‹ Les maladies du soldatChapitre 194 sur 224 · FRANÇAIS · texte numérisé non relu

FRANÇAIS

Le régime alimentaire du soldat français laisse actuellement bien peu à désirer, sous le rapport de la quantité et de la qualité.

On sait que depuis le 1" juillet 1873 la ration réglementaire, sur le pied de paix, est composée de la façon suivante :

Pain, 1 kilogr. (750 gr. de pain de munition et 250 gr.

de pain de soupe) ; Viande, 300 gr. (désossée, 180 grammes) ; Légumes frais, 100 gr.

Légumes secs, 30 gr.

Sucre, 5 gr.

Café, 5 gr.

En campagne, cette ration est la suivante :

Pain, 1000 grammes ou 750 gr. de biscuit ; Viande fraîche 300 gr. (désossée 180 gr.) Viande de conserve, 200 gr.

Légumes secs, 60 gr.

Sucre, 21 gr.

Café, 16 gr.

La seule critique qui ait été faite à ce régime au point de vue de sa composition et de son pouvoir nutritif, est relative à l'insuffisance de la viande, dont la quantité, suivant le désir exprimé par la plupart des hygiénistes modernes (1), aurait besoin d'être augmentée de 50 grammes , surtout dans les circonstances (marches militaires, exercices, manœuvres) où l'on exige du soldat un travail plus pénible.

Le Décret du 26 octobre 1883 sur le service en campagne donne fort heureusement au ministre de la guerre et au général en chef le pouvoir de modifier et môme d'augmenter la composition, des rations affectées à chaque homme sur le pied de guerre. En effet, l'article 95 est ainsi conçu: « Lorsqu'une armée doit entrer en campagne, le ministre de la guerre détermine le tarif (en rations) qui devra lui être appliqué ; il fixe le nombre et

(1) Voy. Morache, Traité d'hygiène militaire, 2= édition, 1886, p. 523.

la composition des rations affectées à chaque grade. Le Général en chef peut apporter des modifications à ce tarif et autoriser les substitutions que les ressom'ces du pays rendent nécessaires. 11 peut aussi ordonner des distributions extraordinaires, lorsque l'état de fatigue des troupes l'exige. »

Môme en temps de paix, sur l'ordre du ministre ou des généraux commandant les corps d'armée, les troupes peuvent recevoir une ration de vin de 25 centilitres ou une ration d'eau-de-vie de un seizième de litre, qui leur est délivrée à titre hygiénique. Pendant les grandes manœuvres, le général directeur peut allouer une ration de vin, et les troupes bivouaquées ont droit à une allocation d'eau-de-vie.

Enfin, depuis quelques années, grâce à l'introduction dans notre armée du système de l'alimentation variée, les inconvénients, qui semblaient résulter, pour la santé du soldat, de l'uniformité du régime alimentaire, ont disparu, et à la monotonie de la gamelle remplie d'un mélange de soupe à la viande, avec addition de pain et de légumes, ont succédé les repas constitués par différents mets (1).

En temps de paix, le service des vivres ne fournit aux corps de troupes que le pain et le café ; mais parfois le premier est remplacé par une ration mixte de 6:20 grammes de pain et de 100 grammes de biscuit [Décision du 1"' octobre 1880), afin de consommer les approvisionnements constitués dans les magasins pour le temps de guerre.

A la viande achetée, comme les autres denrées, par les troupes elles-mêmes, sont quelquefois substituées des conserves de bœuf ou de lard salé provenant de ces approvisionnements.

Les caporaux et soldats d'une même compagnie mettent en commun leurs ressources alimentaires (moins le pain et le café) et constituent ainsi une véritable association qu'on désigne dans l'armée sous le nom cV ordinaire, qui a des recettes et des dépenses, qui est gérée par le commandant de la compagnie et surveillée par le chef de bataillon.

