DU LU
Observation 17. — Georges, né en 1884, est d une famille d’ouvriers honnêtes, mais son père s’enivrait les jours de paye. Dans son enfance, il n’a rien présenté de remarquable ; il est allé à l’école et a reçu une instruction primaire. Apprenti couvreur, puis aide, il est estimé de ses patrons et obtient des ceitiiicals très satisfaisanls.
Vers l’année 1903, sa mère remarque un changement dans sa conduite, d’abord il ne veut plus loger avec elle, puis cesse de travailler et bientôt elle le perd de vue.
Georges s’est complètement dévoyé, il a une maîtresse qui l’entretient, fréquente les quartiers mal famés où il est connu sous le pseudonyme du « Boulot des Halles » et il est affilié à une bande d’apaches dont il porte les tatouages, « les grains de beauté » au lobule de l’oreille, à la joue et au doigt.
Tout d’abord Georges ne se signale que par sa paresse et son inconduite, mais bientôt il commet de petits larcins aux devantures de magasins, puis est arrêté pour grivèlerie, enfin passe en jugement pour vol à la tire. A la même époque, il est impliqué dans une rixe où des coups de couteau ont été donnés et reçus, mais son rôle dans cette affaire n a pas été nettement élucidé. Il est condamné par la cour de X... à onze mois de prison \ son attitude devant le tribunal est telle qu’il est expulsé de l’audience. Sorti de prison, il reçoit (octobre 1905) sa feuille de route pour partir en Afrique rejoindre les jeunes gens de sa classe, mais il reste à Paris, et après un mois de vagabondage est arrêté comme insoumis militaire. Son attitude bizarre le fait reconnaître alors comme malade et, après un mois d’observation au Val-de-Grâce, il est transféré à Charenton (janvier 1906).
Au moment où nous voyons Georges pour la première fois, il est dans un état de confusion mentale
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bien caractérisé : les facultés intellectuelles sont obnubilées, la désorientation dans le temps et dans l’espace est complète ; les réponses sont lentes, imprécises, souvent sans rapport avec les questions. Par intermittences le malade garde le mutisme ; parfois, d’une manière explosive, il pousse des cris, fait des gestes menaçants et cherche à frapper ou à détruire. L’état physique laisse h désirer, il y a de l’anorexie, de l’amaigrissement et une insomnie tenace. Nous relevons comme troubles moteurs des tendances à la catatonie et de l'exagération des réflexes.
11 est inutile, pour la thèse actuelle, de décrire par quelle gradation Georges est devenu rapidement un dément précoce. Voici, au moment de son transfert, en août 1906, quel était son état.
A cette époque, le malade a une santé physique llorissantc, il n est plus désorienté et sa mémoire serait intacte s il n avait perdu en partie le souvenir de son passage au \ al-de-Gràcc. On ne peut arriver h fixer 1 attention, ni à obtenir des discours suivis. Le langage est le plus souvent incohérent ; à travers la verbigération habituelle, on découvre un délire confus de persécution et de grandeur : il a hérité de Napoléon III et de Victor Hugo, on l’empéche de sortir pour s’emparer de sa part d’héritage.
De son existence irrégulière, Georges a gardé la mémoire et c’est lorsqu’il s’y reporte par le souvenir qu’il est le moins obscur dans ses propos. Voici une lettre bien caractéristique de l’état de ce malade elle 'est tracée d’une écriture très correcte et très lisible :
Cher frère,
Saint-Maurice. 1906.
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d. daPat-hes et ne pas entrer dans pièges et ne céder nas f,U 0n ne t0 Pr6sente un J*ndit pur sang car depuis ma majo-
rité j’ai fait la révolution dans Paris rapport à la soie du rouge Emile... car pour moi je ne connais que la force prime le droit noir-blanc bat d’af et ne te laisse monter le coup, vas chez le commissaire rue des quatre vents Saint-Maurice car je veux sortir et tu es pour comprendre de mal de pote de messieurs les médecins peux pas comprendre Jeanne d’Arc et me fait que la grande grille et me fait chier du boniment me sais en écrire mais veux en faire sans me faire du mauvais sang et puis faire du vif car devrais être dans la soie depuis longtemps tâche de comprendre et ne te laisse pas prendre aux pièges.
Ton frère,
Georges.
