‹ Les maladies du soldatChapitre 90 sur 224 · II · texte numérisé non relu

II

B. — Évolution épidémique dans les milieux militaires.

Les épidémies de rougeole dans l'armée surviennent, le plus souvent, consécutivement à l'apparition de cette affection dans la population civile ; dans ce cas, leur développement se lie intimement à la contagion.

Parmi les nombreux exemples empruntés aux rapports des médecins militaires et qui viennent à l'appui de ce mode de développement, nous nous contenterons de mentionner les suivants :

En 1886, la rougeole a été nettement transmise de la population civile aux garnisons d'Auxerre et de Coulommiers par des soldats ordonnances qui logeaient en ville.

En 1887, dans la plupart des garnisons du IX'' corps d'armée, atteintes par cette maladie, les troupes ont été atteintes consécutivement à la population civile.

La même année, à Agen, des enfants d'officiers, qui fréquentaient un pensionnat de la ville où régnait la rougeole, transmirent leur affection à des soldats-ordonnances ; ceux-ci la communiquèrent ensuite à leurs camarades.

Dans l'épidémie de rougeole observée en 1888 dans la garnison de Montmédy, le premier cas de cette maladie survint chez un homme qui avait eu l'occasion de se rendre dans la maison

d'un fournisseur, dont l'enfant était en incubation de rougeole. La maladie fut diagnostiquée le "28 novembre ; la contamination I avait eu lieu le 17, onze jours auparavant.

D'autres fois, rimporta tion de la maladie a lieu :

a) Par des hommes rentrant de permission et venant d'une localité plus ou moins éloignée et où sévissait la maladie. Telle a été l'origine des épidémies des garnisons d'Auxerre en 1885, de

I Lons-le-Saunier et d'Amiens en 1886, de Saint-Maixent, de Parthenay et de Caliors en 1887. En 1889, à Pau, la rougeole fut importée de Bayonne, où régnait cette fièvre éruptive, par un homme du 49' de ligne, qui, dans le cours d'une permission dans cette dernière localité, avait visité un camarâ'de a tteint de la maladie ; quinze jours après sa rentrée au corps, il présentait l'éruption caractéristique ; peu après, un second cas apparaissait dans sa compagnie, et l'épidémie gagnait rapidement le régiment entier (Douât j ;

b) Par des recrues provenant de villes où règne la rougeole, comme on Ta observé à Issoudun en 1886, au Blanc en 1887, à Belfort et à Auxonne en 1889 ;

c) Par des enfants ; ainsi la maladie a été importée dans la garnison de Bourges, en 1887, par l'enfant d'une cantinière, qui était rentré de la campagne peu de'temps auparavant et qui était convalescent de rougeole contractée dans un village voisin.

d) Il arrive également que la transmission ait lieu par un corps de troupes nouvellement venu d'ime ville de garnison où sévissait la maladie. C'est ce qu'on a observé en 1887 à Dijon, où la rougeole fut transmise par un régiment de cavalerie d'Auxonne, qui était venu cantoimer dans les environs de cette localité et dont les hommes avaient eu des communications fréquentes avec les troupes^ogées dans les casernes de la ville, jusqu'à ce moment restées indemnes.

Enfin, la contagion peut avoir lieu par l'intermédiaire d'objets contaminés. Lors d'une petite épidémie, qui éclata au 12" régiment de chasseurs à Rouen, deux hommes, ayant conduit successivement la voiture transportant les rougeoleux à l'hôpital, furent atteints, ainsi que l'infirmier chargé de manipuler les effets à désinfecter (André).

Quelquefois, il n'est pas possible, malgré les reclierches les plus minutieuses, de découvrir la contagion comme point de départ de l'épidémie, et l'on ne peut attribuer le développement de celle-ci qu'à la double influence du réveil de germes morbides anciens et de conditions météorologiques favorables. On a remarqué depuis longtemps la susceptibilité qu'offrent vis-à-vis de la rougeole certains casernements, certains pavillons et même certaines chambrées de caserne, dans lesquels on voit, à des intervalles s'étendant parfois à quelques années, éclater des épidémies rubéoliques nettement localisées. C'est ce qu'avait noté Czerniclci (1) au palais des papes à Avignon, à la suite de l'épidémie de rougeole observée et décrite par lui en 1883, parmi les troupes qui occupaient ce casernement. Plusieurs mois après que l'épidémie avait cessé, deux cas de rougeole, dont un fut mortel, survinrent dans une des chambrées qui avaient fourni le plus de cas de la maladie. « Une enquête rigoureuse, écrit notre distingué collègue, nous apprit qu'aucun de ces hommes n'avait été en communication de près ou de loin avec une personne atteinte de rougeole ; mais, guidé par nos souvenirs, il nous fut démontré par les registres de l'infirmerie, que cette chambre avait été, l'année précédente, le point de départ et le foyer d'une épidémie de rougeole ; nous devions en conclure incontestablement que les germes de la maladie revenaient à l'activité avec une redoutable puissance. »

