‹ Les maladies épidémiques de l'esprit; sorcellerie, magnétisme, morphinisme, délire des grandeursChapitre 43 sur 58 · SONNET · texte numérisé non relu

SONNET

Souvenez-vous, reine des dieux, Vierge des vierges, notre mère, Que vous êtes sur cette terre L'ange gardien mystérieux.

Soyez le mien dans tous les lieux, f Ayez pitié de ma misère ;

Que sous votre aile tulélaire ^^ Je goûte vos dons précieux.

Ainsi sous votre sainte égide De mes jours la trame rapide S'effilera dans le bonheur.

Et mon âme, à vous consacrée, Entrant dans la voûte sacrée, Paraîtra plus pure au Seigneur.

Le même adresse à AI. Magiian une longue pièce de vers sur une représenlalion dramatique qui vient d'avoir lieu. Il l'accompagne de ce gracieux envoi :

Vénéré docteur.

L'estime et la reconnaissance

Sont la seule monnaie du cœur

Dont votre pauvre serviteur

Dispose pour la récompense

Qu'il doit à vos soins pleins d'honneur.

Recevez donc cet humble hommage,

Docteur admiré, révéré.

Et j'ajouterai bien-aimé,

Si vous vouliez tenir pour gage

Qu'en cela du moins j'ai payé.

Un autre semble avoir pour son médecin beaucoup moins de vénération et de reconnaissance. Il a composé une satire de cent vingt alexandrins dont je vous fais grâce, mais dont quelques vers sont assez bien tournés.

Les médicastres sans vergogne Qui changent en sale besogne Le plus sublime des mandats, Ces infâmes aliénistes, Qui, reconnus pour moralistes, Sont les pires des scélérats!

Ils détruisent les écritures Pour maintenir les impostures.

Des ennemis du bien public.

Ils prostituent leur justice Pour se gorger du bénéfice De leur satanique trafic.

Ces écrits des aliénés sont intéressants. Ceux que je viens de vous faire connaître sont médiocres, mais il n'est pas rare de voir la surexcitation même des facultés intellectuelles donner naissance, chez ceux qui semblent le plus abaissés, à des œuvres souvent remarquables.

Il y a des poètes, des artistes qui sont fous, il y a aussi des fous qui sont poètes, il n'est pas toujours très-facile de distinguer les uns des autres.

J'ai eu l'honneur et la chance d'être un des derniers élèves de Moreau de Tours, et bien souvent je l'ai entendu soutenir son fameux aphorisme de l'identité du génie et de la folie, la surexcitation de telle ou telle faculté décidant seule de la tournure que prennent les choses.

Un aliéniste de talent, H. Sentoux, a eu l'idée de recueillir à Charenton une certaine quantité d'œuvres d'aliénés, et le résultat auquel il est arrivé est si remarquable, il a fait une si curieuse collection que je vais lui emprunter beaucoup, certain qu'au milieu des aberrations que je suis forcé de vous exposer, vous verrez avec plaisir quelques productions ingénieuses.

M. X..., à la suite de travaux intellectuels excessifs pendant un été très-chaud, fut pris subitement de maux de tête insupportables. Bientôt il se sentit assailli de remords sans objet défini, si bien que, n'ayant pourtant commis aucune faute, il se persuada qu'il allait être l'objet d'un châtiment céleste : peu de jours après il crut que Dieu l'avait changé en bête, comme autrefois Nabuchodonosor.

A partir de ce moment, la terre lui parut différente, tout lui semblait vert ; quand il parlait, il lui paraissait que les bêtes le comprenaient. Quand il croisait un cheval ou un âne, il pensait rencontrer un collègue ; la vue d'un pré lui donnait envie de brouter, et s'il ne le faisait pas, c'était par orgueil, à cause de sœ parents et de ses amis.

