnison d'Arras par Duval (1), localisée à un bataillon du génie et à deux bataillons du 33'= de

(1) Citée par Kelsch, yt/aZadi'es calarrhales saisonnières, p. 269.

oM LES MALADIES DU SOLDAT

ligne logés à la caserne du Grand Quartier, alors que les autres troupes de la même garnison et la population civile demeurèrent indemnes. Duvai rechercha avec soin la cause d'insalubrité locale qui avait pu donner lieu à cette épidémie, et la trouva dans la contamination des puits de la caserne par les eaux d'un petit ruisseau servant d'égout collecteur et dont les eaux, arrêtées par des barrages établis sur son parcours en vue de réparations à l'aire, avaient filtré à travers le sol et souillé l'eau des puits. La maladie disparut complètement, dès que les puits lurent fermés et que les militaires furent approvisionnés de l'eau des fontaines de la ville.

Telle est également cette épidémie de dysenterie, observée par Moty (1), en juillet 1881, dans la garnison de Bourges. Tout en taisant jouer un certain rôle aux chaleurs de la saison, cet observateur remarqua que les régiments et les portions de corps les plus atteints étaient casernés à l'École de Pyrotechnie, située dans un bas-fond et pourvue de fosses fixes, alors que les autres casernements, presque complètement préservés parla maladie, avaient des tinettes mobiles.

Telle est, enfin, l'épidémie qui sévit à la caserne de la Part- Dieu, à Lyon, en juin 1889. Par suite de l'insuffisance de l'eau de la ville, on avait toléré la réouverture de six puits, qui fournissaient une eau fraîche, mais très suspecte; l'eau de la compagnie n'était distribuée que deux fois par jour, une heure le matin, une heure le soir; l'eau des puits devait être exclusivement réservée au lavage et au nettoyage ; mais la consigne avait été souvent violée par les hommes, qui préféraient l'eau fraîche des puits (température 11°) à celle de la compagnie, qui atteignait pendant les chaleurs 22° à 23°. A la fin du mois, les troupes casernées à la Part-Dieu fournirent 29 cas de dysenterie confirmée ; tous les puits furent condamnés ; en même temps, on prit des mesures hygiéniques, on désinfecta les latrines.

L'épidémie diminua pendant la seconde quinzaine de juillet et n'offrit plus, en août, que quelques cas légers. Les trois régiments de cavalerie casernés à la Part-Dieu partirent le 10 août pour

(1) Moty, Relation d'une épidémie de dysenterie saisonnière à Bourges (Rec. de mém. de méd. milit., i882, t. XXXVIII, p. 460).

les manœuvres. Le 12, arrivait à Lyon le dépôt du S" régiment de cuirassiers, venu de Cambrai avec un état sanitaire excellent; il s'installa dans les locaux demeurés libres par suite du départ des 4^ et 9" cuirassiers; les autres escadrons arrivèrent le 20, le 23 et le 31 août. Dès le 20 août, c'est-à-dire huit jours après son arrivée, le dépôt présenta un certain nombre de cas de diarrhées; le 29 août, un cas de dysenterie. L'épidémie augmenta du 3 au 20 septembre, puis diminua sensiblement du 26 au 30 et prit fin le 15 octobre.

Pendant cette épidémie, d'une durée de soixante-six jours environ, il y eut 382 hommes atteints, 187 de dysenterie et 195 de diarrhée, parmi lesquels 66 furent traités à l'infirmerie et 159 à l'hôpital; soit, pour un efïectif de 498 hommes, une morbidité de 77 0/0, avec 7 décès.

Ici, l'origine hydrique paraît incontestable. En 1887, année pendant laquelle les puits avaient été presque complètement fermés, le Part-Dieu n'avait compté que 10 cas de dysenterie, et, en 1888, tous les puits ayant été strictement condamnés, aucun cas de cette maladie n'avait été signalé parmiles troupes.

Enfin, un fait à signaler dans un grand nombre de ces épidémies de diarrhée et de dysenterie, et sur lequel on n'a peut-être pas apporté une attention suffisante, c'est leur coïncidence avec la fièvre typhoïde. Ainsi, pendant l'épidémie de dysenterie de Chartres, en 1884, plusieurs hommes furent atteints de fièvre typhoïde, et quelques-uns succombèrent à cette affection. Pendant l'épidémie typhoïde qui eut lieu la même année dans la garnison d'Arras, 12 hommes sur 63 présentèrent des selles mucosanglantes (Kelschl. A Clermont-Ferrand, en 1886, au moment où sévissait sur la garnison une très grave épidémie typhoïde, on observa pendant la première phase épidémique 15 cas de dysenterie, dont 7 furent mortels. Enfin, en 1888, la dysenterie a coïncidé à la caserne Riquier, à Nice, avec la fièvre typhoïde.

Il semble môme que les deux maladies puissent évoluer concuremmentchez la même personne, comme l'a observé Mazellier sur un maître ouvrier du 2'^ génie, soigné en 1888 à 3Iontpellier, et qui offrit simultanément des symptômes de dysenterie et de fièvre typhoïde.

Marvaud. 35

Récemment Delmas (1) a traité à l'hospice mixte de Poitiers deux malades qui, après avoir présenté des signes non douteux de dothiénentérie, furent atteints secondairement, et pendant le cours de cette affection, de dysenterie excessivement grave et même mortelle.

A la caserne de la Part-Dieu, à Lyon, j'ai vu des épidémies de fièvre typhoïde alterner souvent et môme coïncider quelquefois avec des épidémies de dysenterie, au point de rendre dans certains cas le diagnostic assez difficile entre les deux affections.

Cette apparition successive ou simultanée de la dysenterie et de la fièvre typhoïde dans les mêmes milieux s'explique d'autant plus facilement que l'on tend actuellement, plus qu'à toute autre époque, grâce aux progrès de la bactériologie, à découvrir entre les deux maladies une certaine communauté dans leurs conditions étiologiques.

Les épidémies de dysenterie tantôt sont localisées à l'armée, tantôt surviennent consécutivement à l'apparition de cette affection dans la population civile. Dans les localités où la maladie est endémique, ces épidémies s'étendent à l'ensemble de la gar. nison; c'est ce qui a eu lieu à Épinal, en 1884; à Lyon, en 1885 ; à Belley, à Privas et à Toulouse, en 1886 ; à Nîmes, en 1887.

Dans bien des cas, on peut rapporter le développement de la dysenterie à une origine rurale, et cette affection se propage à l'armée, après avoir pris naissance dans les campagnes environnantes et s'être étendue à la population civile de la localité. C'est ce qui eut lieu pour la garnison de Versailles, en 1844 (Masselot et Follet) {-2) et pour la garnison de La Rochelle, en 187i (Lécard) (3).

