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CHAPITRE CINQUIÈME

L’alcoolisme. — Les psychoses d’insolation (Observations 21 et 22). — La folie maniaque dépressive (Observations 23 et 24). — Les délires systématisés et les délires de revendication. — Les obsessions, phobies et impulsions (Observation 25). — Les délires polymorphes.

Alcoolisme

L’alcoolisme est en pratique le facteur étiologique habituel des délires toxiques ; lui seul nous arrêtera.

Il ne nous est pas possible d’apprécier la fréquence du délire toxi-alcoolique dans l’armée, nous manquons de base d’appréciation ; les statistiques sont muettes sur la fréquence de l’alcoolisme mental dans l’armée ; d’autre part, la fugacité des manifestations aiguës des délires toxiques fait considérer comme inutile, habituellement, la mesure de rinternement ; aussi la plupart des cas que nous observons à Charenton appartiennent aux formes prolongées ou compliquées.

Le délire toxi-alcoolique doit être particulièrement fréquent dans l’armée coloniale, les corps

d’épreuve, les prisons et les pénitenciers. Sur 7 alcooliques délirants, 2 appartenaient à l’armée territoriale : les 5 autres se répartissaienl ainsi :

1 insoumis, 2 soldais de la légion étrangère,

2 hommes de l’infanterie de marine. (Nous ne parlons ici que des cas de délire toxi-alcoolique et non de ceux très nombreux où l’alcoolisme chronique complique une maladie mentale quelconque.)

Cette fréquence dans les milieux que nous indiquons n’est pas pour nous étonner ; nous savons que l’intoxication alcoolique provoque des troubles mentaux d’autant plus facilement que l’organisme est débilité et en particulier que le foie et les reins sont insulfisants ; les coloniaux n’offrent-ils pas ainsi une véritable prédisposition ?

D’autre part, les dégénérés présentent une susceptibilité bien connue aux poisons exogènes, et chez eux l'intoxication éthylique se traduit avec la plus grande faedité par des troubles délirants. Ceci explique pourquoi les délires toxi-alcooliques sont si communs dans les prisons, pénitenciers et corps d’épreuve dont la population n’est formée que de débiles, de déséquilibrés et d’amoraux. Ajoutons que ces mêmes sujets, tout en offrant une plus grande susceptibilité, sont en même temps pour la plupart toxicomanes et invinciblement portés à abuser des excitants du système nerveux.

En étudiant dans un chapitre ultérieur la simulation, nous verrons que les délires passagers de l’alcoolisme lui servent souvent de base.

Délires secondaires aux ictus

Nous n’insisterons pas sur les délires secondaires aux ictus, c’est-à-dire sur les manifestations délirantes qui surviennent après les crises épileptiques, h} stériques et après les attaques apoplectiques, quelle qu’en soit l’origine. Ces délires ne tirent aucun caractère spécial de leur éclosion dans l’armée et ils surviennent au milieu de circonstances qui permettent de les reconnaître facilement.

A une place intermédiaire entre les délires lexiques et les délires secondaires aux ictus, se classent les délires qui parfois compliquent l’insolation et le coup de chaleur.

ltégis, à qui on doit une excellente étude des psychoses d'insolation, admet qu’elles se présentent sous la forme du délire hallucinatoire aigu, du délire aigu, de la conlusion mentale amnésique et du syndrome paralytique .

Sous nos climats, les formes décrites par Régis doivent être très exceptionnelles, l’auteur d’ailleurs déclare qu’il ne possède qu’une seule observation personnelle. D’après notre propre expérience, les Roubles mentaux secondaires à l’insolation dépendent presque toujours de facteurs étiologiques multiples associés.

Le plus grand nombre des cas étiquetés « insolation délirante » relèvent pour une grande part du délire toxi-alcoolique ou, si l’on préfère, les phéno-

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mènes hallucinatoires et confusionnels, les réactions maniaques et furieuses, de courte durée, qui parfois succèdent à l’insolation, ne s’observent le plus souvent que chez les individus en puissance d’intoxication alcoolique.