Il y a pour tout le régiment une commission dite des ordi-

(1) Voy. Schueider, VAlimenlallon vai'lée dans l'armée [Archives de me'd, mil., 1883, mém. couronné par l'Académie de mmédeine, prix Veruois, 188S).

naires, composée de trois à cinq officiers, et qui a dans ses principales attributions la passation des marchés et la réception et la surveillance des denrées.

Il existe dans notre armée de nombreuses prescriptions réglementaires, pour assurer la bonne qualité des vivres distribués aux troupes, aussi bien en temps de paix qu'en temps de guerre. Nous nous bornerons à reproduire ici les suivantes (1) :

« Art. 377. — Les denrées achetées par la coininission des ordinaires sont reçues par le capitaine de semaine de cette commission. Le médecin du corps qui fait partie de la commission doit être appelé à se prononcer sur la qualité des denrées quand elle fait naître des doutes.

« Art. 383. — Lorsque les conserves de viandes ou de légumes sont .1 reconnues avariées lors de leur mise en consommation, elles peuvent être échangées immédiatement.

« Art. 386. — La viande doit avoir une couleur rouge vif qui dénote sa fraîcheur, être ferme sans être dure, entremêlée de graisse ; d'une odeur presque nulle et n'offrir aucune partie saignante, gluante, livide ou blafarde.

« Les viandes salées, qui sont distribuées quelquefois on remboursement de viande fraîche, ne doivent jamais être mises en consommation qu'après un examen attentif. Elles doivent toujours être soumises à une cuisson complète.

« Art. 397. — Le médecin est appelé devant la commission des ordinaires pour se prononcer sur la qualité des denrées, quand elle fait naître des doutes; et il s'en assure surtout avant les distributions, quel que soit le mode de fourniture. Cette prescription est essentielle en ce qui concerne la viande. «

Certaines mesures sont également prises dans l'armée pour pourvoir les troupes d'un approvisionnement d'eau de bonne qualité et pour éviter les accidents et les maladies qui peuvent ■résulter de l'usage d'eaux malsaines ou suspectes.

u Art. 338. — Toutes les fois que l'eau n'est pas irréprochable, 'elle est filtrée ou soumise à l'ébullition.

« Lorsqu'il y a dans une caserne de l'eau de diverses provenances, l'eau de boisson et l'eau de lavage sont indiquées par des écriteaux explicites.

« Pendant la saison des chaleurs et quand on est obligé défaire bouillir l'eau, il est avantageux de ne la laisser consommer que sous lorme d'infusion de thé ou de café qui constitue une boisson rafraîchissante et tonique.

'■ (1) Voy. Décret du 20 octobre 1892 siw le Service intérieur des troupes d'infanterie {Journal militaire officiel).

« Il est interdit de boire à la cruche dans les chambres; on doit toujours se servir des quarts. La cruche doit être rincée avec soin avant d'être remplie; elle est toujours munie d'un couvercle. »

B. — L'acrodynie.

Le terme d'acrodynie (à'xpoç, extrémité, oSuv/j, doulem*), proposé par Chardon (1), a été appliqué à une maladie jadis observéee parmi les soldats et caractérisée principalement par des élancements douloureux dans les mains et dans les pieds.

I. Evolution épidémique dans les milieux militaires. — La première épidémie d'acrodynie a été constatée à Paris en 1827-28 ; elle sévit d'abord parmi les malades de l'hospice Marie- Thérèse, situé dans le quartier de l'Observatoire, puis s'étendit aux casernes et aux divers quartiers de la rive gauche de la Seine. 4000 personnes furent atteintes de la maladie en moins de six mois; l'épidémie cessa pendant l'hiver, pour réapparaître au printemps, précisément dans les casernes qui avaient été frappées l'année précédente. Alors, elle se propagea à la banlieue de la capitale et envahit surtout les garnisons de Meaux, de Coulommiers, de Saint-Germain et de Corbeil (2j.

