CHAPITRE IX
Malgré les progrès de la médecine moderne, il n'est malheureusement pas encore possible d'établir une classificalion méthodique, et à l'abri de toute critique, des maladies du soldat.
Quelques auteurs ont, cependant, tenu compte des principales conditions hygiéniques auxquelles expose la vie militaire, principalement en temps de guerre, pour distinguer ces maladies en un certain nombre de groupes pathologiques.
Tel est le point de vue auquel s'est placé Pringle, qui comprend les maladies des armées dans cinq catégories :
1° Celles qui sont occasionnées par le chaud et le froid ;
2° Celles qui sont occasionnées par l'humidité ;
3° Celles qui proviennent d'un air putride ;
4° Celles qui proviennent d'un défaut dans le régime ;
3° Enfin celles qui sont occasionnées par l'excès de repos ou de mouvement, du sommeil ou des veilles et par la malpi'opreté.
A l'exemple de l'auteur anglais, L. Laveran a rapporté à quatre causes les maladies des armées en campagne :
1° Influence atmosphérique ;
2" Méphitisme du sol ;
3° Méphitisme des lieux habités ;
4° Alimen tation vicieuse .
Mais, pour les maladies du soldat en temps de paix, cet auteur s'est borné à distinguer, comme l'avaient fait Marc d'Espine pour la population civile de Genève et les auteurs anglais pour l'armée britannique, trois groupes principaux, représentés par les maladies spécifiques, les maladies inflammatoires et les maladies tuberculeuses.
Une distinction analogue, mais plus complète, figure dans la nomenclature qui a servi, après la guerre de la Sécession, à l'établissement de la statistique médicale de l'armée américaine, où les principales causes de décès (non compris les blessures survenues pendant les hostilités) ont été rapportées à des maladies zymoliques, constitutionnelles, parasitaires et locales.
Tout en reconnaissant les difficultés qu'on éprouve pour classer les maladies des armées d'après la connaissance exacte de leur nature et de leur cause, A. Laveran (1) a cherché, dans son intéressant ouvrage sur les Maladies et les épidémies des armées, à établir, dans l'étude de ces maladies, certains groupes fondés autant que possible sur leur étiologie.
La division adoptée par lui est la suivante :
I. Maladies saisonnières, comprenant les affections de l'appareil respiratoire: bronchite , plejirésie , pneumonie , rhumatisme, qui prédominent pendant la saison froide ; la diarrhée, la dysenterie de nos pays, le choléra nostras. Victère, qui prédominent pendant la saison chaude.
II. Maladies climatiques : J" Des pays froids [congélations, accidents et asphyxie par le froid i"^" des pays chauds [insolations, boutons d' Alep ou de Biskra, colique sèche, dysenterie, abcès du foie.
III. Maladies telluriques, représentées par les fièvres palustres et la fièvre jaune.
IV. Maladies typhiques, représentées par la fièvre typhoïde, le typhus à rechute et la fièvre typhoïde bilieuse.
VI. Maladies virulentes, comprenant la variole, la rougeole, la bronchite capillaire généralisée, la scarlatine, la 7néningite cérébro-spinale, \^ syphilis, la morve.
VII. Maladie d'alimentation, comprenant la lèpre, Vergotisme et la pellagre, les affections résultant dune alimentation insuffisante ou de l'ingestion de viandes altérées, le scorbut, Xhéméralopie, V alcoolisme .
Enfin A. Laveran a étudié, sous le titre de :
(l)A. Laveran, Traité de.fi maladies el des épidé)nies des années. Paris,
VIII. Petites épidémies, des maladies dont les causes sont peu ou point connues, qui ne régnent dans l'armée que sous forme épidémique et à des intervalles assers éloignés {oreillons, stomatite ulcéreuse, diplUérite^ goitre épidémique, ophtalmie purulente, acrodijnie), et sous le titre de :
IX. Grandes épidémies, pestes, la suette, la grippe, la dengue, le choléra.
L. Colin (1) distingue les maladies prédominantes du soldat en temps de paix dans trois groupes :
Le premier, comprenant la phtisie, ï alcoolisme, Y aliénation, « affections dont le niveau n'oii're pas, dit-il, les variations de celui des deux autres catégories »;
Le second, les afl'ections contagieuses, fébriles ou non fébriles ;
Le troisième, les petites épidémies, ayant pour caractères distinctifs : l" leur non-apparition à l'état sporadique ; 2° leur limitation à un groupe de la société; 3° leur. faible influence sur la mortalité générale. Il leur applique également la dénomination d'épipémies accidentelles, pour les distinguer de celles qui résultent d'un nombre insolite de cas de ces affections vulgaires, comme les fièvres éruptives et les oreillons.
Il distingue ces petites épidémies en celles qui sont d'origine alimentaire comme Vacrodynie et Vhéméralopie ; celles qui sont d origine infectieuse et virulente, comme la stomatite ulcéreuse, V ophtalmie purulente; enfm celles qui semblent d'origine indéterminée, comme la méningite cérébro-spinale.
Notre savant maître adopte, du reste, pour l'étude des maladies des armées en campagne, la même classification que L. Laveran :
Conditions telluriques, météorologiques, infectieuses et alimentaires.
