CHAPITRE SEPTIÈME
Les délits militaires en rapport avec l’aliénation mentale : Insoumission (Observations 27 et 28) ; inobservance des règlements, refus d obéissance, outrages, violences; absences ^ illégales, désertion (Observations 29 et 30).
Les délits militaires en rapport avec l’aliénation mentale
On peut, sans exagération, prétendre que le service militaire est une véritable pierre de touche de l’équilibre cérébral. La brusque transformation des conditions d’existence, les rigueurs de la discipline, les nouvelles habitudes organiques et mentales qui doivent être contractées, nécessitent des aptitudes h 1 adaptation que seul habituellement possède 1 homme intellectuellement normal.
La personnalité des sujets tarés cérébralement résiste avec peine à une pareille épreuve, et parfois quand la prédisposition est trop forte ou quand s’adjoignent d’autres facteurs morbifiques (infec-
tiens, intoxications, surmenage, etc.), des accidents psychopathiques éclatent.
Mais les dégénérés, en particulier les débiles et les déséquilibrés, ne signalent pas seulement par des maladies mentales leur défaut d’aptitude à l’adaptation ; ils le traduisent encore en se livrant à des actes délictueux, c’est-à-dire à des faits en désaccord avec les conventions, les règlements et les lois nécessaires à tout groupement organisé. Plus les conventions sont étroites, les réglementations strictes et les lois nombreuses, plus ces inadaptés, ces « insociables » entrent aisément en conflit avec le milieu. Nombre de sujets deviennent à l’armée des délinquants parce que les nécessités militaires entraînent des réglementations nouvelles qu’ils sont inaptes à assimiler et à subir. Tels débiles, tels déséquilibrés qui avaient pu sans trop de heurts se mêler à la vie civile, où les libertés et même les licences ont un large champ d’expansion, deviennent de suite à l’armée des délinquants en raison des obstacles nombreux opposés à leur activité maladroite ou nuisible. C’est qu’en effet, en plus de toutes les lois et réglementations auxquelles sont soumis les citoyens, les militaires doivent en outre se plier à des lois et des réglementations supplémentaires, nécessairement nombreuses et variées.
Nous ne nous occuperons pas ici des infractions contre le droit civil et pénal auxquelles peuvent se livrer les militaires devenus aliénés ; nous ne nous arrêterons qu’aux délits militaires qu’il nous a été
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donné d’observer chez nos malades, comme conséquence de leur état morbide.
Insoumission
L’insoumission est, par définition, le premier en date des délits militaires. Les sujets qui commettent cette infraction méritent souvent d’être considérés comme des délinquants et traités en conséquence parce que la débilité mentale ou le déséquilibre dont ils sont nécessairement tous atteints à quelque degré, n’est pas tel qu’ils doivent être considérés comme irresponsables.
Si, au point de vue scientifique, ces sujets sont des dégénérés, leur tare n’est pas si profonde qu’elle ne soit justiciable de la pénalité et qu’il faille en pratique, et en l’absence de tout autre moyen de protection sociale, renoncer aux mesures de coercition que nous possédons seules actuellement.
Un grand nombre d’anormaux qui, vis-à-vis des idées de devoir civique, présentent une véritable idiotie morale, n’en restent pas moins très influençables, à cause de l’intégrité de leur faculté syllogistique, par la crainte des conséquences matérielles qu’entraînerait pour eux une infraction aux lois. Aussi ce serait une absurdité et la marque d’une sentimentalité aveugle, que de renoncer vis-àvis de tels sujets aux seuls moyens que l’on ait de leur faire accepter leurs devoirs.
Mais il arrive que chez certains dégénérés, l’in-
suffisance morale, qui aboutit à la méconnaissance de lois, s’associe avec une telle débilité mentale que la conscience exacte des faits et de leurs conséquences n’existe plus. Il y a chez certains débiles et déséquilibrés une telle désharmonie entre leur personnalité et le milieu social, non seulement au point de vue éthique, mais au point de vue intellectuel, que l’exemple ou l’intimidation n’ont plus aucune action : ce sont là de véritables aliénés au sens propre du mot ( alicnus , étranger).
Il appartient aux médecins-experts de diagnostiquer l’existence de cet état morbide et de l’indiquer aux magistrats militaires.