L'affection observée dans les garnisons anglaises du Bengale, en 1830-31-32, offrit une grande analogie avec l'acrodynie (3) .

En 1844-43-46, plusieurs cas de cette maladie furent constatés dans la population de Bruxelles et parmi les prisonniers de Saint- Bernard, de Namur et de Gand (4).

Pendant la guerre de Crimée, Tholozan (o) eut à traiter dans les hôpitaux de Constantinople des militaires atteints d'acrodynie qui avaient pris part, presque tous (19 sur 20), aux expéditions militaires, et sur lesquels plus de la moitié (12 sur 20) étaient convalescents de choléra. Cet observateur fut frappé surtout des

(1) Chardon, De l'AcrocIynie (Revue médicale, 1830, t. III, pp. Si et 374).

(2) Voy. Chomel, Di/l. de l'Acad. de inéd., 1828; — Miramond, Dissertation sur l'affection épidémique qui s'est Manifestée à la caserne de Lourcine en septembre 1828 (thèse de Paris, 1829).

(3) Ballingall, Outlines of mililary Surgery, iS'y.j.

(4) VIcminck, Rapport sur les relations de l'épidémie de Saint-Bernard, sur celle de la maison de détention de Namur et sur celle de la prison de Gand [Rcc. de l'Acad. royale de méd. de Belgique, 1813 à 1846, t. V, p. 411).

(o) Tholozan, De l'Acrodynie qui s'est montrée en octobre et novembre 1854 à l'armée d'Orient (Gaz. méd. de Paris, 1861, p. 461. J

différences qu'offraient ces malades avec ceux qui présentaient des accidents attribuables au froid ou au scorbut. Cependant, comme L. Colin l'a fait observer avec raison, les symptômes présentés par les premiers offraient peu d'analogie avec ceux qui avaient été notés à Paris pendant l'épidémie de 1828.

L'acrodynie s'est manifestée quelquefois dans l'armée à l'état sporadique ; tels sont les cas qui ont été signalés en 1862 dans les garnisons de Lyon par Barudel (1) et de Nancy par Saucerotte (2). On a attribué alors son développement à une irritation de nature rhumatismale ou autre de la moelle épinière.

Pour les cas observés à Lyon, la cause invoquée par Saucerotte a été l'étirage de la soie, opération à laquelle se livraient les malades détenus à la prison militaire.

Une petite épidémie d'acrodynie a été observée par Bresson (3) en 1866 au Mexique sur les troupes françaises d'origine algérienne ou mexicaine ; cet auteur a montré avec soin l'analogie remarquable des symptômes qu'offraient les malades traités par lui, avec ceux qui avaient été notés pendant l'épidémie parisienne de 1828.

En 1871, Treille a assisté au développement de nombreux cas d'acrodynie parmi les troupes d'une colonne expéditionnaire en Algérie ; enfm, en juillet et août 1874, Bodros (4) a observé 14 cas d'acrodynie parmi les soldats du 87" régiment d'infanterie, au camp de Satory.

En résumé, à part l'épidémie qui a sévi en 1828 sur la garnison de Paris, dans la caserne de la Courtille, où, sur 900 hommes, o60 furent atteints, l'acrodynie n'a jamais offert un grand développement dans l'armée française. C'est pourquoi, nous ne lui consacrerons qu'une étude assez succincte dans ce travail.

II. Etiologie. — L'étiologie de l'acrodynie est très obscure.

Certains auteurs ont considéré cette maladie comme résultant

(1) Barudel, Reclierclies sur l'acrodynie sporadique [Rec. de iném. de méd. mil., y série, t. V, p. 367.

(2) Saucerotte, Observation d'acrodynie sporadique [Gazette méd., 1862, p. 716).

(3) Cité par A. Laveran, Contribution à l'étude de l'acrodynie [Rec. de mém. de méd. mil., 1876, p. 113).