A côté des faits où l’insolation agit à la faveur de l’alcoolisme chronique, il en est d’autres où elle intervient pour mettre en branle une prédisposition latente.

Nous avons vu ainsi deux fois l’insolation provoquer un accès de délire polymorphe et, dans un troisième cas, la paralysie générale. Nous ne reviendrons pas sur ce dernier cas étudié ailleurs ; pour les deux autres, on ne peut nier le rapport de causalité entre l’insolation et les troubles mentaux, quand on a vu le délire succéder immédiatement è l’action solaire ; mais, d’autre part, le caractère des manifestations psychopathiques démontrait bien leur identité avec celles qui relèvent habituellement de la dégénérescence mentale.

En résumé, l’insolation peut provoquer des troubles mentaux directement à la faveur des modifications humorales qu’elle entraîne et ceux-ci revêtent le caractère de la confusion mentale aiguë ou chronique (Régis). Ce sont là, dans nos pays, les cas les plus rares.

Par contre, l’observation courante nous montre l’insolation provoquer, ou bien chez les buveurs l’éclosion d’un délire loxi-alcoolique, ou bien chez des dégénérés l’éclosion d’un délire polymorphe.

Exceptionnellement, l’insolation et le coup de chaleur jouent un rôle étiologique, qui nous paraît indiscutable dans le développement de la paralysie générale.

Observation 21. — Va..., lieutenant d’artillerie de réserve, 27 ans. Au cours d'une période de vingt-huit jours, en mai 19..., Va... se rend à cheval par étapes à un champ de tir ; il fait ainsi, en traversant la Beauce, douze jours de marche au grand soleil et par une température très pénible, la chaleur étant exceptionnellement élevée pour la saison, en 19...

Le 1er juin, Va... voit son ordonnance se casser la jambe, ce qui l’impressionne beaucoup. Quelques minutes plus lard son cheval sc blesse à son tour et il doit le conduire par la bride. Ces accidents l’ont laissé loin derrière la colonne, il s’égare et il fait ainsi, par un soleil éclatant, une trentaine de kilomètres à pied avant de rejoindre sa batterie. A un moment il s’est trouvé mal à l’aise et a dû s’arrêter, il avait un violent mal de tête. Que s’est-il passé depuis ? Il l’ignore. On l’a vu rentrer le soir au camp, mais il est allé de suite se coucher. Le matin, au réveil, on ne l’a pas trouvé ; ses camarades, inquiets, envoient à sa recherche et il est trouvé à une quinzaine de kilomètres de là, dévêtu, nu-tête, au milieu de paysans qui viennent de le retirer d’une mare où il était plongé jusqu'au cou. A ce moment Va... est en plein délire. L’acuité et la persistance des troubles nécessitent l'internement le G juin.

A ce moment, Va... présente un accès d’agitation maniaque très intense avec désordre dans les propos, dans les idées et les actes, quelques idées délirantes de caractère religieux et érotique, pas d’hallucinations.

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Dès le 9 jum, l'agitation cesse et l’on peut converser avec le malade qui nous fournit des renseignements détaillés sur ses antécédents. Il a perdu le souvenir des événements qui se sont passés depuis le milieu de la journée du 1er juin jusqu’au lendemain au moment où il a été retrouvé par ses camarades ; le souvenir de ce qui s’est passé pendant l’accès d’agitation du 2 au 8 est confus, mais persiste.

Les troubles psychiques présentés par Va... semblent bien résulter de l’insolation qu’il a subie le 1er juin ; la céphalée prémonitoire, l’amnésie, l’intensité des réactions maniaques sont suffisamment caractéristiques et cette observation parait, au prime abord, un cas typique de psychose d’insolation.

Quand on interroge avec soin Va..., qui est un garçon intelligent et porté à s’observer, on apprend des faits nouveaux qui viennent troubler la netteté du cas.