C'est au milieu de ce singulier état d'esprit qu'il se mit à faire quelques vers, qu'il destinait à un concours de province. Il passa toute une journée la tête nue en plein soleil, à la recherche de la rime, et le soir, celle-ci se montrant rebelle, il perdit complètement la tcle, fit une scène affreuse à sa mère et à sa femme, jela son chapeau dans le ruisseau et le piétina vigoureusement. Puis, s'échappant brusquement des mains de ceux qui le retenaient, il grimpa au dernier étage de sa maison, enfonça d'un coup d'épaule la porte d'une mansarde, et se précipitant sur la bonne qui y était couchée, il essaya de l'étrangler.

On l'arrêta enfin, et on l'entraîna dans une maison de santé. En route, il ne cessait de dire : Je suis un misérable. En arrivant chez le médecin, il aperçut un portrait de l'Empereur et il lui fit un discours à mi-voix, puis il demanda solennellement à quelle heure il serait guillotiné le lendemain. 11 passa une nuit trèsagitée, écrivant fiévreusement sur du papier qu'on lui avait laissé, demandant à chaque instant ce qu'on comptait faire de l'assassin Dumolard. 11 cacheta enfin sa lettre et l'adressa à l'empereur Napoléon III.

Puis il se mit à s'arracher les poils de la barbe un à un en s'écriant : Je cherche mon dernier helminthe.

Quelque temps après, ce malheureux avait recouvré la raison; il était même assez calme pour que le directeur l'invitât à dîner à sa propre (able.

Dans la conversation, l'un des médecins lui dit :

Dites-nous donc pourquoi , l'autre jour , quand vous étiez malade, vous vous intéressiez tant à Dumolard. Expliquez-nous le sens de cette réponse que vous avez faite si tragiquement : — Je cherche mon dernier helminthe. — Enfin, racontez-nous, si vous le savez, ce qui se passait alors dans votre esprit.

Je copie textuellement sa réponse, telle que la recueillit Sentoux :

« Au début de ma maladie, on m'avait donné un chapeau

dont la forme particulière m'avait frappé. Tout alors me portait ombrage. Je me figurai que ce chapeau était un insigne de prostitution; c'est pourquoi je le foulai aux pieds, et quand ma mère insisia et voulut elle-même me le placer sur la tête, j'en fus tellement indigné que je l'aurais tuée.

« Le soir, du premier étage où je me trouvais à table avec ma famille, j'entendis qu'on arrêlait les gens et qu'on parlait de moi sur le trottoir. Pour échapper à cette honte, je me précipitai hors de l'appartement, et, dans ma fuite, j'entrai dans un cabinet où était en train de se coucher la bonne de la maison. A sa vue, stupéfait, je me demandai ce que je venais faire chez cette bonne; la bonne éveilla dans mon esprit l'idée de Duniolard, et, sans transition, la conviction que j'étais moi-même Dumolard ; étant Dumolard, je devais violer et assassiner la bonne. On m'arrêta, on me conduisit ici. Je vis au cabinet du médecin, non pas le portrait de l'Empereur, mais l'Empereur lui-même, qui m'interpella pour me reprocher mes crimes et m 'annoncer un châtiment terrible. Arrivé dans ma division, je me crus en prison au milieu de malfaiteurs de toute espèce. Quand on m'administra un lavement, je crus que ce lavement était empoisonné, que c'était là le supplice, l'expiation de mes forfaits, si grands que ma tête eût sali la guillotine dont le couperet était trop noble pour moi. Bientôt je sentis l'effet du poison ; je vis mon corps entier se couvrir de vers; j'en étais rongé; mes chairs tombaient en pourriture. Quand je vous dis : je cherche mon dernier helminthe! je cherchais à prendre vivant un des vers qui me dévoraient. Mais tous s'écrasaient sous mes doigts. Me sentant mourir, je voulais arriver devant l'Eternel avec un de ces vers, instruments de mon supplice, afin de pouvoir lui dire : Il est vrai que je n'ai été qu'un affreux scélérat, mais mon châtiment a été terrible ; vois ce ver hideux et infect, c'est lui qui a achevé de me ronger. Que mon supplice excite ta compassion et ton indulgence ! Quand, le soir, on m'ap-