Enfin, il arrive quelquefois que la maladie se localise dans une caserne, alors que les autres casernes restent à peu près indemnes ; ce qui fait soupçonner l'existence d'une cause locale d'infection, comme nous le verrons plus loin, soit dans le sol,

(1) L. Delmas, Une Épidémie de dysenterie infectieuse observée au quartier d'Abbovllle à Poitiers, en sept.-ocl. 1891 (Archives de médecine militaire, 1892, t. XX, p. 1).

(2) Masselot et Follet, Epidémie de dysenterie qui a régné à Versailles en 1842 Arch. gén. de méd , 1843, 4« série, t. 1).

(3) Lécard, Relation de deux épidémies de dysenterie saisonnière à La Rochelle en 1873-1874 (Rec. de mém. deméd. mil., 1875, 3o série, t. XXXI).

LA DIARRHÉE ET LA DYSENTERIE o4"î

soit dans les latrines, soit dans l'eau des puits contaminés par les germes dysentériques.

L'importation delà maladie d'un foyer lointain dans une localité est indéniable; elle a été observée maintes fois dans lapopulalion civile, principalement par les médecins des petites villes ou de la campagne ; elle a été signalée également dans l'armée par plusieurs de nos confrères militaires. Ainsi, Fallot (3) a assisté, à l'bôpital militaire de Namur, au développement d'une épidémie, à la suite de l'arrivée de dysentériques évacués de l'hôpital de Louvain. Il y eut 10 cas intérieurs, et la maladie se propagea même à la garnison de Namur, qui fournit 9 autres cas.

Il y a quelques années, Petit a signalé l'importation de la dysenterie du camp de Chàlons à Paris par les 2T= et 28= régiments de dragons qui, pendant toute la durée des manœuvres, avaient été entourés de troupes atteintes de cette maladie.

Les épidémies de garnison sont en général bénignes ; le nombre des hommes atteints et des décès est habituellement assez restreint. Ainsi, l'épidémie qui sévit en 1874 sur la garnison de La Rochelle, dont l' effectif était de 1890 hommes, ne fournit que 82 malades, dont un seul succomba (Lécard).

L'épidémie dont fut atteinte la garnison de Lunéville en 1889 frappa 343 hommes et causa 3 décès ; celle qui, la même année, fut observée à Saint-Mihiel, donna lieu à 113 atteintes et à 6 décès.

Parfois ces épidémies sont beaucoup plus sévères ; telles ont été, par exemple, l'épidémie observée en 1842 dans la garnison de Versailles par Masselot et Follet et qui, sur 10130 hommes, détermina 191 atteintes et 22 décès ; à une époque plus récente, l'épidémie de la caserne de la Part-Dieu à Lyon, en 1889, et pendant laquelle 382 hommes sur 1000 furent atteints (morbidité, 77 0/0) et 14 succombèrent.

Une fois que l'épidémie est localisée dans une caserne, il est rare qu'elle ne fasse pas quelque apparition dans les autres fractions de la garnison logées dans les casernements voisins.

La durée moyenne des épidémies de dysenterie est de six semaines à deux mois ; quelques-unes sont plus courtes, d'autres

(1) Fallût, Mémoire sur une dysenterie e'pide'mique qui a régné à Namur eu 1831-1832 {Arch. çjén. de méd. 1832, t. XXIX).

se prolongent beaucoup plus ; quand la maladie sévit dans une ville de garnison d'une certaine importance, contenant plusieurs casernes, l'épidémie peut se prolonger jusqu'à quatre, cinq et môme six mois.

L'évacuation de la caserne où sévit la maladie a quelquefois pour effet de mettre lin à l'épidémie ; d'autres fois, celle-ci continue son cours en dépit du déplacement des troupes. Les soldats peuvent môme communiquer leur affection soit à des corps voisins, soit aux habitants des localités traversées par eux.

Ainsi, en septeinbre 1887, le départ da 85^ de ligne de Nuits pour les manœuvres eut une influence favorable sur l'état sanitaire du régiment, qui, après avoir présenté 43 atteintes de dysenterie en juillet, août et septembre, n'en offritpas un seul cas en route ni en séjour (Pelloux). En revanche, en 1889, le 13« régiment d'artillerie, atteint, à Vincennes, de diarrhée dysentérique, a continué à présenter plusieurs cas de cette maladie après son départ, pendant son séjour au camp de Châlons et après son retour à Vincennes, si bien que l'épidémie, qui fournit 200 cas de diarrhée et 34 cas de dysenterie, s'attacha à ce régiment pendant plusieurs mois.

IL La dysenterie dans les camps. — La dysenterie est signalée généralement comme une des affections les plus communes dans les camps (Rollet, Périer, ^Larrey, Goffres, etc.). Comme dans les villes de garnison, elle y fait habituellement son apparition au moment des chaleurs de l'été. Bien que la plupart des épidémies de cette affection aient été rapportées à des influences atmosphériques et hygiéniques, cependant quelquesunes ont été signalées comme d'origine infectieuse. Telle est cette épidémie observée en 1876 par Czernicki sur le 8' régiment de dragons au camp de Chàlons et que notre distingué collègue a a ttribuée aux émanations répandues par des tranchées ayant servi quelque temps auparavant à un autre régiment (1"=' cuirassiers), qui avait présenté antérieurement plusieurs atteintes graves de cette maladie.

III. La dysenterie en Algérie et en Tunisie. — La dysenterie paraît plus commune et plus grave parmi les troupes de l'Algérie et de la Tunisie que parmi les troupes de l'intérieur.

l'intérieur. Elle règne endémiquement dans beaucoup de garnisons de notre colonie africaine ; à certains moments, elle s'y manifeste même à l'état épidémique.

Pendant la période 1872-1880, cette maladie a occasionné dans notre armée d'Afrique une mortalité moyenne et annuelle de 0,62 pour 1000 hommes, alors que, dans la même période, cette mortalité a atteint à peine 0,22 pour 1000 parmi les troupes casernées en France.

La dysenterie se manifeste au nord de l'Afiique et dans les pays chauds et prétropicaux avec des caractères tels et s'accompagne de symptômes si graves et de lésions si profondes que certains auteurs, Dutrouleau, par exemple, l'ont considérée pendant longtemps comme différant de nature et d'origine avec la dysenterie observée en France et en Europe.

Les recherches faites par Parkes, Gély, L. Colin et Kelsch ont démontré nettement l'identité anatomique de la dysenterie des pays chauds et de la dysenterie des pays tempérés, telle que Pringle (1) l'avait reconnue, du reste, antérieurement pour la dysenterie de nos climats et pour celle des Indes (2).