Va... a sa mère internée depuis quinze ans pour une démence paranoïde ; il se déclare lui-même psychopathe et obsédé par la peur de devenir fou. Quelques semaines avant ses vingt-huit jours, il a eu de très gros ennuis ; la maison où il travaillait a été déclarée en faillite et les espérances qu’il avait fondées pour son avenir se sont évanouies. A la même époque il a eu une déception amoureuse et il se rend compte maintenant qu’elle a été provoquée par sa propre attitude qui était des plus étranges. Il a fait, en effet, à l'occasion de ses relations amicales avec une jeune fille, une foule d’interprétations qu’il reconnaît maintenant comme délirantes et qui le sont, en effet. Ces interprétations l’ont amené à des réactions violentes vis-à-vis de tiers et la jeune fille, effrayée, a rompu les relations.

Renseignements pris, Va..., en effet, quelques semaines avant ses vingt-huit jours, a traversé un véritable accès de délire de jalousie à base d’interpré-

tation, il était dans un état nerveux qui inquiétait son entourage sans qu’on ait pensé à l’existence d’un délire véritable, puisque le départ pour la période d'exercice a été conseillé par le médecin.

Quoi qu’il en soit, nous voyons dans cette observation que, si l’insolation a eu une action évidente sur l’éclosion des troubles mentaux, par contre elle s’est exercée sur un terrain prédisposé par l’hérédité et par la constitution psychopathique ; en outre, elle a été renforcée par l’intervention de multiples facteurs nerveux.

Observation 22. — Dans le même moment que Va..., le brigadier d’artillerie Sa... entrait dans notre service pour des troubles mentaux qui s’étaient développés dans des conditions assez analogues. Sa... appartient à une famille où il n’existerait pas de tares névropathiques. Il ne présente aucun antécédent personnel digne d’être noté. Le 10 juin, au cours d’exercice par une très grande chaleur, Sa... perd connaissance et tombe de cheval; on le ramène à lui et il est mis dans la voiture d’ambulance où il a une nouvelle perte de connaissance. Conduit à l’hôpital, il semble aller mieux, reprend conscience, souffre seulement beaucoup de la tête. Le troisième jour apparaissent des idées de persécution avec des hallucinations de la vue, du goût et de l’odorat qui entraînent des réactions violentes. Bientôt l’état devient tel que le malade est transféré à Charenton le 17 juin.

A ce moment, le malade présente des idées délirantes mal systématisées de persécution et de grandeur avec réactions maniaques très vives, mais sans hallucinations bien nettes et sans trouble notable de la conscience, Cet état se prolonge sans changement bien appréciable jusqu’en octobre ; à ce moment, en une

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quinzaine, Sa... redevient calme et sans délire. Il a gardé un souvenir intact de tout ce qui s’est passé depuis son insolation ; il porte un jugement exact sur son délire, mais nie toutes hallucinations, sauf celles du début, alors qu’il était à l’hôpital militaire et qui affectaient la vue, l’odorat et le goût.

Dans cette observation, nous voyons bien des troubles mentaux succéder à une insolation, mais ces troubles se présentent avec des caractères qui ne permettent pas de les différencier d’un accès de délire polymorphe, tel qu’on l’observe indépendamment de toute cause appréciable chez les dégénérés. Bien qu’ici la tare dégénérative n’apparaisse pas tout d’abord, il serait imprudent de considérer le cas comme un type pur de psychose d’insolation, car le caractère contusionnai habituel a fait complètement défaut.

Il n’y a pas lieu de nous occuper ici de la psychose hallucinatoire aiguë, non plus que des psychoses de Vinvolulion sénile. Celles-ci apparaissent à un âge où l’on n’appartient plus ù l’armée, sauf dans les grades supérieurs. Nous les avons vues à deux reprises se développer, comme il arrive sauvent dans le milieu civil, peu de temps après la mise à la retraite, il semble bien que le changement d’existence, l’impossibilité de satisfaire des habitudes anciennes de travail, le désintérêt, la perspective de la vieillesse et de la fin prochaine, jouent un certain rôle dans l’éclosion de ces maladies ; on retrouve ces facteurs moraux dans toutes les carrières.

