LES SOLDATS
La tuberculose est, comme nous l'avons vu, une des aflfec- 1 tiens les plus communes et les plus meurtrières parmi les soldats; aussi est-elle observée journellement dans les hôpitaux militaires comme dans les corps de troupes, où elle constitue une des principales causes d'indisponibilité, d'élimination par réforme et môme de mortalité.
L'étude des différentes formes sous lesquelles cette maladie se présente parmi les soldats a fixé nécessairement l'attention de plusieurs de nos maîtres et de nos confrères de la médecine militaire. Mais une des questions dont l'examen a été l'objet de leurs recherches pj'éférées a été, sans contredit, celle de sa fréquence comparativement dans l'armée et dans la population civile.
Malheureusement, la plupart des auteurs qui se sont occupés des recherches statistiques afférentes à ce sujet, ont eu le grand tort, à nos yeux, de comparer avec l'armée l'ensemble de la population civile, au lieu de prendre, comme terme de comparaison, la partie de cette population correspondant à l'âge moyen du soldat, puisque, comme on le savait parfaitement alors comme aujourd'hui, la phtisie constitue une affection surtout commune à la période de la vie coïncidant avec les années du service militaire, et que, sur 100 phtisiques pris dans un groupe déterminé, I 40aumoins sont représentés par des jeunes gens de 20 à 25 ans.
j C'est pour n'avoir pas tenu compte de cette considération, pom-
tant si légitime, que ces auteurs ont formulé des conclusions qui ne sont pas à l'abri de toute critique.
Du reste, il était bien difficile et même impossible de comparer la mortalité par phtisie dans [l'armée et dans la population civile, puisqu'on manquait de documents précis pour déterminer la seconde, et qu'il n'y a guère que depuis quelques années qu'une statistique assez exacte a fait connaître la proportion des décès phtisiques, correspondant à certains groupes d'individus offrant le môme âge que les soldats. Enfm, certains auteurs n'ont pas suffisamment tenu compte des conditions spéciales dans lesquelles se trouve l'armée, relativement à la population civile, par suite de son recrutement spécial et des élimina- , lions des phtisiques qui ont lieu, soit avant, soit après l'incorporation.
Un rapide coup d'œil, jeté sur les principaux travaux publiés antérieurement à nos recherches, suffira pour démontrer l'exactitude des considérations précédentes.
I. Historique. — En 1831, Benoiston (de Ghâteauneuf) (1) essaya de déterminer la mortalité causée par la phtisie pulmonaire dans l'armée française ; malheureusement, les documents statistiques auxquels il fut réduit présentaient des lacunes telles que ses conclusions parurent très discutables. Il crut pouvoir évaluer à 1,6 ou 1,7 sur 1000 hommes le nombre des décès occasionnés par cette maladie dans notre armée, et seulement à 72 sur 1000 décès généraux la proportion des décès phtisiques ; proportion beaucoup trop faible, car, sur les 17486 décès relevés de 1820 à 1826 par cet auteur, il n'y en avait que 6000 qui figuraient sur les registres des hôpitaux militaires avec une désignation précise des causes de mort ; or, Benoiston avait supposé à tort que, parmi les 11486 cas, où la cause du décès n'avait pas été indiquée, il n'y avait eu aucun phtisique.
En 1845, le Conseil de santé, frappé de la proportion considérable de décès causés par la phtisie pulmonaire dans l'armée française, avait proposé comme sujet de concours la question suivante : « Rechercher les causes du fréquent développement
(1) Benoiston {'le CliAteauneuf), Essai sur la morkdité de l'armée française Annales cV kyrielle publique, 1831, 1'» série, t. X).
« de la phtisie pulmonaire parmi les soldats, et les moyens « de prévenir et de traiter plus efficacement cette maladie. »
L'auteur du mémoire couronné, Godélier (1), en l'absence de documents suffisamment précis pour déterminer la mortalité dans l'armée, consulta le registre obituaire de l'iiôpital militaire de Strasbourg ; il y releva pendant une période de quinze ans (1829 à 1843) 659 décès phtisiques, cliitî're qui correspondait à un effectif moyen de 110000 hommes.
Il obtintla proportion de 6 décès phtisiques pour 1000 hommes d'effectif, analogue à celle qui avait été attribuée à l armée de la Grande-Bretagne par rensem])le des statistiques recueillies de 1817 à 1836 etpubliées en 1838-41. Quoi qu'il en soit, Godélier avait considéré ce chiffre comme un peu inférieur à celui de la population civile, pour les hommes du même âge que le soldat.
Plusieurs années après, Tholozan (2),s'appuyant sur des documents anglais, avait insisté sur l'énorme proportion de décès phtisiques observés parmi les soldats de la Grande-Bretagne, comparativement à la population civile du même âge (10 pour 1000 pour les premiers, 6 pour 1000 pour la seconde).
En 1860, L. Laveran (3), faisant l'analyse de 1000 décès survenus dans la garnison de Paris, pendant une période de dix ans (1846-1858, non compris 1854 et 1855), évalua à 4 ou 5 pour 1000 hommes le nombre des phtisiques qui succombaient annuellement dans l'armée.