La gravité qu'offre cette maladie en Algérie et dans les pays prétropicaux et tropicaux s'explique soit par une activité plus grande des agents infectieux qui lui donnent naissance sous l'influence de conditions météorologiqaes (chaleur et humidité) plus énergiques, soit par l'association aux effets morbides produits par les germes dysentériques, des manifestations si communes et si sévères de la malaria.

Du reste, cette maladie a perdu beaucoup de sa fréquence et de sa gravité en Algérie depuis les premières années de l'occupation française. En effet, si nous nous en rapportons aux recherches faites par Catteloup (3), Cambay (4),Finot et Casimir Broussais, on voyait alors chaque année, du 13 juin au 13 juillet, la dysenterie se déclarer invariablement dans les principaux postes

(1) Pringle, Observ. sur la dysenterie des camps, dans Maladies des armées, 3« partie, ch. vi.

(2) Voy. Kelsch et Kiener, Traité des maladies des pays chauds, p. 39.

(3) Catteloup, Recherches sur la dysenterie du nord de l'Afrique [Rec. de mém. i de méd. mil., 2' série, t. VII).

(4) Cambay, Traité de la dysenterie des pays chauds et particulièrement de V Algérie.

de la colonie à TéLat d'épidémie ; elle augmentait de fréquenceeu aoùtetseptembre pour décroître graduellement dans le quatrième trimestre. Beaucoup de ces dysenteries passaient à l'état chronique et étaient souvent mortelles ; la fin de chaque année et le premier trimes tre de l'année suivante étaient marqués par un nombre élevé de décès dus à cette cause. L'importance de cette épidémie annuelle était très variable suivant les locaUtés et, dans un môme lieu, suivant les années. Pendant les années 1847-1848, sur 1000 décès généraux relevés dans les hôpitaux de l'Algérie, 403, près de la moitié, furent causés par la diarrhée et par la dysenterie (Laecger) (1).

Actuellement, la dysenterie ne règne guère en Algérie qu'à un faible degré d'endémicité. Elle atteint les militaires beaucoup moins que la population civile, où elle intervient encore pour un chiffre assez notable dans la mortalié générale.

Ainsi, pendant la période de 1867-78, elle n'a plus occasionné que de 41 à 72 décès pour 1000 décès généraux dans les principaux hôpitaux de la province de Constantine (Philippeville,La Galle, Bougie), et encore cette proportion est-elle fort élevée comparativement aux hôpitaux de l'intérieur de l'Algérie, les villes du littoral où se fait l'évacuation des malades sur la France et qui constituent des lieux de passage pour la population civile flottante recevant forcément un grand nombre de malades (Kelsch et Kiener).

Cette proportion de dysenteries a encore diminué dans ces dernières années, puisqu'en 1890, le nombre des dysentériques traités dans les hôpitaux militaires de l'Algérie a été de 23 pour 1000 et le nombre des décès occasionnés par cette affection a été représenté par 0,6 pour 1000 hommes présents.

Ces chiffres sont encore bien supérieurs à ceux qui représentent, pendant la môme année, la morbidité et la mortalité pour les garnisons de l'intérieur (morbidité 4,7 et mortalité 0,06 pour 1000 hommes présents) .

IV. La dysenterie dans les armées en campagne. — « Le nom de dysenterie est inséparable de Fhistoire patholo-

(1) Cité par Kelsch et Kiener, Traité des maladies des pays chauds, p. 272.

LA DIARRHÉE ET LA DYSENTERIE ool

gique des guerres. Les nomenclatures de Hœser montrent cette maladie régnant, non seulement dans les grandes guerres au milieu des armées en campagne, mais encore dans les populations Qui se sont trouvées sur leur parcours. En ce qui concerne les guerres continentales du xvn" et du xix'^ siècles, pour lesquelles nous ont été transmis des narrations d'épisodes ou des documents officiels, il serait difficile de citer une seule campagne dans laquelle la dysenterie n'ait pas eu le caractère permanent de maladie prédominante » (Kelsch et Kiener) (1).

C'est pendant les mois de juillet, août et septembre que cette maladie atteint son maximum dans les armées en campagne, comme l'ont parfaitement démontré les auteurs précédents, en compulsant les documents statistiques de la guerre de la Sécession américaine et de la guerre franco-allemande.

Mais, si les hostilités se prolongent, elle peut devenir permanente parmi les troupes et môme olïrir en hiver son maximum de fréquence et d'intensité.

Dans certaines expéditions, les épidémies de dysenterie s'accompagnent fréquemment de nombreux cas de diarrhée aiguë, qui offrent une évolution saisonnière encore moins accusée que celle de cette maladie et qui paraissent se rattacher plus nettement à l'état de marasme occasionné souvent par les fatigues excessives et les privations (famélisme) auxquelles sont exposés les hommes dans ces expéditions.

C'est ce qu'on a constaté, par exemple, pour l'armée anglaise en Crimée (Chenu) (2) et pour l'armée fédérale pendant la guerre de la Sécession (Woodward) (3).

La mort survient, dans ces cas, sous l'influence des maladies intercurrentes, représentées le plus souvent par l'érysipèle, la pneumonie, la diphtérie, le scorbut, l'albuminurie, etc.

Signalons également dans les armées en campagne l'association de la dysenterie avec la fièvre typhoïde, association encore plus fréquente que parmi les troupes en temps de paix.

(1) Loc. cit., p. 120.

(2) Chenu, De In Mo)'lal>fé dans l'armée, Paris, 1870, p. 131.

(3) The médical and surgical History of the war of the Rébellion, Washington, 1876.

Une fois déclarée dans un corps de troupes, la dysenterie peut se propager rapidement aux autres régiments et même à la population civile des localités traversées par l'armée. Kelsch et Kiener (1) en citent de nombreux exemples.

Enfin, la maladie paraît d'autant plus grave que l'armée occupe depuis plus longtemps le même emplacement et qu'elle est exposée à des conditions hygiéniques plus défectueuses (absence d'abri, alimentation insuffisante, famélisme).

D. — Étiologie.

Les principales causes invoquées actuellement pour expliquer le développement de la dysenterie sont représentées par : 1° Les saisons et les météores ;

2° L'existence des foyers d'infection à la surface du sol; 3° Certaines influences bromatologiques et particulièrement Veau potable ; 4° La contagion.

Nous les étudierons successivement.

ï. Influences météoriques et saisonnières. — Presque toutes les épidémies de dysenterie ont lieu, comme nous l'avons vu. pendant la saison chaude. Il a donc paru naturel d'expliquer leur développement par les conditions météoriques de cette saison, représentées, tantôt par la persistance delà chaleur et de la sécheresse, tantôt par l'influence des pluies estivales, tantôt par la succession des journées chaudes et des nuits fraîches (L. Colin), tantôt, enfin, par un refroidissement brusque, le corps étant en sueur.