Folie maniaque dépressive

La folie maniaque dépressive offre parfois des particularités médico-légales intéressantes. Il va de soi que lorsque la folie périodique se traduit par un accès maniaque ou mélancolique franc, le caractère pathologique des manifestations ne peut faire de doute et le malade sort de l’armée. Nous avons ainsi observé trois officiers mis en réforme par suite de folie circulaire. Mais il n’en est pas toujours ainsi ; il faut savoir que certains accès maniaques (hypomaniaques) se réduisent à une suractivité intellectuelle avec perversion morale et instabilité motrice ; de même certains accès mélancoliques se différencient peu de la simple tristesse avec nonchalance. Dans ces conditions, on conçoit combien aisément la nature morbide de ces réactions est. peu évidente pour l’entourage et combien aisément elles sont mises sur le compte d’anomalies du caractère et de la conduite, justiciables de la répression.

I es accès hypomaniaques sont tout particulièrement méconnus. Il est de prime abord bien difficile de considérer comme malade un sujet dont les facultés syllogistiques sont intactes, bien plus, s’exercent avec une activité réelle, et chez lequel on constate seulement une exagération du sentiment de la personnalité, une exaltation des passions et des instincts, des tendances malveillantes et mal-

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faisantes. Four apprécier comme morbide un état qui, chez bien des individus, existe toute la vie en tant que constitution psychique, il faut pouvoir le comparer à l’état habituel, il faut avoir cette notion qu’il s’agit là de manifestations contrastant avec le caractère antérieur et transitoires. En fait, c’est souvent ce dernier élément d’appréciation, l’alternance, qui seule permet de reconnaître l’état pathologique, mais quand on le possède, il arrive qu’il est trop tard, que des sanctions ont déjà été prises.

Les erreurs sont d’autant plus faciles que les accès h\ pomaniaques se produisent parfois comme première manifestation de la folie maniaque dépressive et que la périodicité des troubles est encore ignorée du malade et de son entourage. Plus tard, à l’occasion d’un accès maniaque ou mélancolique franc, faisant un retour en arrière dans le passé, on se rend compte que les anomalies de la conduite étaient déjà sous la dépendance d’un trouble mental, évident maintenant. Notre observation est très démonstrative à ce sujet.

Pour se mettre à l’abri, dans la mesure du possible, des causes d’erreurs d’interprétalion, il faut considérer comme suspects les changements brusques dans la conduite et la moralité des individus. L’attention étant éveillée par le contraste entre l’état actuel et l’état habituel, on recherchera dans le passé si des alternances plus évidentes se sont déjà produites, et parfois des manifestations

pathologiques flagrantes permettront de reconnaître l’existence de la folie périodique.

La dépression simple comporte beaucoup moins que l’hypomanie de considérations médico-légales ; d’ailleurs, les déprimés ne pèchent guère que par omission et ils sont plus vite reconnus comme malades et confondus avec les neurasthéniques.

Observation 23. — Dé..., 21 ans, engagé volontaire, soldat d’infanterie, est entré à Charenton en août 1905. Le père de Dé..., à la suite d’une hémiplégie, a présenté des troubles mentaux légers pendant les huit derniers mois de sa vie. Dé..., jusqu’à 17 ans, s’est bien comporté ; à cet âge, au moment où il allait passer son baccalauréat et alors qu’il présentait des chances d’être reçu, étant un assez bon élève, il quitte le collège, déclare qu’il est fatigué et rentre chez lui. Ses parents le laissent faire, car pour l’avenir commercial qui lui est réservé, on juge les examens inutiles. Dé... vit alors chez son frère qui a repris la maison paternelle. Il aurait été, à la même époque, débauché par une femme beaucoup plus âgée que lui ; quoi qu’il en soit, il se livre à de grands excès génésiques et, dans le même moment, comme il est émancipé, des aigrefins abusent de sa faiblesse et de son ignorance pour lui soutirer de l’argent. Sa conduite désordonnée lui suscite des reproches de la part des siens ; au cours d’une scène, il menace sa belle-sœur d’un revolver. Quelques jours plus tard éclate un accès maniaque franc qui nécessite son internement dans une maison de santé. L’accès de manie fut très violent et dura quatre mois. Une fois guéri, Dé..., qui avait alors 19 ans, est envoyé en Allemagne pour apprendre la langue ; sa conduite est normale, mais il paraît plutôt déprimé. Cinq mois