Les épidémies de rougeole ne durent jamais longtemps ; elles atteignent rapidement leur maximum d'extension et s'éteignent au bout de peu de temps. La rapidité de leur propagation dépend souvent de l'efi'ectif plus ou moins considérable de la garnison et en même temps de l'encombrement des locaux ; la durée de l'épidémie est d'autant plus grande que la garnison offre un effectif plus élevé et que les casernes sont plus nombreuses et plus éloignées les unes des autres.

Dans les grandes villes de garnison où j'ai pu observer la rougeole sous forme épidémique, et principalement à Paris, à Versailles, à Alger, à Tours, à Verdun et à Lyon, j'ai remarqué le

(1) Czernicki (Arch. de méd. milit., 1884, t. IV, p. 304).

passage de la maladie d'une caserne à une autre, après une période plus ou moins longue, les différents corps lui payant ainsi successivement leur tribut. J'ai vu souvent la rougeole apparaître dans une seule caserne, à laquelle elle limitait d'abord ses atteintes, et dans laquelle elle choisissait presque exclusivement ses victimes. Ce n'est qu'après avoir épuisé son action dans cette caserne et y avoir frappé tous les individus prédisposés, qu'elle se propageait aux autres casernements. Telle est la marche qu'a suivie, par exemple, l'épidémie de rougeole qui a sévi en 1887-88 sur la garnison de Tours et dont j'ai écrit l'histoire (1) ; une l'ois développée dans la caserne du Morier, la maladie s'est transmise successivement aux casernes de Guise, puis au quartier de cavalerie, situés à une grande distance de la première.

On voit quelquefois, dans la même épidémie, la rougeole coïncider avec la scarlatine. Dans ces cas, lorsque l'éruption tient en même temps de ces deuxtièvres éruptives, comme on l'a observé à Nevers en 1888, il est souvent bien difficile d'établir le diagnostic.

La coïncidence de la rougeole avec la variole est plus rare.

EnÛH, les épidémies de rougeole s'accompagnent assez souvent de rap[)aritiou d'oreillons, comme on l'a observé à Bell'ort et à Chaumont en 1888; alors, les deux épidémies peuvent évoluer ensemble ; d'autres l'ois, l'une continue alors que l'autre a cessé; plus rarement, ces épidémies se manifestent successivement, les oreillons succédant à la rougeole.

En général, les épidémies de rougeole présentent une gravité très variable. Dans l'épidémie observée en 1846, à Metz, par Michel Lévy {-1), sur 12 malades atteints, il n'y eut qu'un décès ; la même année, G. Broussais (lî) observa 122 cas de rougeole dans le 43'' de Ugne, à Gourbevoie, sans un seul décès.

(1) Rapport iuéclit adressé au Comité coasultatif de Sauté et à TAcadémie de médeciuo, récompensé eu 1889 (médaille d'orj par la Commissiou des épidémies.

(2) .Mio,liel Lévy, Note sur la rougeole quia régné dans la garnison de Metz en iS46 [Mémoires de méd. mil., 1847).

(3; G. Broussais, Noie sur la rougeole qui a régné dans le -'/Jc cle ligne à la caserne de Courbeuoie en 1846 (même recueil, 1847, 2« série, t. H, p. 173).

A côté de ces rougeoles bénignes, il y eu a d'autres qui offrent une gravité très grande ; nous citerons, par exemple, les épidémies observées en 1837 par Michel Lévy (1) à l'hôpital du Valde-Grâce (16 décès sur 60 malades) ; en 1860, par L. Laveran (2), dans le même établissement (40 décès sur 125 malades, soit 1 sur 3) ; celle de la garnison de Paris en 1870-71 (437 malades et 168 décès), dont L. Colin (3) a écrit l'histoire.

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