IL Influence des émanations telluriques et infectieuses.— L'influence des marais sur la production de la dysenterie a été reconnue par les médecins du siècle dernier (Torti, Morton) ; les premiers observateurs des maladies de l'Algérie (Maillot, Haspel) ont même attribué à la malaria la fréquence et la gravité de la dysenterie au nord de l'Afrique.

En France môme, bien des épidémies de dysenterie, survenues dans l'armée et dans la population civile, ont été rapportées aux

(1) Loc. cit., p. 126.

émanations marécageuses outelluriques ; telle a été, par exemple, l'épidémie de la garnison de Versailles, observée en 1842 par Masselot et Follet (1).

Cette étiologie de la dysenterie reposait principalement sur l'association si commune en Europe, mais surtout dans les pays chauds, de cette maladie avec les fièvres palustres.

Les recherches de L. Colin ont démontré que, si ces deux affections coïncident fréquemment ensemble dans les mêmes localités et semblent offrir à peu près la môme répartition géographique, cependant leur association est loin d'être nécessaire et qu'il y a certaines contrées et certaines localités où l'une d'elles s'observe à l'exclusion de l'autre. Voilà pourquoi cet auteur n'admet pas que l'inspiration de l'air des marais puisse produire la dysenterie.

Il en est autrement de l'infection de l'atmosphère et du sol par les émanations répandues par les détritus animaux aux alentours et dans les quartiers excentriques des villes, où, comme on sait, s'élèvent de nombreuses casernes.

Nous avons mentionné précédemment le rôle des miasmes putrides dans la production de la diarrhée « ce premier échelon de la dysenterie » (L. Colin). On comprend que toutes les circonstances qui augmenteront ou favoriseront cette influence pathogène puissent déterminer l'apparition de cette dernière maladie.

Ainsi s'expliquent les nombreuses épidémies de dysenterie survenues à la suite du remuement du sol et des travaux de terrassement entrepris dans le voisinage des casernes (épidémies de dysenterie au 10" régiment de chasseurs à Chartres, en 1844- 1843, au 31° régiment d'infanterie à Toul en 1884, au 37° de ligne en 1886 et au 10^ hussards en 1889) (2).

Un bel exemple de ce mode de développement de la maladie a été fourni par la garnison de Lunéville en 1889 : l'épidémie prit naissance dans une caserne (quartier Treuille de Beaulieu), dans laquelle on avait effectué des travaux de terrassement pour la construction d'un pavillon-écurie ; puis, elle gagna

(1) Masselot et Follet, Sur l'Epidémie de dysenterie qui a régné à Versailles en août, septembre et octobre 1842 (Arch. r/én. de méd., 1843, 4» série, 1. 1).

(2) Citées par Kelsch, il/a/at/i'es catai-rhales saisonnières, p. 268.

les autres casernements et se propagea à la population civile.

D'autres épidémies ont été attribuées aux émanations infectes répandues soit par des boues et des détritus provenant du curage d'un cours d'eau ou d'un canal voisin de la caserne (épidémie du 9'= chasseurs à Auch en 1889), soit par des eaux stagnantes et vaseuses (garnison d'Aucli en 1883), soit par des égouts (épidémies du 4* chasseurs à Vesoul en 1884, du 10° hussards à Nancy en 1888), soit enfin par des puisards à ciel ouvert ou par des conduits à l'air libre (épidémie du camp de Sathonay en 1884).

Dans certains cas, il a été possible de déterminer nettement, par l'élimination des différentes conditions étiologiques auxquelles on rapporte habituellement la dysenterie, l'action puissante exercée par certaines émanations pathogènes. C'est ce qu'a fait avec talent L.Delmas (1) pour l'épidémie observée par lui, en 1891, dans la caserne d'Abboville, à Poitiers. Après avoir établi, dans une enquête très rigoureuse, l'absence des principaux facteurs étiologiques invoqués habituellement en pareil cas, tels que l'action de l'eau potable, les vices de l'alimentation, la propreté des quartiers, les fatigues, l'encombrement des locaux, la revification de germes préexistants et l'existence d'une épidémie antérieure et de même nature, l'influence du refroidissement, notre distingué camarade a découvert l'origine de la maladie dans l'existence d'un foyer d'infection accidentel, constitué par les émanations répandues par un cours d'eau, le Clain, voisin du quartier, et qui reçoit les détritus apportés par un des grands égoûts de la ville et retenus par un barrage, construit à deux cents mètres en aval pour les besoins de l'industrie privée.

L'influence que peuvent avoir sur l'apparition de la dj-senterie les émanations répandues par les matières fécales paraît encore plus puissante, comme le démontrent de nombreux exemples observés parmi les soldats. A Lalla Marnia, où les soldats avaient rempli de leurs évacuations les silos et les champs avoisinant le camp, Cambay vit éclater la dysenterie.

(1) L. Delmas, Une Épidémie de dysenlerie infectieuse observée au quartier d'Ablwville en sept.-oct. 1891 [Arch. deméd. milit., 1892, t. XX, p. !)•

L. Colin (1) a môme observé une épidémie de dysenterie qui était localisée à un petit bâtiment militaire situé au voisinage des latrines d'une grande caserne.

La putréfaction des cadavres d'hommes et d'animaux sur les champs de bataille produit des émanations infectes, qui ont occasionné souvent des épidémies de dysenterie très meurtrières parmi les troupes campées dans le voisinage. ,

III. Influences bromatologiques. — D'autres causes sont assez fréquemment invoquées pour expliquer le développement de la dysenterie, je veux parler des défectuosités du régime ahmentaire : abus de fruits verts et non suffisamment mûrs (armées alliées en 1793), excès de corps gras et féculents, usage exclusif ou trop fréquent de viandes salées, de biscuit, etc.

En téte de ces causes figure l'eau de mauvaise qualité. Le rôle infectieux que peut remplir l'eau de boisson dans l'apparition de la dysenterie ressort nettement de l'étude de certaines épidémies sur lesquelles nous avons déjà eu l'occasion d'appeler l'attention du lecteur.

Ce rôle a été entrevu depuis longtemps, puisque Read ('2), médecin de l'hôpital militaire de Metz, avait attribué en 1780 à l'usage de l'eau de deux puits souillés par des infiltrations de matières fécales, provenant de latrines placées dans leur voisinage, de nombreux cas de dysenterie survenus dans un régiment caserné au quartier Ghambière ; la fermeture des puits suspects avait amené, du reste, la disparition de l'épidémie.