f orla une polion, je la bus avec empressement, parce que je crus que ce breuvage devait activer ma fin. La potion me fit dormir; je m'éveillai tout étonné de n'être point mort, et d'être débarrassé de mes vers. On veut sans doule, pensai-je, prolonger mon supplice. C'est alors que je songeai à mes enfants, que je les vis errants et miscraLles, repoussés de tous à cause du nom de leur père, et la pensée me vint de les recommander à l'Empereur avant de mourii. Pour mieux le toucher, je voulus lui parler de l'Orphelinat du prince impérial; je le fis du mieux que je pus, espérant qu'on placerait peut-être mes enfants dans cet asile. Cela fait, j'attendis la mort avec plus de calme. On me mit des sangsues ; mes idées perdirent de leur trouble; je commençais à voir ce qui se passait autour de moi ; je reconnus, aux extravagances des hommes qui m'entouraient, que ce n'étaient point des forçats, mais des aliénés. Ce fut comme une lueur qui commença à m'éclairer sur ma situation. 3>

A la suite de cette conversation, on alla chercher la lettre que le malheureux avait écrite à l'Empereur. C'était une pièce de vers , et la voici :

Mallieiir à l'enfant de la rue !

11 i)oit plus de pleurs que de lait!

Le froid mord son épaule nue,

El toute grâce est disparue

De son front au pdlc reflet!

11 grandit sans jamais connaître

Le frais sourire du bonheur,

Sans entendre la voix du prêtre,

A sa droite sans voir paraître

Le guide qu'on nomme l'Honneur!

Il grandit... comme un ver dans l'ombre! Et, serpent au soleil d'élé, Tl se glisse et se mêle au nombre Des hydres dont la haine sombre ^ Envenime chaque cité.

Ignoble héros de guinguetle, Faux mendiant des carrefours, Escroc portant un masque honnête, Hideux détrousseur qui vous guette,

C'est lui partout! c'est lui toujours!

C'est au bagne , infâme victime.

Quand ce n'est point sous le couteau, Que roulant d'abîme en abîme Va s'engloutir l'enfant du crime Qui n'eut pas d'ange à son berceau!

Paix! bénédiction h l'enfant de la rue! Il ne grandira point pâle, déshérité !

Une mère à ses cris du ciel est accourue! Et sur son front maudit la grâce est reparue Au lait pur de la Charité.

La Misère et le Vice, implacables génies. Autour de son chevet ne se pencheront plus Pour infecter son cœur comme sos chairs ternies! Il s'endort maintenant entre des mains bénies Et sous le souffle des Vertus!

Le Dévouement le berce, et la Foi le caresse! Et quand dans son esprit l'âge glisse le jour, Son cœur ainsi formé s'entr'ouvre avec ivresse. Et, riche en dons reçus, il paye avec largesse La dette immense de l'Amour!

Aussi plus de jeunesse oisive et vagabonde ! C'est vers un atelier qu'il prendra son essor; Et celui qui rampait comme un reptile immonde Ira porter son miel à la ruche du monde, Utile abeille aux ailes d'or!

Quel sage bienfaiteur, quel Lycurgue intrépide Réchauffant dans son sein la vile chrysalide Ouvre le ciel à qui vivait dans le limon. Et réalise ainsi la sublime chimère D'inspirer de l'amour à qui n'a pas de mère, Le culte de l'honneur à qui n'a pas de nom?

Oh! non, ce n'est aucun de ces songeurs superbes Qui, se niellant au fronl les rayonnantes gerbes, En Moïses nouveaux prétendent s'ériger; Le dévouement jamais n'embrasa leur poitrine, Leur orgueil si fécond en menleuse doctrine Sait irriter le pauvre et non le soulager.

Celui qui le fonda, cet asile qui s'ouvre. C'est celui qui d'un mot a couronné le Louvre, Ce rêve des Valois el de Louis le Grand! C'est celui qui, deux fois père de la patrie, A de son bras puissant chassé la barbarie El d'un peuple abaissé fait un peuple géant!

