MORBIDITÉ GRIPPALE POUR
Soldats ayant plus d'un an de service . . Soldats ayant moins d'un an de service .
L'influence exercée par le casernement est assez variable; en 1889, on a remarqué que ce sont les casernes les plus défectueuses au point de vue de leur construction et de leur aménagement, qui ont offert le plus de cas de grippe ; quelques observateurs ont noté que la maladie a été surtout grave dans les chambrées situées dans les combles et au rez-de-chaussée ; d'autres ont été frappés de l'influence qu'avaient présentée sur la propagation de la maladie l'orientation des pavillons des casernes et l'exposition de certaines chambrées à l'action des vents dominants.
Ainsi, au 19' régiment de chasseurs, à Neufchàteau, les chambres atteintes presque exclusivement au début de l'épidémie furent celles qui étaient orientées dans la direction est-sud-est, d'où soufflait le vent. L'immunité des chambres orientées dans le sens opposé cessa lorsque, quelques jours plus tard, le vent passa de l'est-sud-est au nord-nord-est (Oriou).
Dans le VI corps, on a observé en 1889-90 que les troupes occupant des casernements facilement balayés par les vents, ont offert la morbidité grippale la plus élevée. Les hommes logés dans les forts et dans les casemates abritées contre les vents ont eu une proportion de malades moindre que ceux qui étaient logés dans l'intérieur des places (1).
En Algérie, les détachements de troupes campés sous la tente,
(1) statistique 7nédicale de l'armée en 1890, Rapport, p. 65.
LA GRIFPE 579
principalement les smalas de spahis, ont été particulièrement frappés par l'influenza.
On a noté dans plusieurs garnisons la disparition des maladies prédominantes et des affections épidéraiques avecTaugmentation des cas de grippe. A Lyon, en 1890-91 et on 1892-93, au au moment où cette maladie fut signalée dans la garnison, celle-ci offrait, comme tous les hivers, de nombreux cas de fièvres éruptives (rougeole, scarlatine) et d'oreillons, qui diminuèrent et môme cessèrent au' bout de peu de temps, pour reparaître après la cessation de l'épidémie.
Le même fait a été noté en 1889-90 au 10« bataillon de chasseurs à pieds, à Saint-Dié, où l'on vit une petite épidémie de rougeole, cesser immédiatement au moment où la grippe fit irruption parmi les hommes, et recommencera une fois l'influenza disparue.
D'autres fois, la rougeole et la grippe ont paru évoluer parallèlement, comme à Mézièi'es au 91"' de ligne en 1890, et comme je l'ai observé moi-même à Lyon pendant l'hiver 1892-93.
A Lunéville, où la fièvre typhoïde est fréquente dans la garnison, on n'a pas constaté un seul cas de cette maladie pendant une grande partie de l'hiver 1890-91, alors que les hommes offraient, en revanche, de nombreux cas d'influenza.
Il est bien diflicile de déterminer la morbidité et la mortalité occasionnées parla grippe dans ses manifestations épidémiques ; car on ne peut souvent pas faire de distinclion pai'ini les accidents pulmonaires, entre ceux qui doivent être envisagés comme des complications indépendantes et ceux qui doivent être regardés comme des produits directs de l'influence grippale.
Si l'on considère, pour l'année 1890, comme appartenant à la grippe tous les décès par maladies aiguës de l'appareil respiratoire en excédent sur une année normale, aux 179 décès attribués à l'influenza, sans mention de localisation anatomique et de manifestation symptomatiquc particulière, il convient d'ajouter 200 décès environ, survenus pendant le premier trimestre de l'année, en excédent sur les moyennes annuelles, et figurant dans les relevés statistiques sous les dénominations de congés-
tions pulmonaires, broncho-pneumonies, bronchites capillaires, etc.). Ce nombre de 379 décès doit môme être considéré comme un minimum, un certain nombre d'autres affections, comme la méningite, la néphrite, ayant également entraîné un chiffre de décès sensiblement supérieur à la moyenne, et ces affections entretenant avec la grippe des relations incontestables.
Quoi qu'il en soit, on peut évaluera 400 la totalité des décès attribuables dans notre armée à l'épidémie de grippe de 1889-90, soit une mortalité de 0,75 pour 1000 hommes d'effectif, et de 2,6 pour 1000 malades.
B. — Étiologie.
Nous avons mentionné antérieurement les deux opinions qui régnent actuellement dans le corps médical concernant l'origine de la grippe. Suivant qu'on adopte l'une ou l'autre, on envisage celle-ci comme une maladie de provenance exotique et analogue à la fièvre jaune et au choléra, ou bien on ne la considère que comme une forme plus accentuée et plus commune de certaines affections, dites catarrhales, endémiques en France et en Europe.
