acte de moquerie et d’insubordination comme on Tmai! cru tout d'abord
Au début de la démence précoce, le caractère emprunté, étrange, grimaçant, théâtral de la plupart des réactions des malades, invite souvent à penser que la simulation ou tout au moins l’affectation entrent pour une bonne part dans leur production. Il faut savoir que précisément ce sont là des caractères propres aux réactions des déments précoces dont on peut dire que beaucoup paraissent jouer la comédie et chercher à attirer l’attention par des pitreries.
Le début de la démence précoce est également marqué par des préoccupations hypocondriaques qui semblent non motivées, parce qu’elles ne répondent à aucun signe physique appréciable. Assez rapidement en général, la nature délirante des idées exprimées apparaît par suite de l’absurdité des conceptions ou du fait de l’éclosion d’hallucinations, ou bien encore d’idées morbides surajoutées de persécution ou de grandeur.
Néanmoins trop souvent cette hypocondrie symptomatique de la démence précoce a été confondue avec la simulation et les sujets punis en conséquence. Ici encore, les contradictions, le caractère outré des allégations, l’exagération emphatique des réactions, induisent à penser que le sujet n’est pas sincère, alors qu’en vérité ces discordances entre l«i réalité objective et les propos du malade indiquent précisément l'affaiblissement mental.
Observation 19. — L..., 24 ans, zouave, est le fils d’un terrassier ; comme son père, il a toujours été d’une intelligence rudimentaire et s’est livré à la boisson. Au régiment, c’était tout d’abord un bon soldat, mais il devait être connu comme hypocondriaque, car, nous dit-il, si le major ne le reconnaissait pas malade, il déclarait du moins que la consultation était motivée.
Pour refus d’obéissance, il avait déposé son sac et refusé de le reprendre, on le condamne à six mois de prison. Au Cherche-Midi, ses allures éveillent l’attention du personnel et il est soumis à une observation à la suite de laquelle il est envoyé au Val-de-Grâce et, de là, à Charenton.
La mémoire et l’attention sont intactes et le jugement reste normal si l’interrogatoire se limite à des sujets simples et en rapport avec le niveau intellectuel du malade, mais dès qu’on l’interroge sur sa santé, L... tient des propos à ce point absurdes et contradictoires que l’idée d’une simulation vient de suite à l’esprit. D’un instant à l’autre il accuse des maladies différentes et nie les allégations qu’il a tenues auparavant. Par moment il éclate de rire, semble se moquer de luimême, de ce qu’il dit ou de son interlocuteur. Parfois enfin il se livre à toutes sortes de grimaces et ne peut dire pourquoi. De temps en temps, il proteste contre son placement à l’asile, demande s’il ne va pas bientôt rentrer chez lui, déclare qu’il en a assez du régiment.
Ces idées hypocondriaques incohérentes vont en s’aggravant pendant les mois qui suivent ; il s’y surajoute des idées de persécution, des troubles variés de la cénesthésie et des hallucinations de l’ouïe. Au moment de son transfert, dix mois plus lard, L... est atteint d’une démence paranoïde très caractérisée.
En étudiant les délits militaires, nous aurons à
DANS L’ARMÉE FRANÇAISE
revenir sur certains faits délictueux qui relèvent de la démence précoce et dont il ne faut pas méconnaître la nature pathologique. La connaissance de cette maladie et surtout de ses manifestations initiales doit être très présente à l’esprit des médecins de l’armée pour éviter des erreurs regrettables. Encore une fois, il faut savoir que le désordre des actes peut précéder de longtemps l’affaiblissement évident des facultés syllogistiques ; les anomalies de la conduite sont souvent l’indice de perturbations intellectuelles graves, mais sous-jacentes, et la récidive, bien loin d’être toujours la marque d’une perversion morale justiciable d’une répression, est parfois signalétique d’une maladie mentale.
Nous n’avons pas à donner ici une description de la démence précoce, nous ne pourrions le faire sans un certain développement et ce serait sortir de notre cadre ; nous renvoyons donc les lecteurs aux travaux de Sérieux et de Deny et Roy pour l’exposé détaillé de cette maladie mentale.
Affaiblissement psychique secondaire aux intoxications et aux infections
L’affaiblissement psychique secondaire aux intoxications et aux infections s’observe avec une certaine fréquence dans l’armée parce que les infections et les intoxications n’y sont pas rares.