L’instabilité de l’équilibre mental de ces sujets est bien mise en évidence par la facilité avec laquelle ils délirent sous des influences diverses : tantôt à l’occasion d’infections ou d’intoxications surajoutées (Observations 2 et 32), tantôt à l’occasion de l’emprisonnement par suite des changements qui en résultent dans l’état organique et psychique (Observation 27).
Dans une autre catégorie de faits, l’insoumission est sous la dépendance de perturbations morales symptomatiques d’une maladie mentale qui va éclater ou qui est déjà en évolution.
Nous avons insisté ailleurs sur la période médicolégale prodromique de la démence précoce et nous avons donné une observation (la 17e) où l’on voit que l’insoumission a été l’un des actes délictueux auxquels s’est livré le malade.
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Des troubles dans la sphère morale peuvent également se manifester avant tout trouble appréciable dans le domaine de l’intelligence chez des sujets qu> présentent ensuite des troubles psychopathiques divers, mais se rattachant le plus souvent aux psychoses constitutionnelles. La première observation que nous allons rapporter dans un instant est un exemple des faits de ce genre.
Il arrive enfin que l’insoumission tienne à un affaiblissement intellectuel acquis et en particulier aux troubles de la mémoire et â l’indifférence affective qui précèdent parfois de plus ou moins longtemps les manifestations plus apparentes de la paralysie générale. Comme dans notre observalion28, il s’agit toujours alors de militaires appartenant à la réserve ou à la territoriale, en raison des conditions d’âge qui déterminent la méningo-encéphalite chronique.
OnsERVATioN 27. — Mu... est resté orphelin à 17 ans et l’atné de 7 enfants. La dernière année de la vie de ses parents, morts tous deux tuberculeux, c’est lui qui subvenait à leurs besoins par son travail ; il était alors imprimeur et gagnait de très bonnes journées. Resté seul, il continue pendant un an son rôle de chef de famille, mais à ce moment, il fait la connaissance de filles de mauvaise vie, se livre à la débauche et aux excès. Bientôt il place ses plus jeunes frères à l’Assistance publique, les autres vagabondent de leur côté et une de ses sœurs se livre à la prostitution. Pendant qu’il sera à Charenton, l’un de ses frères, qui s’était
engagé, désertera et, arrêté, se comportera de telle sorte qu’il est placé dans un pénitencier.
Sa famille étant disparue, Mu... travaille de moins en moins régulièrement et, bientôt, plus du tout ; il est plusieurs fois condamné pour vagabondage spécial, enfin compromis dans une affaire de vol. A ce moment, il fait partie d’une bande de cambrioleurs, donne et reçoit des coups de couteau dont il porte les marques.
Arrêté à l’occasion d’une nouvelle affaire, il profite d’une ordonnance de non-lieu après deux mois de prévention. Mais on reconnaît qu’il est insoumis militaire et il est transféré au Cherche-Midi où son état nécessite son transfert au Val-de-Gràce et, de là, à Charenton.
En reconstituant l’histoire du délire actuel, nous voyons qu’il a débuté, à la Santé, par des hallucinations de l’ouïe qui sont allées en augmentant; au Valde-Grâce, le délire a été assez peu net pour qu’fi ait fallu six semaines avant que les craintes de simulation se soient dissipées.
Au moment de son placement à Charenton, Mu... présente un délire mal systématisé, à base d’hallucinations, des plus évidents. 11 a eu, au Val-de-Grâce, des hallucinations de tous les sens, mais actuellement celles de l’ouïe persistent seules. Elles entretiennent un délire de persécution des plus actifs auquel se mêlent bientôt quelques idées de grandeur. A ce moment, le malade est très dangereux, il fait des menaces terribles, se livre à des violences et effectue avec habileté des tentatives d’évasion.
Les troubles mentaux vont en augmentant pendant six mois environ, puis, peu à peu, ils diminuent à mesure que les hallucinations de l’ouïe disparaissent. Pendant deux mois, alors qu’il n’existe plus d’idées délirantes nouvelles, le malade conserve la conviction de la réalité de son ancien délire et cette conviction
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persistera jusqu’aux dernières semaines qui précéderont sa sortie. Lorsque le malade eut cessé de s’exciter et qu’il fut possible de l’examiner de près, nous notâmes, tout d’abord, une perte absolue de tout sens moral ; Mu... avait même tendance à exagérer son inconduite et l’importance des délits qu’il avait commis. Au fur et à mesure que l’état mental s’améliorait, Mu... redevenait plus conscient au point de vue moral et promettait de se bien conduire. En môme temps, ses réactions se transformaient totalement, sa tenue dans les services était irréprochable et il s’efforçait de rendre des services au personnel. Au moment de son départ, Mu... prit l’engagement de se remettre au travail et, si ses lettres sont sincères, il a tenu sa promesse.