Chacune de ces deux opinions s'appuie principalement sur le mode d'apparition de la maladie ; d'après les partisans de la première, la grippe se propagerait successivement de ville eu ville à partir d'un foyer plus ou moins déterminé; d'après les partisans de la seconde, elle apparaîtrait à peu près simultanément dans les localités les pUis éloignées, sans qu'on puisse supposer la propagation du mal de l'une à l'autre.
Il est malheureusement bien difficile et souvent impossible de déterminer l'époque exacte de l'apparition des premiers cas de la maladie ^dans chaque localité; les tentatives qui ont été faites à ce sujet en France, et principalement dans l'armée pendant l'épidémie de 1889-90, n'ont pas fourni des résultats aussi concluants et aussi précis qu'on aurait pu l'espérer ; ces difficultés s'expliquent par la prédominance habituelle des maladies de l'appareil respiratoire, à l'époque de l'année où ont lieu
généralement les épidémies de grippe, et par les nombreux rapports symptomatiques et cliniques qu'offrent ces maladies avec rinfluenza.
Les partisans de l'importation de la grippe en Europe invoquent à l'appui de leur opinion les faits suivants : la maladie aurait apparu en mai 1889 à Boulchara (Tartarie), d'où elle aurait été importée en Tunisie et en Perse (Heyfelder). Toujours est-il que Saint-Pétersbourg fut atteint pendant le mois d'octobre ; ensuite, le mal envahit les grandes capitales : Berlin, Varsovie, Stockholm, Vienne, Paris, pendant la deuxième semaine de novembre; Madrid, Lisbonne, New-York, en décembre.
Fait intéressant à signaler, en France la maladie n'apparut dans l'Est comme dans les autres provinces qu'après avoir atteint Paris.
Nous empruntons au mémoire de Kelsch et d'Antony (1) les documents suivants, qui indiquent Tordre dans lequel ont paru avoir été atteintes, en 1889-90, les principales villes de garnison de France et d'Algérie :
Paris, 27 novembre. I-yon, 17 décembre.
Orléans, 8 décembre. Versailles, )
Bordeaux, 10 décembre. Lille, 18 décembre.
Amiens \ lîennes, ^
(irasse, ( 12 décembre. Saint-Omer, 19 décembre.
Toulouse, ) Lons le-Saiilnier, \
Marseille, 14 décembre. Besançon, > 20 décembre.
Le Mans, \ Chaumont, )
Vernon, J Tunis, 23 décembre.
Tours, ' , . , Lonstantme, 28 décembre.
' lo décembre. ,-, ,„ ■
Tarascon, i Alger, l'Manvier.
Toulon, Aumale, 7 janvier.
ÏN'ice, Belle-Isle, 11 janvier.
Cherbourg,) , Ouargla, 25 février.
° 1 / décembre.
Vitry, )
Ainsi, la grippe a rayonné dans toutes les directions de la capitale vers les grandes villes de la province ; mais les principales voies suivies par elle ont été précisément celles où les communications sont le plus importantes et le plus nombreuses. Le même fait, du reste, avait été constaté dans la pki-
(1) Loc. cit., p. 82 .
part des épidémies survenues précédemment (notamment en 1580, 1709, 1729, 1733, 176^2, 1767, 1775, 1782, 1789, 1800, 1831, 1837). Ce fait constitue un des principaux fondements de l'opinion, d'après laquelle la maladie serait importée en Europe, et n'existerait point à l'état endémique dans les principales localités de notre pays.
Il est certain que la grippe se répand avec une grande rapidité dans les contrées voisines et franchit des distances parfois considérables. Cependant, le rôle de l'influence atmosphérique dans l'apparition de cette maladie est assez restreint; puisqu'elle s'étend, indépendamment des saisons, des agents météoriques et telluriques et des climats, dans tous les pays et même dans les pays chauds.
La grippe a été considérée pendant longtemps comme n'étant pas contagieuse et l'on s'appuyait pour formuler cette opinion sur l'apparition simultanée de la maladie sur différents points du globe et sur quelques exemples qui tendaient à démontrer que des vaisseaux avaient pu être atteints en pleine mer parle fléau.
Mais les recherches qui ont été faites, principalement pendant l'épidémie de 1889-90, tendent à démontrer la contagion de cette maladie. On trouvera dans l'intéressant travail d'Antony(l) des observations nombreuses qui sont favorables à ce mode d'expansion.
On peut, à l'exemple de cet auteur, les ranger dans les catégories suivantes :
1° Apparition de la maladie dans une localité jusqu'alors indemne et coïncidant avec V arrivée dans cette localité d'une personne provenant d'un centre contaminé. — Aux nombreux exemples relevés par Antony et empruntés par lui à différents observateurs, nous ajouterons les suivants, recueillis dans notre armée pendant l'épidémie de 1889-90 :
En 1889, à Amélie, la grippe a débuté brusquement le 24 décembre par un infirmier venu la veille de Perpignan, où régnait la maladie ; le lendemain, deux autres infirmiers étaient atteints; la section ne tarda pas être tout entière envahie. La maladie
(1) Voy. Antony, la Grippe au point de vue épidémiologique (Arch. de mcd. mil, 1890, t. XVI, p. 345).
n'apparut que le 27 parmi les malades de l'hôpital et dans la compagnie d'infanterie de Fort-les-Bains.