Enfin, en 1862, Bertillon (4), discutant les résultats obtenus par Benoiston (de Châteauneuf), évalua le nombre des décès phtisiques dans notre armée de 4 à 6 pour 1000 hommes, chiffre qui se rapproche beaucoup de celui de Laveran et qui est un peu supérieur à celui qui représenterait la mortalité phtisique parmi les hommes de 20 à 25 ans dans la population civile : 3,3 à 3,7 pour 1000 (statistiques publiées de 1840 à 1860 eu Belgique, en Suisse et en Angleterre).
(1) Godélier, /?ecMei7 de médecine militaire, 1845, 1''^ série, t. LIX, p. 1.
(2) Tholozan, De l'Excès de mortalité dû à la profession militaire [Gazette médicale de Paris, 1859).
(3) Loc. cit.
(4) Bertillon, /îec/(e;'e//es et conclusions statistiques sur la mortalité phtisique des militaires et des marins (Annales d'huq. publ., I8G2, 2" série, t. XVllI,
Les reclierclies, poarsaivies depuis 1862 pour l'étude de cette question, offrent beaucoup plus de garanties d'exactitude que les précédentes; d'abord, la publication de la statistique médicale de l'armée a fourni des documents beaucoup plus précis et plus complets que ceux auxquels avaient eu recours les anciens observateurs; ensuite il a été plus facile de tenir compte, grâce à ces documents, des conditions particulières dans lesquelles se trouvent les soldats par rapport à la population civile, par suite des nombreuses éliminations opérées tant au moment de leur incorporation que pendant leur séjour sous les drapeaux.
De plus, la publication dé quelques statistiques civiles, relatives à la population française, a permis de déterminer plus exactement la proportion des décès phtisiques parmi les jeunes gens de 20 à 2o ans, appartenant à cette population.
C'est à l'aide de ces documents qu'en 1871 Ely (1) et Vallin (2) ont évalué, le premier à 3, le second à 3,6 pour 1000 soldats, la proportion des pertes par décès et par réformes occasionnées par la phtisie dans l'armée française ; proportion qui, opposée au chiffre de 3,4 décès phtisiques pour 1000 hommes, donnée par Bertillon pour la population parisienne, semblerait indiquer que la maladie offrait à peu près la môme fréquence et la même gravité dans l'une et dans l'autre si les exemptions et les éliminations par réforme n'avaient pas mis l'armée dans des conditions spéciales qui rendaient toute comparaison impossible entre elle et la population civile.
Cependant, Lagneau (3), insistant sur l'excès de mortahté présenté par l'armée comparativement à la population civile du môme âge que le soldat, avait signalé, comme principale cause de cette mortalité, la proportion considérable de phtisiques qu'offraient les militaires. S'appuyant sur les chiffres fournis par Bertillon, pour représenter les décès phtisiques parmi les hommes de 20 à 30 ans dans la population parisienne (3,43 pour 1000) et tenant compte de l'influence exercée par l'élimination des poi
(1) Ely, l'Armée et la population (Recueil de mémoires de médecine milit.. 1871).
(2) Valliu, Réorganisation et recrutement de l'armée en France {Gazette heb domadaire demédecine et de chirurgie, 1871, p. 511).
(3) Lagneau, Mortalité de l'armée [Gazelle hebdomadaire, 1871, p. 497).
trinnires de notre armée avant et après l'incorpora tion, cet auteur s'étonnait que cette armée « expurgée de toute maladie pouvant, de près oa de loin, ressem])ler à une affection tuberculeuse pulmonaire, pouvait présenter encore une mortalité phtisique presque égale à celle de la population pai'isienne. »
En 1880, je songeai à utiliser les statistiques médicales de l'armée depuis 1862, pour reprendre l'étude de cette question (1) ; j'envisageai deux périodes distinctes et correspondant, la première à l'application du service de sept ans (1862-1869), la seconde à l'application du service de cinq ans (1872-1876). Je m'efforçai d'obtenir des résultats aussi rigoureux que possible; pour cela, je crus devoir considérer dans la statistique, comme décès phtisiques, non seulement les décès figurant sous la rubrique phtisie pulmonaire, mais encore ceux qui étaient rapportés à certaines affections de l'appareil respiratoire, attribuables à la tuberculose {bronchites clrroniques, liémoptijsies); enhn, je tins compte, non seulement des éliminations occasionnées par la phtisie parmi les hommes sous les drapeaux, mais encore du triage opéré parmi les conscrits par les conseils de revison; j'utilisai les Comptes rendus du Recrutement pour déterminer la proportion des jeunes phtisiques ainsi éloignés des rangs de l'armée avant l'incorporation. Je reconnus que cette proportion s'élevait à 3 pour 1000, sur lesquels le tiers (1 pour 1000) paraissait destiné à une mort prochaine.
J'obtins les résultats suivants :
PREMIÈRE PÉRIODE (1862-69) (Proportion pour 1000 hommes)
A . Des décès annuels :
Par phtisie pulmonaire
Par affections pulmonaires attribuables a la tuberculose
B. Des éliminations :
Vàv phtisie
(1) A. Marvaud, la Phtisie dans l'armée (Annales d'hygiène et de médecine légale, 1880, 3» série, t. Hl, p. 1).