Car il faut que ton nom, Napoléon, se pose Du palais à la crèche au bout de toute chose , Et que, dans ton manteau d'abeilles parsemé Qui porte dans ses plis les destins de l'Europe, Comme ton propre fils l'orphelin s'enveloppe Sans plus craindre le froid, sans plus être affamé.

Mais non, tu n'es pas seul dans celle œuvre modeste.

Un ange, de grandeur el de bonté céleste ,

En inspira la gloire à ton cœur de lion ,

Et c'est avec l'accord de vos âmes pareilles

Que vous effacerez les antiques merveilles.

Car un simple Hôtel-Dieu vaut mieux qu'un Parlhénon!

Et vous voilà dans cet asile , Vagabonds sauvés par César; Un cœur droit, une âme virile Seront désormais votre part; Vous pourrez fièrement répondre A ceux qui croiraient vous confondre En vous demandant votre nom :

Cessez toute ironie amère. Car la France fui noire mère.

Notre père. Napoléon !

M. A... guérit complètement, mais jamais il ne put arrivera faire des vers qui valussent ceux qu'il a composés dans cette nuit terrible oii il se croyait un Dumolard rongé vivant par les vers.

Au moment même où M. A... se trouvait à Charenton, il s'y

passait un événement considérable pour les malades. Deux ou trois d'entre eux venaient de décider la fondation d'un journal , et voici dans quelles circonstances.

Un M. Z..., atteint de folie orgueilleuse, avec idées singulières de persécutions , était à la maison de santé ; c'était un homme des plus dangereux, car il avait juré de se défaire de la première personne qui se présenterait devant lui. Pour y arriver, avec une force inouïe , il descella une barre de fer énorme encastrée dans un mur, et se mettant en faction derrière une porte, il attendit, prêt à assommer quiconque passerait à sa portée. Fort heureusement, il fut aperçu à temps et désarmé.

Cette agitation excessive finit par céder, et le malade, sauf qu'il refusait opiniâtrement d'écrire à sa famille et de changer de linge, semblait revenu à un état assez normal. 11 passait ses journées à lire et à traduire les romans de Ch. Dickens.

En même temps que lui, et dans sa section, se trouvait un officier qui se distrayait à faire de l'aquarelle. Un jour, ce militaire reproduisit assez heureusement la porte principale de l'asile. ]\I. Z. .. vit le dessin, et, frappé subitement d'une idée, il écrivit au dessous :

ROUTE DE MADOPOLIS.

« La route de Madopohs n'est point une chaussée avec son empierrement, ses fossés et ses accotements; c'est une route sphérique, grande comme la terre, épaisse comme la hauteur de la plus grande des pyramides d'Egypte.

« C'est en naissant qu'on entre sur la route de Madopolis, c'est en mourant qu'on en sort.

« Chose bizarre, c'est peut-être en dormant qu'on y chemine le plus vite, et c'est souvent quand on s'en doute le moins qu'on franchit les portes de cette ville célèbre.

« Madopolis est habité par des hommes et des dames : c'est une grave erreur que celle qui court le monde, d'après laquelle Madopolis serait habité par des hommes tombés de la lune. C'est bien plus en dehors de Madopolis que dans ses murs qu'on pourrait trouver des lunatiques. La route de Madopolis en fourmille. Pauvres gens ! ils s'en vont , ils viennent vers nous ! Si nous y reportions nos souvenirs , au milieu des lunatiques nous vous y verrions venir, ô Madopolitains, ô Madopolilaines... »

En bas de la feuille, il ajouta : Exorde à continuer. Puis, passant à l'officier son papier, il lui dit : « Il me faudrait tout un journal pour exprimer ma pensée. — Eh bien, lui répondit celui-ci, faisons un journal; je me charge de l'illustrer. 55

L'affaire fut convenue en quelques instants , et nos deux délirants se mirent à l'œuvre. Le titre fut vite choisi, ce n'était pas le plus difficile. On baptisa l'œuvre nouvelle :

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