L’accès de délire de persécution à base hallucinatoire avait duré dix mois environ. On peut se demander si les perturbations du sens moral et les actes délictueux consécutifs ne constituent pas une phase prodromique, ayant précédé de deux ans les troubles intellectuels qui ont nécessité ensuite l’internement.
Observation 28. — Po..., soldat réserviste au 2e régiment d’artillerie coloniale, est un tourneur sur bois de 38 ans qui fit, pendant trois ans, son service militaire en France et aux colonies. 11 a été arrêté comme insoumis, ne s’étant pas rendu au corps pour faire ses treize jours. Placé au Cherche-Midi, l’étrangeté de son altitude éveille rapidement l’idée d’un trouble mental et il est placé à Charenton.
Au moment de son internement, Po... reconnaît avoir contracté autrefois la syphilis à Saigon et se livrer à des excès alcooliques. Il déclare n’avoir pas fait ses treize jours par oubli. L’intelligence du malade n’est pas affaiblie d’une manière notable, le niveau intellectuel est sensiblement celui des gens de son milieu social. Il est, par contre, très satisfait de lui-même et
exprime des idées mal coordonnées de persécution et de jalousie. De plus, il existe de l’inégalité pupillaire avec signe d’Argyll-Robertson.
Pendant plusieurs mois, l’état du malade semble aller en s’améliorant, les idées délirantes, évidemment d’origine toxique, disparaissent, il ne subsiste que l’euphorie et l’on pourrait croire qu’il s’agit simplement d’alcoolisme chronique si la ponction lombaire ne révélait l’hyperlymphocytose.
Après six mois environ d'internement, la démence, accompagnée d’idées de grandeur, devient flagrante, en même temps qu’apparaissent les troubles arlhrolaliques et calligraphiques.
Le diagnostic de paralysie générale ne pouvait plus donner lieu à aucune discussion.
En somme, nous voyons, dans celle observation, un délit militaire, celui de l’insoumission, se présenter comme un symptôme prémonitoire d’une paralysie générale. La maladie mentale aurait pu échapper à l’observation si l’appoint alcoolique n’avait rendu évident le désordre des facultés en provoquant des idées de persécution et de jalousie.
Inobservance des règlements Refus d’obéissance
On peut diviser ces délits en deux catégories, suivant qu’ils sont commis d’une manière active ou passive ; ou si l’on veut, en employant la terminologie confessionnelle, suivant qu’il y a faute « par action ou par omission ». (Il va de soi que nous n’envisageons ici que les délits graves, au point de vue militaire, et entraînant des consé-
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quences pénales sérieuses, personne n’élant à l’abri des fautes vénielles.)
Les délits militaires « par action » sont le plus souvent accomplis par ces dégénérés, dont nous avons parlé ci-dessus, qu’il faut considérer comme responsables, en dépit des théories spéculatives, pour ne pas risquer de nuire à l’équilibre de l’édifice social. Chez ces sujets, l’inobservance des règlements est habituelle, elle devient souvent une véritable gageure et les punitions se multiplient à l’infini. Le refus d’obéissance, faute plus grave, les amène devant les tribunaux militaires et ils sont alcrs le plus souvent envoyés aux compagnies de discipline.
Parmi ces indisciplinés, comme parmi les insoumis, il y en a dont la dégénérescence mentale est si profonde qu’il faut les considérer comme de véritables aliénés. En se plaçant sur le terrain de la pratique, il y a intérêt à éliminer ces sujets de l’armée ; même aux compagnies de discipline, le milieu militaire est une mauvaise école de relèvement pour les anormaux. Nous doutons en outre qu’au point de vue militaire, ces sujets présentent quelque utilité et le milieu où ils sont placés ne peut leur être profitable et, d’autre part, ils sont nuisibles pour ce milieu.
Assurément la distinction entre délinquants rééducables et délinquants incorrigibles n’est pas facile à établir ; les cas limites sont nombreux et les eireurs d’appréciation sont forcément fréquentes.