Arnould (2) établit trois groupes des maladies du soldat, qui constituent les principales causes de décès en temps de paix. (>es groupes sont les suivants :
l» Maladies spécifiques, comprenant la fièvre catarrhale,
(11 Art. Morbidité militaihe du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales.
(2) Ariiouid, Êlémenls d'/iygiéne, 1881, p. 1197.
la fièvre continue^ Va fièvre typhoïde, les fièvres ériiptives {variole, rougeole, scarlatine), la suette miUaire, la diphtérie, Yérysipèle et V impaludisme.
2' Maladies non spécifiques, comprenant V insolation, la bronchite, \a pneumonie, Idi pleurésie, le rhumatisme, la diarrhée et la dysenterie, V hépatite et les abcès du foie.
2° Maladies diathésiquesiti accidentelles, comprenant la tuberculose, la méningite, Valcoolisme, les accidents suivis de mort immédiate, les lésions traumatiques, les suicides, les maladies diverses, circulatoires et respiratoires, les cachexies.
La nomenclature adoptée dans l'armée française pour l'établissement de la statistique médicale, et dont se rapprochent beaucoup celles qui sont actuellement en vigueur chez les nations étrangères distingue les maladies, qui constituent les principales causes de décès parmi les soldais en seize sections :
1'° Section. — Maladies générales, comprenant les maladies infectieuses et zymotiques [fièvre typhoïde, fièvres éruptives, méningite cérébro-spinale, érysipèle médical, diphtérie, paludisme, choléra, grippe, tuberculose], et les maladies constitutionnelles., représentées parle rhumatisme, le cancer, \ anémie, la leiccémie et certaines intoxications alimentaires [alcoolisme)-
IP Section. — Maladies du système nerveux, y compris la nostalgie et V aliénation mentale.
IIP Section. — Maladies de l'appareil respiratoire.
IV' Section. — Maladies de l'appareil circulatoire et lymphatique.
V° Section. — Maladies de l'appareil digestif, comprenant la diarrhée, la dysenterie, Victère catarrhal et ïictère grave.
VP Section. — Maladies non vénériennes de l'appareil génitourinaire.
VIP Section. — Maladies du système locomoteur .
VHP Section. — Maladies des yeux et des oreilles.
Les autres sections concernent les lésions traumatiques, les maladies chirurgicales, non classées dans les précédentes, les accidents, dont quelques-uns, comme Vinsolation, sont d'ordre médical; enfin les suicides.
En présence de l'obscurité qui, malgré les découvertes bacté-
riologiques, règne encore avijourcrhui sur la nature et l'étiologie d'un grand nombre d'états morbides, nous ne nous croyons pas suffisamment autorisé, par les conceptions si ingénieuses et si originales de quelques nosologistes modernes, à avoir égard uniquement au rôle encore bien o])scur des causes morbigènes, pour l'ordre dans lequel nous allons présenter l'étude de chacune des maladies du soldat.
Il nous paraît beaucoup plus commode et en même temps plus pratique, dans le plan que nous allons suivre, de prendre autant que possible pour guide la nomenclature de la statistique médicale, où les pi incipaux groupes morbides sont distingués les uns par leurs conditions étiologiques, les autres par leur localisation à tel ou tel appareil organique.
Il est un groupe pathologique que nous n'hésitons pas à placer en tête de cette étude, c est celm des lyialadies spécifiques^ infectieuses ou microbiennes, qui figure, comme on sait, également en première ligne sur les tableaux de la morbidité et de la mortalité de la statistique médicale de l'armée.
Nous rattacherons à ce groupe les maladies qualifiées par nos prédécesseurs du nom de petites épidémies; leurs affinités pathologiques avec les maladies infectieuses et microbiennes nous paraissent trop bien dessinées pour qu'elles puissent figurer dans un groupe distinct.
Sous la dénomination d'autres maladies générales, empruntée à la statistique médicale de l'armée, nous comprendrons les maladies dyscrasiques, dystrophiques ou cachectiques, qui peuvent être observées parmi les soldats et qui sont représentées dans l'armée, comme dans la population civile, par le rhumatisme, le diabète, le purpura, le cancer, X anémie, la leucémie, la faiblesse de constitution, etc.
Nous étudierons dans un groupe distinct les maladies rattachées généralement à des mûmxices saisonnières ou météoriques et dont la localisation à l'un des grands appareils organiques [maladies de 1 appareil respiratoire, de l'appareil digestif de r appareil circulatoire, du système nerveux, etc.,) établit, avec les précédentes une distinction plus ou moins nette. Parmi ces maladies, il en est qui sont très probablement de nature
spécifique ou microbienne et qui trouveront dans un avenir sans doute procliain leur place naturelle dans le groupe des maladies infectieuses ; telles sont les stomatite:^ et les angines, certains ictères, certaines affections de V appareil respiratoire, auxquelles on applique la qualification si vague et si peu compréhensible de catarrhales, et dont l'apparition est peutêtre subordonnée à Finlluence d'un agent spécifique qui végète silencieusement au sein de notre organisme ou dans les milieux qui nous entourent.
Enfin, dans un troisième et dernier groupe, nous examinerons les autres maladies observées accidentellement parmi les soldats et résultant, dans certains cas exceptionnels, soit d'une alimentation insuffisante ou défectueuse [maladies alimentaires), soit de l'impression exercée par l'excès de la clialeuj- [insolation) ou du froid extérieur.