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après sa sortie de la maison de santé, pour assurer sa guérison, on l’engage pour trois ans dans un régiment où un ami de la famille est capitaine. La première année Dé... se conduit parfaitement et passe pour un excellent soldat. Sur ces entrefaites, le capitaine, qui s’intéresse à lui, change de garnison ; on remarque que Dé... se transforme, il s’imagine que les sousofficiers cherchent à lui nuire ; pour protester, il se livre à des frasques, devient indiscipliné, enfin, un jour, vole le porte-monnaie d’un camarade. Sa conduite, à ce moment, les explications qu’il fournit, la connaissance de ses antécédents éveillent l’attention de ses chefs et il est envoyé en observation à l’hôpital, d’où il est transféré à Charenton.

Pendant quelques semaines, Dé... est dans un état d’excitation maniaque des plus évidents ; il cause sons discontinuer, fait toutes sortes de projets, vante ses succès auprès des femmes, écrit des poésies ridicules, invente un moteur à pétrole, se livre à toutes sortes de plaisanteries de mauvais goût, bref, se rend à ce point insupportable qu’il faut l’isoler. Bientôt cet état maniaque s’atténue. Dé... réagit à la manière d’un déséquilibré pervers, amoral ; si à ce moment on ignorait ses antécédents et la crise aiguë qu’il vient de traverser, il serait difficile de le considérer comme irresponsable. Il va jusqu’à prétendre et se vanter qu’il a simulé la folie, son orgueil et sa satisfaction de luimême sont tels qu’il préfère passer pour simulateur plutôt qu’aliéné ; il semble ne pas voir, ne pas comprendre les conséquences qu’auraient pour lui ses déclarations si elles étaient acceptées et il donne là une nouvelle preuve de son déséquilibre.

L’état hypomaniaque va en s’atténuant les mois qui suivent, l’excitation intellectuelle trouve à se satisfaire dans la vie intérieure du service; Dé... est devenu le boute-en-train des malades de l’établissement comme

en 1903 il l’était des bourgeois de sa petite ville. Le désir de sortir ne lui vient que lorsque l’agitation est complètement tombée et, à ce moment, il est mis en liberté.

Observation 2i. — Bix est le fils d’un distillateur ; une de ses sœurs est épileptique. Jusqu’à l’àge de 15 ans, il s’est comporté comme un enfant normal, intelligent et studieux. A ce moment, des céphalées très vives interrompent ses études et dans son désœuvrement. il commet des excès de boisson.

Quelques mois plus tard éclatent des accidents psychopathiques aigus, mis dans le moment sur le compte de l’alcoolisme et qui nécessitent l’internement pendant plusieurs semaines.

A 18 ans, Bix s’engage dans les chasseurs d’Afrique. Sa conduite, pendant les premiers mois, ne prêle d’abord à aucune critique, puis il devient indiscipliné, commet des fautes continuelles, si bien que, très rapidement, il atteint le maximum de jours de prison. Il est alors envoyé dans les compagnies de discipline et on garnison dans le Sud. Pendant plusieurs mois, sa conduite reste aussi mauvaise ; non seulement il est puni par ses chefs, mais l’étrangeté de ses façons, ses allures arrogantes le rendent antipathique à ses camarades qui se moquent de lui ; il devient le pitre et la tête de Turc de la chambrée ; malgré tout, son humeur reste gaie.