Mais ce serait pourtant, au point de vue général, un très grand progrès que de s’efforcer d’établir cette distinction. On verrait du même coup diminuer la morbidité mentale si élevée dans les corps d’épreuve et les prisons.
En dehors des débiles pervers et des déséquilibrés, des aliénés véritables peuvent, d’une manière active, refuser l’obéissance et la soumission aux réglements.
Le délit est motivé par les erreurs de jugement qu’entraîne le délire : tel par exemple ce zouave (Obs. 19) qui, tout en étant bien portant physiquement, s'imaginait n’avoir plus de sang et, par suite, refusait de marcher et de porter le sac. Il arrive que des persécutés n’obéissent pas aux ordres reçus, car ils y voient une menace contre leur personne ; de même les mégalomanes refusent de se soumettre, imbus qu’ils sont de la supériorité de leur personnalité, etc.
Les délits militaires « par omission », ayant une origine morbide, résultent de la débilité mentale ou bien de la démence.
Chez certains sujets, la faiblesse congénitale de la mémoire est telle qu’ils sont incapables de retenir les réglementations les plus élémentaires et se trouvent ainsi à chaque instant en défaut. Chez d’autres, l’attention est si peu excitable et les associations d’idées si pénibles que malgré la persistance de la mémoire, ils exécutent les ordres à ce peint lentement qu’on y croit voir de la mauvaise
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volonté. Il arrive enfin que ces débiles refusent l’obéissance parce qu’ils sont incapables de comprendre la gravité de leur acte d’insubordination et ses conséquences.
La démence, et principalement la démence précoce, par les entraves qu’elle apporte aux processus psychiques, est également la cause de nombreux délits chez les sujets qui en sont atteints. Les troubles intellectuels sont parfois à ce point atténués et s’accompagnent d’idées délirantes si peu manifestes, qu’ils passent inaperçus et que les infractions commises sont considérées comme justiciables de punition.
Il est en particulier un symptôme propre à la démence précoce, qui bien souvent a été mal interprété, nous voulons parler du négativisme. On sait que l’on désigne par ce terme cette résistance systématique qu’offrent certains malades aux actes qui leur sont commandés. Il va de soi que lorsque le négativisme est complet, son caractère pathologique ne peut échapper à personne, mais dans les formes atténuées, il a souvent été pris pour de l’insubordination et traité en conséquence.
On doit toujours soupçonner une origine morbide au refus d’obéissance quand il s’accompagne en même temps de mutisme. Le rire, les grimaces, les pitreries, bien loin d’être toujours une aggravation, doivent faire soupçonner l’existence de la démence précoce dont ils sont eux-mêmes des symptômes.
On ne peut espérer éviter que les premières fautes commises par omission ne soient imputées à leur auteur, mais quand chez un sujet, indemne de perversion, les récidives sont fréquentes, cela doit donner l’éveil et engager à exercer une surveillance étroite. On évitera de la sorte des punitions sans profit pour les déments et qui ne peuvent qu’aggraver l’infériorité intellectuelle des débiles, en les mettant en contact avec les pervers, botes habituels des prisons.
Outrages. Violences
Ces actes délictueux peuvent être la conséquence de psychoses diverses et, en particulier, d’idées délirantes de persécution ; d’autres fois, ils résultent d’une irritabilité de l’humeur en rapport avec une affection démentielle (paralysie générale, démence précoce). Mais le plus souvent, en pratique, les outrages et les violences, dus à un état morbide, dépendent de la débilité mentale et surtout de la déséquilibration. Ces états psychopathiques constitutionnels, associés ou non à l’épilepsie, rendent les individus qui en sont atteints particulièrement sujets aux actes impulsifs et violents.
Ici encore, comme à propos des autres délits, nous pourrions répéter que le degré d’imputation est en rapport inverse de la dégénérescence des sujets incriminés. Alors que certains dégénérés, en se livrant à des violences, restent suffisamment
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conscients pour pouvoir se contenir, s’ils le veulent ; d’autres, au contraire, cèdent à une impulsion irrésistible qui échappe à tout contrôle.
Dans l’observation 5, nous avons donné un exemple des faits de cette catégorie.