Comme nous l'avons vu plus haut, les observations ultérieures n'ont fait que confirmer la réalité de cette influence exercée par l'eau de boisson sur le développement de la dysenterie. Ainsi, l'épidémie qiii sévit dans la garnison de Sedan, en 1776, parut avoir son origine dans l'usage d'eaux souillées par des infiltrations de fumier. Il en fut de même de celle dont fut atteinte la colonne du général Bedeau en 1843, en Algérie, et qu'on rapporta à l'usage d'eau infectée par des détritus animaux.

(1) L. Colin, Art. Dysenterie du Dictionnaire encycl. des sciences méd., 18S'6, l" série, t. XXXI, p. 4).

(2) Read, Journal de méd. nviUt. de Dehorne, 1782.

C'est à la pureté des eaux consommées à Rome que L. Colin a attribué la rareté de la dysenterie en cette ville, où, pendant seize ans (1849-66), nos troupes en furent moins atteintes qu'en France.

« Dans nombre de postes de l'Algérie, dit-il (1), notamment à Orléansyille, la dysenterie a diminué notablement à la suite des travaux d^aménagement qui ont assuré à leur population l'usage d'une eau suffisamment pure. » Voilà pourquoi cet auteur incline à croire que l'immunité si remarquable de certaines localités des pays chauds tient à l'excellence de leurs eaux de consommation.

Dans l'épidémie de dysenterie observée par Aron (2), à Joigny, en 1876, cet auteur a noté que les soldats ne partageaient pas le bénéfice de l'eau fraîche et limpide, distribuée à la population civile et ne consommaient que de l'eau de puits.

Quelques années auparavant, L. Colin (3) avait, du reste, appelé l'attention sur l'influence exercée par l'ingestion de l'eau marécageuse sur le développement de la dysenterie.

Plus récemment. Amat (4) a rattaché avec raison à l'usage de l'eau du puits du Pecq les épidémies de dysenterie qui, depuis 1882, sévissaient chaque année sur la garnison de Saint-Germain-en-Laye, et Klein a établi nettement que l'épidémie qui frappa le 21« de hgne à Langres, en 1886, devait être attribuée à la consommation par la troupe d'eau de citerne de qualité suspecte.

Il n'est, du reste, pas rare de voir de nombreux cas de diarrhée dysentérique apparaître comme le prélude d'épidémies de fièvres typhoïdes d'origine hydrique; Kelsch (5) en cite de nombreux exemples.

IV. Influences hygiéniques. — Certaines épidémies de dysenterie ont été rattachées aux conditions hygiéniques défec-

(1) Art. Dysenterie, p. 15.

(2) AroQ, Relation d'une épidémie de dysenterie saisonnière à Joigny (Mém. de méd. milit. 1877, 3» série, t. XXXIII).

(3) L. Colin, De l'ingestion des eaux marécageuses comme cause de la dysenterie et des fièvres intermittentes (Ann. d'hyg. puhl. et de méd. lég., 1872, t. XXXVIII).

(4) Amat, Recherches étiol. sur les épidémies de dysenterie à Saint- Germainen-Laye [Gazette méd. de Paris, 1885, p. 157).

(5) Kelsch, Maladies catarrhales saisonnières, p. 270.

tueuses auxquelles avaient été soumises les troupes sur lesquelles elles sévissaient.

Telle est cette épidémie qui en 1873, à Rouen, atteignit le 73' de ligne logé dans la caserne de Léveillé, alors que les autres corps de la garnison restèrent indemnes, et qui fut attribuée par Weil à l'encombrement momentané delà caserne, où avaient été répartis en quatre chambrées 800 réservistes.

Telle est cette épidémie observée par Robert sur le 36" de ligne, en 1886. Ce régiment avait quitté en août Dijon, pour aller aux manœuvres, alors qu'il avait offert quelques diarrhées avant le départ. Sur ses 1880 hommes, 120 furent indisponibles; la maladie fut attribuée aux défectuosités du cantonnement, à l'ingestion de pain de mauvaise qualité, à la consommation d'une grande quantité de fruits, d'eau et de boissons alcooliques suspectes.

V. Contagion. — Bien que la contagiosité de la dysenterie ait été niée par les auteurs les plus autorisés, tels que Cambay, Laveran, Gatteloup, Masselot et Follet, et plus récemment par L. Colin, en se fondant sur l'immunité absolue offerte par les personnes exposées aux émanations des dysentériques ou à leurs déjections, cependant cette contagiosité nous semble démontrée par les nombreux exemples d'épidémies transportées parles armées en marche ou en campagne de ville en ville, par l'extension de certaines de ces épidémies de l'armée à la population civile et réciproquement, comme l'indiquent Kelsch et Kiener.

La meilleure preuve de la contagiosité de cette maladie serait, il est vrai, le développement des cas intérieurs dans les hôpitaux où sont traités les dysentériques. Malheureusement, bien que quelques faits de contagion directe aient été notés dans certaines relations d'épidémies (3 cas à l'hôpital de la marine, à Brest [Gestin], 2 cas à l'hôpital militaire de Bourges [Moty], 7 cas à l'hôpital de Joigny [Aron], 8 cas à l'hôpital de Versailles [Masselot et Foley]), il ne semble pas qu'il y ait lieu de rechercher en dehors des matières fécales dysentériques, dont le rôle patho- I génique est si actif, les foyers de cette transmission virulente. Nous avons déjà eu l'occasion d'appeler l'attention sur l'asso-

ciation assez fréquente qu'oflfrent dans la môme caserne les épidémies de dysenterie et de fièvre typhoïde et sur rapparition, plus rare, il est vrai, de ces deux maladies chez le môme sujet.

L'étude que nous venons de faire nous permet de découvrir entre Tune et l'autre de nombreux rapports étiologiques et d'entrevoir une certaine affinité entre le bacille d'Eberth et celui qui produirait la dysenterie et qui a été découvert par Chantemesse et Widal.

E. — Étude clinique.

I. Formes de la maladie. — La dysenterie présente dans les hôpitaux militaires de France et d'Algérie un certain nombre de formes plus ou moins caractérisées, et qu'à l'exemple de Kelsch et Kiener, nous distinguerons en formes bénigne et maligne.

La fonne bénigne est la plus commune. Elle offre les caractères suivants :

Début insidieux, mais parfois assez brusque; selles pkis ou moins nombreuses, avec ou sans coliques, formées par un liquide clair. ou ayant la consistance d'une purée, de couleur gris sale, jaunâtre, parfois vert foncé et contenant un peu de sang; anorexie, langue chargée, amertume de la bouche, nausées, parfois vomissements bilieux ; courbature, faiblesse, douleurs musculaires siégeant principalement dans la région lombaire et dans les membres inférieurs; au bout d'un à trois jours, augmentation du nombre des selles (de 20 à 60 dans les vingt-quatre heures), qui deviennent muqueuses et sanguinolentes et par moment séreuses ou séro-bilieuses ; borborygmes, tranchées, coliques, ventre rétracté et douloureux à la pression ; puis ténesme rectal se compliquant parfois de dysurie.