Brusquement à l’exaltation intellectuelle, à l’instabilité motrice, aux perversions du caractère fait suite un état dépressif des plus nets. Bix devient timide, peureux, tremblant au premier mot et au premier geste ; il garde le mutisme, il s’isole et bientôt il cesse de s’alimenter d’une manière normale ; il ne prend plus que du café, du lait et son vin. Peu à peu l’état général se ressent du manque de nourriture, la faiblesse

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devient très grande. On le charge d’un travail facile, celui de l’aiguillage des wagonnets sur une voie ferrée. Son sergent a des attentions bienveillantes pour lui, il lui offre de bons morceaux, lui prépare des friandises pour le décider à manger. Mais Dix n’est pas considéré comme malade, car son raisonnement est juste ; on voit dans sa conduite une conséquence de la nostalgie et de l’anémie coloniale. Enfin un jour, après six mois d’état mélancolique sous des influences indéterminées, des hallucinations de la vue se produisent, le malade voit du sang, on va le fusiller, etc. ; l'anxiété devient extrême et des tentatives de suicide sont continuellement effectuées. Dix est alors conduit à l’hôpital militaire. L’accès s’y termine assez vite et on le réforme.

Revenu dans sa famille, Bix présente aussitôt un nouvel accès maniaque alors nettement caractérisé par le désordre des actes. 11 est interné à Clermont. Six mois plus tard environ, un accès mélancolique se produit et dès lors la folie circulaire déroule régulièrement son cycle.

Bix est à Charenton depuis 1905 ; régulièrement il a six à sept mois d’état maniaque suivi d’une période sensiblement égale d’état mélancolique. L’état maniaque se caractérise par de la loquacité, de l’instabilité motrice, de l’irritabilité, de l’humeur, des tendances agressives. Les facultés syllogistiques sont conservées, souvent même exaltées : le malade est plaisant, moqueur, mais il devient facilement grossier et violent. Il travaille, mais d'une manière désordonnée ; sa tenue est très négligée, il recherche le tabac et les boissons alcooliques. C’est surtout la turbulence nocturne qui rend nécessaire l’internemenf.

En quelques jours, l'état hypomaniaque cède la place à la dépression. Bix devient taciturne, puis muet, il cesse de fumer, s’isole, demande à coucher en dortoir près de la chambre de l’infirmier ; il ne veut pas se

déshabiller dans la crainte d’une agression ; il se montre poli, timide, scrupuleux, inquiet. Malgré tout, il conserve quelque activité et s’efforce de rendre des services.

On voit combien chez ce malade les phénomènes psychopathiques sont atténués et l’on comprend facilement qu’au début, il y a quinze ans, l’existence de la maladie mentale soit passée inaperçue ; malgré l’accès antérieur qui, d’ailleurs, devrait être ignoré, la circularité des troubles psychiques n’était pas encore nettement établie.

Délires systématisés

Nous avons observé trois cas de délire systématisés chez nos militaires, tous les trois chez des officiers, ce qui tient à l’âge où se développent le plus habituellement ces psychoses.

Nécessairement, les habitudes et les préoccupations professionnelles jouent un rôle dans le délire. Au début de la maladie, alors que le désordre mental n’apporte pas encore un obstacle absolu à la vie sociale, les réactions anormales en rapport avec le délire sont l’occasion, de la part de l’entcurage, d’erreurs de jugement qui peuvent avoir des conséquences sérieuses. L’un de nos malades fut ainsi, après diverses punitions, déplacé disciplinairement à cause de son attitude auprès de ses camarades. Les idées de persécution peuvent entraîner d’autre part des actes dangereux, violences, provocations, plaintes injustifiées, etc. ; le

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lieutenant X... provoqua de la sorte plusieurs officiers en duel pour des offenses imaginaires.

En général, dans les délires systématisés, la nature morbide des déterminations apparaît assez vite et les malades sont traités en conséquence.