Iis sont d’ailleurs très nombreux, et un de nos collègues de l’armée les plus distingués, le médecinmajor Haury, vient d’en communiquer à l’un de nous toute une série des plus démonstratives. Il s’agit surtout dans son travail (1) de débiles, de déséquilibrés, chez lesquels des actes d’indiscipline ou de violence ont mis en évidence le trouble mental qui jusqu’alors avait passé inaperçu.
Absences illégales. Désertion
Les absences illégales et les désertions peuvent être sous la dépendance de divers facteurs morbides que nous allons successivement énumérer.
1) Il arrive que des débiles ou des déments s’absentent ou désertent parce que la notion d’une nécessité qui s’impose ne parvient pas à leur entendement. Ils s’en vont alors, en général, sans précaution, sans se dissimuler, et rapidement ils sont arrêtés ou bien d’eux-mêmes ils reviennent à leur
1. Haury. Quelques types d’aliénés militaires, les indisciplinés. Travail inédit, 1 909.
point de départ, à cause des difficultés qu’ils rencontrent à l’accomplissement de leur projet.
L’un de nos malades, dément précoce, partit droit devant lui, vêtu seulement de sa chemise et de son pantalon de cavalier ; il mendiait sa nourriture le long de la route. Son intention était de revoir ses parents et, lorsqu’il fut arrêté, son attitude, sa confusion et sa désorientation révélèrent de suite son affection cérébrale, jusqu’alors restée inaperçue.
Les motifs d’absence irrégulière des débiles et des déments sont parfois symptomatiques de leur trouble mental : tel ce minus habens qui s’échappait la nuit de la caserne et parcourait une vingtaine de kilomètres, pour le seul plaisir de manger « des gaudes » dans son village ; le matin, il était toujours de retour à l’heure du réveil.
2) Les déséquilibrés forment une seconde catégorie de déserteurs. Le plus souvent, ceux-là fuient l’armée en raison de leur instabilité mentale, de leur besoin morbide de changement, qui rend pour eux intolérable la vie monotone de la caserne. D’autres fois, ils désertent par haine de l’autorité et de la discipline et parce qu’ils ne veulent pas se soumettre aux exigences de la vie militaire. Fréquemment, enfin, ces mêmes sujets désertent sous l’influence d’un état passionnel qu’ils ne peuvent ou ne veulent surmonter, par colère, par dépit, ou pour retrouver une maîtresse (Obs. 32) ou bien encore pour satisfaire une vengeance.
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La responsabilité de ces déséquilibrés est, comme nous l’avons vu, une question d’espèce ; il peut arriver, mais non toujours, que leur tare dégénérative marque leur place à l’asile d’aliénés plutôt qu’à la prison.
3) La troisième catégorie des déserteurs est formée par les aliénés proprement dits, c’est-à-dire par ceux qui, en désertant ou en s’absentant d’une manière irrégulière, obéissent à une idée nettement délirante. Le plus souvent, il s’agit d’idées de persécution ; le malade s’enfuit pour échapper à des ennemis, à des persécuteurs ; parfois, mais plus rarement, il s’agit d’idées mystiques, de missions à remplir, de rôles à jouer.
En général, quand des idées délirantes sont à la base de ces actes de désertion, elles sont assez facilement reconnues, mais il faut croire qu’il n’en est pas toujours ainsi, comme le montre l’observation suivante :
Observation 29. — S..., 23 ans, soldat d’infanterie; il a 9 frères ou sœurs, tous morts en bas âge, sauf un ; son père, ancien soldat d’Afrique, a eu les fièvres paludéennes.
Etant enfant, S... était considéré comme intelligent; il n’a l'ait que des études primaires. A 8 ans, il est renversé par un cheval et assez grièvement blessé à la tête pour être obligé de rester au lit plusieurs mois. Nous n’avons pas d’autres détails précis sur cet accident.
A 18 anSj S... s’engage dans les zouaves. Après six
mois de service, comme il reçoit des observations de son sergent, il l’injurie, se révolte, bref se conduit de telle sorte qu’il est envoyé un an dans un pénitencier. A l’expiration de sa peine et alors qu’il est équipé pour rejoindre son régiment, il abandonne ses effets militaires et se sauve avec des vêtements civils. Comme il est près de l’Italie, il passe la frontière, mais après avoir erré sans but bien défini, il revient à Marseille, où il est arrêté. Traduit à nouveau devant un conseil de guerre, il est condamné à plusieurs années de travaux publics et envoyé à Bougie. De là, il donne de ses nouvelles à sa famille pendant quelque temps, puis cesse d’écrire. Un de ses olficiers, qui avait connu son père autrefois, continue de l'entretenir de sa conduite, qui est bonne, mais signale, en même temps, un affaiblissement de l’intelligence.