Il nous a été donné trois fois d’observer ces états démentiels. Chez deux de nos malades, l’amoin-
diissement intellectuel était en rapport avec des infections aiguës (fièvre typhoïde), et, de ce fait, la maladie mentale n’avait aucun caractère professionnel. Le troisième cas, au contraire, est relatif à un ancien colonial chez lequel l’anémie, le paludisme, la dysenterie semblent avoir été la cause de la déchéance intellectuelle qui s’est développée d’ailleurs sur un terrain préparé par la débilité mentale et qui a été favorisée par l’alcoolisme chronique. Quelle part ont prise l’intoxication d’un côté, les infections d’un autre, dans le développement de l’affaiblissement intellectuel ? Il est bien difficile de le dire. C’est qu’en effet ces facteurs divers se manifestent par des effets sensiblement identiques et d’ailleurs le plus souvent ils ne provoquent des désordres mentaux qu’à la faveur de la prédisposition psychopathique.
Sous le nom d’anémie coloniale, on décrit un état de déchéance générale de l’organisme dans lequel parfois les troubles psychopathiques tiennent une place importante. Le plus souvent alors, comme dans notre observation, l’état, morbide dépend de l’action cumulative de plusieurs facteurs morbides, et à côté d’infections diverses, l’alcoolisme chronique, l’opiomanie, jouent un rôle souvent important.
Chez les coloniaux, les troubles mentaux d’origine toxi-infeclieuse se manifestent en général tout d’abord par un état de confusion mentale, avec ou sans hallucinations, où les idées mélancoliques et
dans l’armée française 123
de persécution sont prédominantes. Sous l’influence du traitement et surtout du retour en France, les accidents aigus disparaissent, mais c’est alors que l’on observe souvent un amoindrissement de la valeur intellectuelle du sujet, qui, d’ailleurs, exceptionnellement, mérite le nom de démence.
Fm résumé, à côté des cas où l’affaiblissement psychique est secondaire à des infections et des intoxications communes, il en est d’autres qui, dans le milieu militaire, forment un véritable groupe autonome par suite de la constance des éléments qui les conditionnent : sur un terrain préparé par la débilité mentale ou le déséquilibre, les infections coloniales, aggravées d’intoxications chroniques, qui si facilement se contractent dans le même milieu, provoquent l’éclosion d’un délire toxi-infectieux h marche lente, lequel peut aboutir à un état démentiel.
Observation 20. — E..., 34 ans, dont la mère est enfermée pour délire de persécution, est allé régulièrement à l’école, mais il ne pouvait rien apprendre, à peine sait-il lire et écrire. Il est né en pays annexés ; h 20 ans il passe en France, s’engage dans la légion étrangère, puis par amour du métier militaire se rengage deux fois dans l’infanterie coloniale; il a été en Afrique, au Tonkin, à Madagascar. Il a quatorze ans de service, mais n’a pu grader, non pas à cause de sa conduite, qui a été parfaite, mais à cause de sa faiblesse d’esprit. Il a fait assurément des excès alcooliques, mais sans s’enivrer. A son dernier rengagement, il a contracté des fièvres palustres graves et de
la dysenterie. Alors qu’il était soigné pour ces maladies coloniales, il commence à donner des signes d’aliénation mentale qui nécessitent son rapatriement et son placement à Charenton.
A ce moment E... présente, sur un fond d’obnubilation intellectuelle assez marquée, des idées délirantes de persécution mal systématisées et de caractère professionnel : ses chefs lui en veulent, on cherche à le faire punir, il a entendu des propos désobligeants à son égard, on ne lui sert pas ses rations entières, etc. Toutes ces persécutions résultent de ce qu’il est peutêtre bien le fils naturel de Napoléon III.
En même temps que ces idées délirantes, E... présente un état organique défectueux, il est anémié, amaigri, dyspeptique, sujet à des crises diarrhéiques et son foie est insuffisant.
Rapidement l’état confusionnel, les hallucinations auditives, d’ailleurs rares et monotones, disparaissent ; E... s’est adapté aux conditions nouvelles d’existence dans lesquelles il se trouve ; c’est un malade docile, correct, serviable même. Tout d’abord il cesse d’émettre des idées délirantes nouvelles, puis il abandonne ses idées de grandeur, mais pendant près d'un an il conserve la conviction de la réalité de son ancien délire.
Ce malade présente, avant tout, une débilité mentale manifeste ; ses idées, ses préoccupations sont rudh mentaires, le domaine de son activité mentale est très étroit, il ne voit guère au delà de l’exécution passive des devoirs du soldat de lre classe et de la satisfaction de ses besoins matériels les plus immédiats.
Peu à peu l’état organique s’améliore. E... reprend dos forces, les fonctions du tube digestif se rétablissent, l’anémie disparaît. Revenu en bonne santé après treize mois de traitement, E... demande à rejoindre son corps pour achever les quelques semaines qui lui restent à
faire avant d’obtenir la retraite à laquelle il a droit. Notre ancien malade est redevenu ce qu’il était, un soldat discipliné mais inintelligent et dont la débilité a dû s’accroître sous l’influence de l’anémie coloniale et de la maladie mentale qui en a été en partie la conséquence.