Le 17 décembre 1890, à l'École de tir de la Valbonne, près de Lyon, plusieurs officiers furent atteints de grippe et bien avant les sous-officiers et les hommes du cadre de l'école; quelquesuns ont paru avoir contracté la maladie à Lyon.
Le premier cas de grippe survenu dans le XVII" corps d'armée pendant l'hiver de 1889-90, fut observé, dans la petite garnison de Saint-Gaudens, sur un officier supérieur qui venait de rentrer d'un voyage à Paris, accompli dans les premiers jours de décembre ; le 12 décembre, deux soldats employés chez cet officier étaient atteints ; le 13, la caserne était envahie ;
Dans aucun des postes de la province d'Alger, en 1890, la grippe n'a devancé les relations du personnel et l'arrivée des convois qui ont toujours nettement véhiculé les germes.
On trouvera, dans l'intéressant mémoire d'Arnould (1), de nombreux faits recueillis par cet auteur parmi les troupes du 1"' corps d'armée en 1889-90 et qui tendent à démontrer nettement l'importation de la grippe dans plusieurs garnisons, par l'intermédiaire de personnes nouvellement arrivées de localités atteintes par la maladie.
En 1890, dans le IV° Corps, à l'hospice de Laval, les grippés ayant été admis dans le service des fiévreux, la grippe se déclara cliez les malades rentrés antérieurement à l'épidémie, tandis que lous les blessés traités dans des salles isolées restèrent indemnes. Ala caserne d'infanterie, le premier malade fut un sousofficier, qui avait eu de fréquents rapports avec plusieurs personnes de la ville où la maladie régnait depuis quelque temps; au quartier de cavalerie, ce fut un sous-lieutenant, arrivant de Paris, qui fut le premier atteint. Dans les infirmeries et dans les hôpitaux du VI° corps d'armée, on a signalé plusieurs exemples de malades, en traitement pour d'autres afl'ections, ayant présenté les symptômes de la grippe, après avoir été en contact avec d'autres militaires atteints de cette maladie.
1° Immunité des personnes isolées. — Cette immunité, qui avait
i\) Aniould, la Grippe clann le VII'> corps d'armée (1889-90) [Arch. de méd. mil., 1890, t. XV, p. 409).
o84 LES MALADIES DU SOLDAT
été constatée dès 1837 par Simonin à Nancy, a été signalée égalelement dans la dernière épidémie de 1889-90 par Burlureaux (1), Arnouid et Antony.
Diverses localités, qui, par leur situation, offraient des communications difficiles avec les centres atteints, n'ont présenté des cas de grippe que tardivement; c'est ce quia eu lieu en 1889, par exemple, pour Belle-Isle et Noirmoutiers, où la maladie ne fut signalée que dix-neuf et môme vingt-neuf jours après son apparilion dans les garnisons du XI^ corps d'armée. Certains groupes, par suite de l'absence oude la rareté des communications avec les populations éprouvées par l'influenza, ont été préservés ; c'est ce qu'on a constaté pour les hommes des pénitenciers et des prisons militaires en Algérie.
o" Proportion considérable des atteintes offertes pendant la darèe de lêpidêmie par les infirmiers militaires C07nparativcment aux autres armes. — Cette proportion a été, en 1890, de 73 grippés pour 1000 infirmiers, alors qu'elle n'a pas dépassé 60 atteintes pour 1000 hommes dans les autres armes.
Les études bactériologiques faites pendant la dernière épidémie de grippe, tant en France (2) qu'en Allemagne (3), n'ont point permis de découvrir l'agent pathogène de cette maladie; mais elles ont appris que l'organisuie, affaibli par l'influenza, devenait subitement un terrain de culture favorable au développement de divers microbes qui constitueraient principalement les agents secondaires déterminant les compUcations de cette maladie.
Telles sont les raisons pour lesquelles nous considérons la grippe comme une maladie spécifique, infectieuse, probablement de nature microbienne et dont la transmission s'effectue principalement par la contagion.
Nous allons voir bientôt qu'à l'instar des maladies infectieuses, cette affection présente les quatre périodes d'incubation, d'invasion, d'augment et de déclin et offre un type fébrile bien cai'actérisé et provoquant souvent des lésions viscérales.
(1) Voy. Gazette liebdomadaire. 1890, p. 44.
(2) Bouchard, Bulletin de l'Académie de méd. Séance du 28 janvier 1S90. — Vaillard et Viiiceut, Bulletin de la Société méd. des hûp., 1890, pp. 47 et 84.
(3) Voy. Étiolof/ie de la Grippe [Arcli. de méd. milit., 1890, t. XV, p. 482).