Délires de revendications

Les délires de revendications, très voisins des délires systématisés, ne prêtent pas davantage à des considérations particulières, du fait de leur éclosion chez les militaires. Cette forme délirante doit être d’ailleurs très rare dans l’armée, car elle se développe chez des sujets dont originairement le caractère indépendant, ennemi de toute autorité, insociable, n’a pu se plier aux exigences disciplinaires de la vie militaire. Volontairement aussitôt qu’ils le peuvent, ces déséquilibrés quérulents sortent de l’armée. Y..., ancien sous-lieutenant d’artillerie, brisa ainsi dès le début sa carrière, et il est actuellement interné dans le service pour un délire type de revendication.

Obsessions. Phobies. Impulsions

Les obsessions, les phobies, les impulsions, n’éclosent et surtout n’acquièrent une importance pathologique réelle que sur le terrain de la dégénérescence mentale, dont elles mettent, en somme, l’existence en évidence

Les obsessions hypocondriaques sont, d’observalion particulièrement fréquente ; elles apparaissent souvent chez de jeunes soldats et les exposent à des punitions, lorsqu’elles sont confondues avec la simulation. Cette confusion est aisée quand l’obsession hypocondriaque se produit chez les débiles qui ne savent pas s’analyser ni exposer au médecin l’état d’esprit dans lequel ils se trouvent et qui conditionne leur état morbide. Ces minus habens se contentent de l’affirmation pure et simple, sans commentaire, de leur idée hypocondriaque, et comme il n’existe aucun signe physique en rapport et que l’état émotionnel concomitant n’est pas toujours évident, des erreurs sont facilement commises.

L’obsession zoopalhique, avec le délire qu’elle entraîne, est une des plus communes et des plus faciles à reconnaître.

Observation 25. — Ly..., 24- ans, garçon de ferme, est un ancien pupille de l’Assistance publique. Ses parents, cultivateurs, sont morts alors qu'il était en bas âge. Ly... a une instruction très rudimentaire, il sait à peine lire et écrire. De caractère peu sociable, il n’a jamais vécu en bonne intelligence avec ses nourriciers, non plus qu’avec ses frères et sœurs qui lui reprochent d’ètre déséquilibré et de se livrer à la boisson.

Incorporé dans un régiment d’infanterie, il se trouve heureux et les premiers mois d’instruction se passent sans incidents. En juillet, pendant sa deuxième année, il éprouve des malaises divers qui disparaissent par l’ingestion d’aliments et de boisson. Pendant trois semaines, il endure sans se plaindre des souffrances

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qu’il dit terribles, puis va consulter le major qui 11e le reconnaît pas malade ; dès lors, tous les jours, il veut aller à la visite. Un soir, il rentre en retard et en état d’ébriété ; comme le sergent lui inflige une punition, il répond d’une manière insolente. Le capitaine se rend compte de son état d’esprit et l’envoie à l’hôpital. 11 est tout d’abord considéré comme suspect de simulation, mais au bout de quelques semaines d’observation on le transfère à Charenton avec le diagnostic de mélancolie.

Dans notre service, Ly... réagit à la manière d'un débile atteint d’obsessions et de phobies hypocondriaques ; son anxiété, ses plaintes augmentent au fur et à mesure qu’on l’interroge ; bientôt il fond en larmes en déclarant qu’il va mourir. 11 s’imagine n’avoir plus de sang, déclare que son amaigrissement devient extrême, qu’il n’est plus qu’un squelette, qu’il ne mange plus rien. Il suffit d’attirer l’attention de Ly... sur un endroit du corps pour qu’aussitôt il s’en plaigne. Interrogé sur les causes de son état, il déclare qu’il a un ver solitaire dans le corps, prétend avoir vu les anneaux dans ses déjections, il les examine chaque fois avec minutie. Ce ver lui ruine la santé et le conduit au tombeau.