Fièvre modérée ou nulle, pouls petit et concentré. Face pâle, traits contractés, yeux enfoncés dans les orbites, affaiblissement de la voix et abattement général ; amaigrissement rapide, diminution des sécrétions (urine, bile).

Au bout de huit à quinze jours, la maladie marche vers la guérison ; les douleurs intestinales disparaissent, les selles

deviennent moins fréquentes, leur couleur et leur odeur sont normales, le faciès est calme, l'appétit revient, les forces se relèvent lentement, et presque toujours la convalescence estplus longue que la maladie.

La forme maligne se présente sous deux aspects différents (Kelsch et Kiener) (1) ; tantôt le danger résulte de l'intensité des symptômes mentionnés plus haut : troubles profonds de la calorification, de l'innervation vaso-motrice et des fonctions du cœur {dysenterie algide oa c ho lér if or me); tantôt on voit s'ajouter aux symptômes ordinaires de la dysenterie des accidents nouveaux (hyperthermie, délire, stupeur, suppurations et hémorrhagies multiples), qui surviennent dès le début ou pendant le cours de la maladie {formes tt/phoïde et kèmorragique).

La dysenterie algide ou cholériforme a été observée quelquefois dans les garnisons de l'intérieur (Masselot et Folet, Lécard, Aron) ; mais elle est surtout commune en Algérie. Elle peut déterminer très rapidement la mort, qui est souvent précédée de crampes dans les mollets, de petitesse du pouls, quelquefois de dyspnée et d'anéantissement des forces.

La dysenterie typhoïde est caractérisée par un mouvement fébrile plus ou moins marqué, avec adynamie profonde, agitation, délire nocturne alternant avec de l'assoupissement, carphologie, contractures musculaires. Quand la mort a lieu, ce qui arrive souvent, elle est précédée de sueurs froides, de réfrigération et de lipothymie.

Dans la dysenterie hémorragique, moins fréquente que la précédente, mais plus grave, surviennent des hémorragies multiples, ayant pour siège non seulement l'intestin, mais encore les autres muqueuses, le tissu cellulaire, la peau, etc.

Enfin, on observe quelquefois dans les hôpitaux militaires et principalement en Algérie, la dysenterie chronique, qui peut succéder à une atteinte aigué de la maladie ou bien s'établir d'emblée.

Au point de vue des lésions anatomiques, on peut distinguer la dysenterie dans trois degrés :

(1) hoc. cit., p. 50.

1" degré. — Cas ébauchés, correspondant à une irritation superficielle de la muqueuse intestinale avec selles odorantes, fréquentes, contenant un peu de sang ; la guérison a lieu généralement au bout de huit à quinze jours.

2' degré. — État gastrique, inflammation de la muqueuse dans toute son épaisseur et suintement de sérosité sanguine qui constitue la plus grande partie des selles.

3° degré. — Infiltration de toutes les tuniques intestinales, avec gangrène de la muqueuse ; dépression rapide des malades.

L'invasion de la dysenterie est généralement brusque, la période d'augmentation est très courte ; en vingt-quatre ou quarante-huit heures, les selles atteignent leur maximum de fréquence. Quelquefois, les malades sont atteints de diarrhée prémoniioire, qui se prolonge plus ou moins longtemps.

La moyenne générale des journées passées à l'hôpital par les soldats atteints de dysenterie est de dix-sept jours pour les troupes françaises à l'intérieur ; en Algérie, elle est beaucoup plus longue. La mortalité est représentée par 1,18 décès pour 1000 parmi les malades en temps de paix.

La mort arrive ordinairement vers le huitième jour, mais elle peut survenir plus tard, du vingtième au trentième jour de la maladie ; elle se produit, dans ces derniers cas, sous l'influence d'un einpoisonnemeuT; septique, ou par épuisement graduel résultant du défaut d'absorption intestinale.

Les rechutes sont assez fréquentes ; elles surviennent généralement du quinzième au vingtième jour ; les récidives sont beaucoup plus rares (2 pour 100 hommes atteints dans notre armée).

II. Complications. — Les complications de la dysenterie sont représentées par des hi/dropisies, qui se produisent surtout quand la maladie passe à l'état chronique ; par des thromboses veineuses et Aq?, paralysies (A. Laveran) (1); par des arthopathies [pseudo-rhumatisme %5ert^m§'î<e), beaucoup plus communes que les précédentes.

Sur 1137 cas de dysenterie relevés dans cinq épidémies

(1) A. Laveran, De la Phlébite, de la thrombose veineuse et des paralysies, comme complications de la dysenterie [Arch. de méd. mil., 1883, t. V, p. 236).

de dysenterie dans notre armée, Kelscli et Kiener ont noté 44 cas d'arthrites, soit environ un cas sur 38 dysentériques. Ces résultats, comme le remarquent ces auteurs, sont assez comparables à ceux qui ont été obtenus par Bouchard pour l'arthrite blennorrhagique (1 sur 50).

Généralemeiit cette complication survient après la guérison ; neuf fois sur dix (Kelsch et Kiener), son apparition coïncide avec la cessation brusque, définitive ou transitoire de la dysenterie. Les localisations du côté du cœur sont exceptionnelles.

Ces manifestations rhumatismales ne sont point liées aux formes les plus accusées de la dysenterie ; au contraire, elles ont été notées dans ses formes légères ou d'intensité moyenne (Dewèvre) (1).

Le rhumatisme des dysentériques atteint ordinairement quelques articulations, principalement les genoux, le cou-de-pied, les épaules. Il offre une certaine fixité et ne disparaît pas facilement des premières articulations atteintes ; il se cantonne souvent dans le genou; et, bien que la douleur qu'il détermine ne soit pas très vive et ne force pas les malades à garder le lit, il présente une marche lente et traînante et prolonge considérablement le traitement, au point de nécessiter encore le maintien à l'hôpital de convalescents qui, sans cette complication, pourraient facilement reprendre leur service. Au bout de un ou deux mois, le malade guérit, et la lésion articulaire disparaît, sans amener d'ankylosé ni de suppuration (Kelsch et Kiener).

in. Association à d'autres maladies. — On voit quel quefois, chez certains malades, la dysenterie associée à d'autres alfections, ainsi kla fièvre intermittente et surtout à la cachexie palustre. Cette association, qui s'observe constamment en Algérie, est plus rare dans nos garnisons de l'intérieur. Récemment, Delmas (2) en a publié deux observations.