(4) Bodros, Relation d'une petite épidémie d'acrodynie {Rec. de mém. de méd. mil., 1875, t. XXVI, p. 428).

d'un vice dans ralimentation. Récamier (1) l'a attribuée à la mauvaise qualité de pommes de terre [distribuées aux troupes ; Dance, Genest, Cayol l'ont envisagée comme résultant de l'ingestion d'un pain de munition fabriqué avec des farines avariées.

Rayer l'a considérée comme une sorte de pellagre ; Trousseau et Pidoux comme n'étant pas autre chose qu'une forme de l'ergotisme convalsif, opinion contre laquelle se sont élevés la plupart des médecins militaires, en s'appuyant sur les caractères différentiels qu'offrent les deux affections.

D'autres ont fait intervenir certaines conditions défectueuses et anti hygiéniques de la vie militaire : l'exposition à l'humidité, les nuits passées en plein air pendant les gardes (Chardon), l'encombrement et la viciation de l'air dans les casernes, les excès de fatigue, l'inlluence exercée par l'air chaud et humide sur les détenus travaillant la soie dans la prison militaire de Lyon (Rarudel).

III. Etude clinique. — L'acrodynie est caractérisée par des troubles nerveux^ par des troubles digestifs et par des lésions cutanées.

Parmi les premiers, nous citerons : certaines altérations de la sensibilité (engourdissement, picotements, fourmillements et élancements dans les mains et les pieds, ne dépassant pas les malléoles et les poignets et survenant surtout pendant la nuit, hypéresthésie de la plante des pieds telle, que les malades ne peuvent se tenir debout) ; des troubles de la motilité (soubresauts des tendons, crampes, spasmes, sorte de tétanie qui détermine fréquemment l'insomnie, alors que les fonctions intellectuelles restent intactes].

Les troubles digestifs offerts par les malades consistent dans de l'inappétence, des nausées, des vomissemen ts, des selles nombreuses, bilieuses, cholériformes ou sanglantes.

Les lésions cutanées sont représentées par l'apparition d'un érythème à la paume des mains ou à la plante des pieds, ressemblant à des engelures, et de plaques rougeàtres, nettement déli-

(1) Récamier, Clinique dea Iiôpilauz, t. 111, p. 393.

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mitées comme rurticaire, suivies quelquefois de véritables ecchymoses (Tholozan) ; par une coloration brune et même noirâtre de la peau, surtout sensible au cou, sur l'abdomen, autour des articulations ; par un épaississementde Fépiderme sur les pieds et sur les mains, et particulièrement au niveau de la pulpe des doigts, autour des ongles, où l'on voit parfois se détacher de véritables plaques épidermiques.

Les symptômes généraux sont beaucoup moins accusés ; ils ne consistent guère que dans un amaigrissement prononcé, avec peu ou pas de fièvre.

La maladie se prolonge trois ou quatre semaines, quelquefois plusieurs mois. Elle détermine rarement la mort.

La convalescence est toujours difficile et les rechutes sent fréquentes (1).

L'acrodynie constitue une maladie spéciale qui offre de nombreux rapports avec Vergotisme convulsif Qt 3,yeç, la^ pellagre^ mais qui se distingue du premier par l'absence de certains symptômes (convulsions épileptiformes, troubles cérébraux, délire, pustules remplies de sanie fétide) ; et de la seconde, qui est une affection essentiellement chronique, dans laquelle les lésions des téguments n'apparaissent que sur les parties du corps exposées au soleil, ne s'accompagnent point de tuméfaction ni d'élancements douloureux vers les extrémités, et se compliquent fréquemment de troubles cérébraux (délire, lypémanie, monomanie et suicide).

IV. Prophylaxie. — Les causes de l'acrodynie étant tout à fait inconnues, il n'est pas possible de déterminer les mesures prophylactiques qu'on peut employer conti'e cette affection. Heureusement, cette question n'offre actuellement aucune importance dans notre armée, où la maladie a depuis longtemps complètement disparu.

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