Ly... est, au contraire, dans un état physique florissant, il s’alimente très bien, repose la nuit, augmente de poids. Quand on lui fait remarquer quelles contradictions existent entre la réalité et ses craintes, il se met en colère et devient menaçant, déclare qu’nn veut sa mort, demande qu’on lui ouvre le ventre pour s’assurer de ses dires. « Ce n’est pas lui qui augmente de poids, mais le ver qui le ronge. » Toute la journée Ly... reste au lit, observant ce qui se passe sans causer à ses voisins ; il ne se plaint jamais autant qu’en présence du médecin ou quand il se sent observé.

Celte attitude de Ly..., l'invraisemblance de ses

craintes étant donné son état de santé, la facilité avec laquelle il accepte toute suggestion tendant à augmenter l’éncncé de son délire, éveillent évidemment l’idée d’une simulation, mais on la repousse quand on considère que les réactions de ce malade sont identiques à celles de tous les débiles atteints du délire de zoopathie. Un simulateur ne réclamerait pas avec une telle insistance, pour être délivré, l’opération redoutable de la laparotomie ; il serait heureux d’être interné et d’obtenir ainsi sa mise en réforme ; Ly..., au contraire, proteste de son intégrité mentale, déclare que c’est une méprise abominable, demande à rentrer à son régiment.

On ne doit pas ignorer que tous les hypocondriaques acceptent volontiers les suggestions cadrant avec leurs idées délirantes ; de même ils ont tous tendance à exagérer leurs plaintes dès qu’on s’intéresse à eux.

L’état de Ly... ne fit que s'aggraver pendant trois mois ; à plusieurs reprises il essaye de se tuer et, en particulier, de s’ouvrir le ventre pour tuer le ver. Pour démontrer qu’il n’était plus qu’un cadavre, il s’écorchait la peau et s’arrachait les poils, bien qu’il ne fût pas analgésique. A aucun moment, d’ailleurs, ce malade ne présenta de symptômes hystériques.

Vers le sixième mois de l’internement, l’obsession hypocondriaque disparut ; Ly... n’émit plus aucune idée délirante et se comporta d’une manière normale, mais il prétendait toujours que ses plaintes anciennes étaient fondées. Dans cette persistance à affirmer qu’il ne s’était pas trompé, il faut voir une marque de la profonde débilité mentale dont ce sujet est atteint.

L’impulsivité des débiles et des déséquilibrés explique un grand nombre des délils auxquels ils sc livrent : refus d’obéissance, injures, violences.

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Il est toujours très difficile de déterminer si la tendance à l’acte incriminé a été ou non irrésistible ; il faut user d’un moyen d’appréciation indirect qui est de mesurer le degré de la tare dégénérative.

Indépendamment de toute théorie sur le libre arbitre et de toute déduction pratique sur les modes de répression, il faut reconnaître que dans l’armée, comme dans le civil, les groupements où les tares intellectuelles dégénératives sont les plus fréquentes sont en même* temps ceux où les délits de caractère impulsif sont les plus habituels. Il appartient donc aux médecins de mettre en évidence la nature spéciale de l’état mental de ces délinquants et de montrer que leur responsabilité se trouve atténuée par suite du déséquilibre qui préside à tous leurs actes.

Dans notre observation 19, nous avons donné un exemple où 1 on voit quelle part les obsessions et les impulsions jouent dans la vie de ces dégénérés.

Délires polymorphes

Les délires polymorphes comptent pour une assez forte proportion dans la morbidité psychiatrique de l’armée. Nous les avons trouvés 8 fois chez nos 101 malades. Tous ces délires se sont développés à la faveur de la débilité ou du déséquilibre mental et h l’occasion de facteurs divers dont le milieu militaire est plus ou moins responsable (incorporation, brimades, fatigues, surmenage, emprisonnements, etc.).

146 LES MAEAÜIES MENTALES

L’intensité habituelle des manifestations psychopathiques dans les délires polymorphes rend généralement très facile leur reconnaissance. Parfois leur éclosion vient démontrer surabondamment la dégénérescence mentale des individus qui en sont atteints ; un certain nombre de cas appartiennent ainsi à la folie pénitentiaire.

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