Les propos et les écrits de ce malade sont, devenus stéréotypés, tous les jours, il écrit aux mêmes personnes, dans les mêmes termes. 11 a des tics et des gestes également stéréotypés, en particulier celui-ci : il fait brusquement un bond en l’air, retombe en se fendant comme un escrimeur, fait du pied des appels et en même temps pousse des cris sauvages ; à ce moment, sa ligure exprime la haine violente au plus haut degré. Cette mimique se répète fréquemment dans la journée. Des impulsions violentes nécessitent enfin une surveillance spéciale.
L’affaiblissement psychique, le délire incohérent, les stérôotypies et les impulsions permettent d’affirmer que Georges est bien entré dans la démence précoce, vnais cet état démentiel a été, près de deux ans, précédé d'une période pendant laquelle la maladie cérébrale ne s'est traduite que par des actes délictueux qui ont entraîné à plusieurs reprises l’intervention de la justice.
Observation 18. — Pi..., soldat d’infanterie, âgé de 20 ans, est le fils d’un ouvrier d’art honnête et intelligent qui gagne largement sa vie. Dans l’enfance, sa conduite n'a prêté à aucune remarque ; son intelligence était moyenne et il passa avec succès l’examen du
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certificat d'études ; il travaillait avec son père régulièrement. Vers 18 ans, brusquement, il présente des écarts de conduite, fait la connaissance de mouvais sujets et d’une fille et, pour échapper aux reproches de ses parents, il quitte sa famille, se livre à la débauche et commet des excès alcooliques. Quelques mois plus tard, il est impliqué comme complice dans une affaire de meurtre qui fit quelque bruit à l’époque ; il passe en cour d’assises, mais on reconnaît que son rôle a été secondaire et, tandis que son camarade est condamné à vingt ans de prison, il est acquitté après six mois de prévention.
Pi... sort de prison très déprimé et déjà diminué intellectuellement. Sa famille lui permet de rentrer au foyer et même on tolère sa maîtresse à la maison pour l’amener à s’engager « afin de le réhabiliter ». Le service militaire répugne à Pi..., mais il s’engage pour donner satisfaction à ses parents.
Quelques semaines après son incorporation, Pi... commence à donner des signes manifestes de dérangement cérébral et il est placé à l’asile de Marseille d’où il est transféré à Chnrenton.
Au moment où nous voyons le malade, il présente une obnubilation des facultés intellectuelles avec de vagues idées délirantes de persécutions et des préoccupations hypocondriaques. Nous sommes frappés de la niaiserie des conceptions morbides et de leur inconsistance. En six mois, la confusion mentale se dissipe, les hallucinations et les idées délirantes disparaissent, mais le malade reste très amoindri de l’intelligence ; il est docile, calme, correct dans sa tenue, mais son apathie et sa suggestionnabilité sont réellement pathologiques et nous considérons Pi . comme incapable de se conduire désormais convenablement dons l’existence s’il n’est pourvu d’une tutelle ; c’est le type du dément précoce encore peu affaibli et dans le moment sons
délire. Les anomalies de la conduite, dues surtout à la suggestionnabilité, ont été d’une manière très nette les premières manifestations de la maladie mentale devenue seulement plus tard évidente aux yeux de tous quand les facultés syllogistiques ont été atteintes.
Nous venons de voir que parfois des perturbations morales prémonitoires de la démence précoce aboutissent à des actes délictueux graves dont il n’est guère possible de reconnaître le caractère pathologique avant que la maladie mentale soit devenue manifeste par suite des troubles intellectuels. A une époque plus avancée de son évolution, la démence précoce est encore souvent méconnue : à ce moment, l’affaiblissement de l’intelligence et des sentiments est déjà apparente, si l’on fait un examen psychologique soigneux, mais elle échappe à une observation superficielle ou mal dirigée parce que le malade se mêle encore à l’existence de son milieu. Bien plus, les actes auxquels il se livre et qui lui sont reprochés tranchent par leur caractère imprévu, déplacé, grotesque, sans apparaître comme pathologique à un observateur non prévenu. Par exemple, l’un de nos déments précoces avait parfois des éclats de rire non motivés quand on lui adressait la parole ; c’était là, avec un certain degré d’apathie cl de mutisme, les seuls signes d’un état morbide. I.a répétition insolite de ce rire et l’apparition d’un état catntonique démontrèrent qu’il s’agissait d’une manifestation démentielle et non pas d’un
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