Dans les prisons et dans les ateUers de travaux pubhcs, la dysenterie a été observée chez certains malades concurremment avec le scorbut.

(1) Dewèvre, Mémoire sur le pseudo-rhumatisme ou arthralgie infectieuse de la dysenterie (Arch. de méd. mil. 1886).

(2) Delmas, Epidémie de dysenterie infectieuse^ p. 18.

Marvaud. 36

o62 LES MALADIES DU SOLDAT

Nous avons appelé l'attention sur les exemples d'épidémies mixtes observées dans l'armée par quelques-uns de nos collègues ou par nous-même, et dans lesquelles la dysenterie et la fièvre typhoïde ont sévi concurremment dans la même caserne et sur les mêmes troupes. Il n'est donc pas étonnant que, dans ces conditions, certains malades puissent être atteints par les deux affections. Généralement les symptômes de la dysenterie s'effacent pour laisser prédominer ceux de la fièvre typhoïde ; daus d'autres cas, la première de ces affections survient comme complication chez les convalescents de dothiénentérie ; Delmas (1) en a observé récemment un exemple très intéressant.

Mais c'est surtout dans les armées en campagne que se manifeste cette association de la dysenterie avec d'autres maladies infectieuses {fièvre typho'ide, seorbut, typhus) et qu'on observe ces états morbides si complexes et si mal définis, dans lesquels il est souvent difficile de déterminer la part qui revient à l'agent dysentérique. Dans ces cas, rien n'est plus rare qu'une atteinte de dysenterie classique et traditionnelle ; et, parmi les nombreuses conditions originelles qui donnent lieu à l'explosion des grandes maladies infectieuses, il est impossible de débrouiller, dans cet enchevêtrement de divers états morbides, la part qui revient à la dysenterie, au miUeu d'un foyer originel à influences pathogènes multiples.

• Une des complications les plus fréquentes de la dysenterie, dans les pays chauds et particulièrement en Algérie, est représentée par l'hépatite ; comme l'ont démontré Kelsch et Kiener (2), les deux maladies, dysentérique et hépatique, doivent être rapportées dans la grande majorité des cas au même facteur étiologique. Cette complication, qui s'observait fréquemment parmi nos troupes de l'Algérie pendant les premières années de la conquête (3), est devenue actuellement beaucoup plus rare parmi ces troupes, où elle n'a plus été représentée, en 1888, que par 1,3 entrées aux hôpitaux pour 1000 hommes

(1) Loc. cit., p. 20.

(2) Loc. cit., p. 293.

(3) L'hépatite et les abcès du foie ont occasionné, en 1847-48, environ 10 décès pour 1000 décès généraux dans les hôpitaux militaires de l'Algérie (Laeeger).

(y compris les cas de congestion et d'hypertrophie du foie).

Les abcès du foie ne figurent plus, comme causes de mort dans notre armée d'Afrique, que par 6 décès en 1888 et par dO décès en 1889 (soit une mortalité de 0,15 décès pour 1000 hommes présents). Quant aux quelques cas de cette maladie qui sont relevés par la statistique dans les hôpitaux militaires de l'intérieur (2 en 1888, 1 en 1889), ils doivent être rapportés à des soldats qui, après avoir séjourné dans les pays chauds (Algérie, Tunisie, Sénégal, Tonkin), ont succombé après leur retour en France.

IV. Traitement. — Le traitement de la dysenterie doit avoir lieu le plus tôt possible, car on remarque que la maladie est d'autant plus grave qu'elle a été négligée pendant plus longtemps.

Dans les formes légères^ on a recours avec avantage à l'emploi des purgatifs, qui ont pour utilité de combattre la constipation et de favoriser les sécrétions séreuses de l'intestin ; en même temps, ils diminuent le spasme douloureux qui tourmente généralement les malades. Mais il ne faut pas en abuser ; il est prudent de se borner à l'emploi des purgatifs doux (huile de ricin, crème de tartre, sel de Sedlitz).

Quand la dysenterie est franche et s'accompagne de selles sanguinolentes, l'administration de l'ipéca, suivant la méthode brésilienne (Segond), a pour effet de calmer la circulation locale, de diminuer l'afflux sanguin et d'exciter temporairement la sécrétion normale de l'intestin.

On peut également prescrire le calomel, à doses purgatives (pour favoriser la sécrétion biliaire, quand celle-ci est supprimée, même seulement ralentie) ou fractionnées (pour combattre l'inflammation de l'intestin [Pécholier]). On administre, dans le premier cas, un gramme du médicament en une ou plusieurs fois dans la journée et une seule fois les jours suivants, en diminuant progressivement la dose ; dans le second cas, par paquets de 1 décigramme, d'heure en heure, en commençant par 10 ou 15 paquets et en diminuant les jours suivants, jusqu'à ce que les selles soient revenues à consistance molle ou que la dysenterie ait passé à l'état chronique.

Moty, qui recommande cette méthode, que nous avons suivie avec succès, n'a constaté de salivation que dans le quart des cas observés par lui.

Pour combattre le ténesme, on prescrit habituellement le ralanhia en potion [2 grammes) sous forme de bols de 0 gr. 1 (10 par jourj ou bien en lavement. Les frictions belladonées, l'opium, particulièrement le laudanum de Sydeuham, quand la dysenterie s'accompagne d'une irritabilité douloureuse de l'intestin, produisent un soulagement marqué.

L'alimentation doit être très modérée et consister dans du bouillon, du vin de Banyuls, du thé chaud, quelques potages, puis, des œufs à la coque ; l'application d'une ceinture de flanelle sur le ventre est toujours utile. Nous avons obtenu les meilleurs effets de l'administration des pilules de Segond (6 par jour, 2 toutes les trois heures).

Quand la maladie est devenue chronique, on emploie avec avantage le sous-nitrate de bismuth, les lavements cathérétiques (nitrate d'argent, iode, sulfate de cuivre), astringents (ratanhia, cachou), désinfectants (acide pliénique, hypochlorite de soude), môme simplement éniollients ou stimulants (Kelsch).

Si l'intolérance de l'intestin est bien marquée, l'alimentation lactée est indiquée (Fleury). Dans tous les cas, il faut alimenter le malade avec la plus grande prudence et toujours se borner à des aliments liquides ou faciles à digérer (Kelsch et Kienerj.

Il n'y a pas de maladie où il faille surveiller plus que dans la dysenterie la composition des prescriptions alimentaires. Dans les hôpitaux militaires, on prescrit habituellement le régime suivant aux dysentériques : au début, œufs à la coque, lait; après diminution des symptômes morbides, riz au lait oupanades très épaisses, biscuits, lait ; pendant la convalescence, panades, viandes grillées, œufs et lait.

F. — Prophylaxie.

La prophylaxie de la dysenterie découle naturellement de nos connaissances relatives à l'étiologie de cette affection.

LA DIARRHÉE ET LA DYSENTERIE o6o

Elle doit être dirigée contre chacun des éléments morbifiques, dont nous avons étudié le rôle pathogénique : influences météoriques ^ infection des milieux, alimentation vicieuse et souillure de l'eau de boisson.

Le port de ceintures de flanelle sur le ventre, réglementaire dans notre armée, est suivi des meilleurs effets pour prévenir chez le soldat les affections intestinales ; il est bon d'éviter, autant que possible, l'impression du froid humide, les atteintes du refroidissement nocturne surtout sensible dans les pays chauds et particulièrement en Algérie.

La propreté et le bon entretien des locaux occupés par les troupes ont pour effet d'empêcher la formation, à l'intérieur des casernes et dans les camps, de tout foyer d'infection (eaux croupissantes, fumier, détritus, égouts, latrines), servant de réceptacle aux germes dysentériques.

L'alimentation doit être l'objet d'une surveillance spéciale; il faut s'assurer chaque jour de la qualité des denrées distribuées aux hommes dans les garnisons, appliquer le plus possible le système du régime varié et ne pas trop multiplier, dans les corps de troupes, les distribution de biscuit et de lard salé. L. Colin a appelé avec raison l'attention sur ce fait que la mortalité de l'armée anglaise aux Indes a pu être réduite de 50 à 5 pour iOOO hommes d'eflectif, par la suppression des viandes salées dans le régime alimentaire. Enfin, il est indispensable de fournir aux troupes une eau de consommation pure et au besoin filtrée. La prophylaxie de la dysenterie, comme celle de la fièvre typhoïde, a naturellement profité des mesures qui ont été récemment prises, à cet égard, dans l'armée française.

Une fois la dysenterie déclarée dans une caserne, il faut s'empresser de recourir aux mesures suivantes : désinfection des chambrées, amélioration de l'ordinaire, diminution des exercices en plein air , emploi de la ceinture de flanelle.

Quant à l'évacuation des locaux contaminés, c'est une mesure qui, loin d'arrêter l'épidémie parmi les hommes menacés par la dysenterie, les expose quelquefois, au contraire, à créer dans leurs nouveaux cantonnements des foyers secondaires, qui

o66 LES MALADIES DU SOLDAT

peuvent devenir très actifs et même mem'triers. Cependant, cette mesm'e pent être indispensable, quand il n'y a pas d'autre moyen de soustraire la troupe à un foyer d'infection locale nettement déterminé; dans ce cas, il est bon qu'une visite médicale des hommes à mettre en route soit faite préalablement à leur départ ; elle permet de retenir à la chambre ou à l'infirmerie tous les douteux elles suspects, c"est-à dire tous ceux qui sont susceptibles de propager la maladie.

Comme presque toutes les épidémies de dysenterie sont précédées d'une période assez longue, pendant laquelle on n'observe que de la diarrhée, il est utile de surveiller les hommes dans les chambres, de les contraindre à déclarer leur mal et de traiter aussitôt, soit à la chambre, soit à l'infirmerie, ceux qui sont atteints du moindre dérangement intestinal. Avec quelques doses d'opium ou de bismuth, on peut espérer arrêter facilement la maladie.

Une fois la dysenterie confirmée, on s'empressera d'envoyer d'urgence les malades à l'hôpital, en prenant les précautions nécessaires pour leur éviter tout refroidissement pendant le transport (enveloppement dans des couvertures de laine, chauffage des voitures au moyen de bouillottes).

Les dysentériques doivent être traités à l'hôpital dans des salles spéciales, et même, s'il est possible, dans des pavillons isolés. On doit leur appliquer toutes les mesures habituellement employées contre la propagation des maladies contagieuses, absolument comme si la contagiosité de la dysenterie était parfaitement démontrée.

Cet isolement des dysentériques s'impose, du reste, également par ce fait, constaté maintes fois et particidièrement après la campagne d'Italie, par L, Colin, à l'hôpital du Val-de-Gràce, que la réunion de ces malades dans des salles communes est généralement suivie de graves modifications dans l'état des autres malades.

Il faut surveiller attentivement les déjections intestinales et assurer promptement leur désinfection et leur enlèvement; des seaux inodores ou des chaises percées doivent être placés en permanence dans les salles alfectées aux dysentériques et rece-

LA DTARKllÉE KT LA DYSENTERIE o67

voir après chaque déjection un liquide antiseptique (solulion de sulfate de cuivre), puis vidées dans une latrine spéciale où Ton verse des désinfectants (chlorure de chaux, huile lourde de houille).

Enfin, le linge et les effets des malades doivent être désinlectés, soit à l'é tuve, soit à l'acide sulfureux (1).

G. — Les maladies du foie.

Congestion, hypertrophie, hépatite, abcès. — Les maladies du foie sont devenues assez rares dans notre armée. Ainsi, malgré rinfluence produite nécessairement sui* leur fréquence par les récentes expéditions coloniales, le nombre des cas de ces maladies, traités dans les hôpitaux, n'a été en 1889, que de 112, sur lesquels 38 reviennent aux troupes de l'intérieur et 74 aux troupes de l'Algérie et de la Tunisie. Le nombre des décès occasionnés par ces affections a été en 1889 de 23, représentés par 11 cas d'abcès du foie (dont 10 survenus en Algérie et en Tunisie) et par 12 cas de cirrhose hépatique (dont 3 survenus dans notre colonie africaine). Comme on le voit, ces affections ne s'observent guère que dans les pays chauds ; au nord de l'Afrique, elles tendent même à disparaître parmi les troupes françaises. Jadis, elles intervenaient pour une part assez considérable dans la mortalité générale de notre armée en Algérie. La proportion, sur 1000 décès généraux, des décès occasionnés par ï hépatite et les abcès du foie dans les hôpitaux avait même atteint en 1847-48 :

20,58 dans la province d'Alger, 24,63 dans la province d Oran, • 12,7 dans la province de Constantine.

La mortalité causée par ces affections, relativement à la mortalité générale, a été la suivante dans quelques hôpitaux militaires de la province de Constantine (Kelsch et Kiener) (2) :

[\) Voy. L. Colin, art. dysenterie, du Dictionnaire encycl. des sciences médicales, série, t. XXXI, p. "3.

(2) Keisch et Kiener, Traité des maladies des pays chauds, p. 277 et suiv.

LOCALITÉS

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