Gracié, après deux ans, et envoyé dans un régiment d’infanterie en France, S... ne rejoint pas son corps et revient à Paris dans sa famille. A ce moment, il est dans un tel état mental que ses parents le conduisent directement à l'hôpital militaire. On constate alors un état d’affaiblissement intellectuel notable avec idées de persécution très actives qui nécessitent l’internement, à Charenton.
Dans le service, S... se comporte à la manière d’un dément négativiste et impulsif, poursuivi par des idées de persécution sous l’empire desquelles il semble bien avoir effectué ses désertions successives.
Toute une série de faits du genre de celui-ci viennent de nous être communiqués par le docteur Haury (1) qui les a observés à l’asile cantonal de
1. Haury. Les déserteurs A l'étranger. [ L’Encéphale , 1909.)
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Bcl-Air, à Genève, dans la clinique psychiatrique du professeur Weber.
Notre collègue a constaté, parmi les aliénés d’origine française qui y sont internés, un assez grand nombre de nos déserteurs. « Ces sujets, dit-il, ont abouti parfois très rapidement à cet asile, lequel se trouve placé dans une grande ville frontière qui est le refuge bien connu de tous ceux qui désertent des régiments voisins. Celte donnée nous a paru intéressante à plus d’un titre : elle démontre naturellement d’abord le nombre des déserteurs dont on n’a plus jamais de nouvelles ; elle établit en outre une fois de plus les rapports si étroits de la désertion et de l’aliénation mentale ; et enfin elle n’est pas sans autoriser, avec grande apparence de raison, cette supposition que d’autres déserteurs inconnus ont fini également leur existence de hors la loi quelque part, dans d’autres asiles de ce pays ou d’autre contrée. »
4) Une dernière catégorie d’absence illégale cl de désertion relève enfin des {ligues proprement dites. Une étude détaillée de cette question ne saurait être abordée ici ; l’accord d’ailleurs n’est pas encore fait sur la palhogénio exacte de ce trouble, qui constitue en réalité un syndrome se manifestant sous des influences multiples.
Tantôt la fugue se rattache è l’épilepsie, tantôt elle relève de l’hvstérie, tantôt enfin elle forme une véritable maladie autonome, à la manière du somnambulisme et peut alors rentrer dans le cadre trop
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synthétique et aux limites si mal définies de la dégénérescence mentale.
Il faut en outre reconnaître que les cas purs, appartenant à chacune de ces variétés, sont l’exception et que le plus souvent il s’agit de cas mixtes ou l’on retrouve associés des symptômes de ces tiois états névropathiques.
Chez les 34 simples soldats de notre statistique de Charenton, nous n’avons pas eu l’occasion de rencontrer de fugues véritables ; le cas suivant, observé par 1 un de nous, n appartient pas à cette série, mais nous avons cru devoir le publier à titre d’exemple, bien qu’il ait déjà paru dans le lemarquable ouvrage sur les fugues où Joffroy et Dupouy ont étudié avec le plus grand soin et le plus grand détail ce syndrome si intéressant.
Observation 30. — Z... compte dans ses antécédents héréditaires : grands-parents paternels et père morts tuberculeux. Une tante paternelle sujette à des accidents convulsifs depuis l’Age de 13 ans, fait également des fugues.
A 13 ans, il aurait eu une fièvre typhoïde, puis serait devenu paludéen à la campagne de Madagascar. Excès alcooliques et tabagiques au régiment. Garçon intelligent et considéré comme de bonne valeur morale. Il est interné à Auxerre « pour des crises hystéro-épileptiques, à ce moment particulièrement fréquentes et accompagnées de troubles mentaux qui entraînent des réactions violentes ou dangereuses (menaces, bris d’objets, idées de suicide) ».
Histoire des fugues. — Les fugues ont débuté à l'Age de 5 ans. Il quittait ses nourriciers, qu'il aimait
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rSTHnlT’ etH revenait ses parents, habitant
à li kilomètres de ceux-ci. A 8 ans, on le mit au
JCo°ursgde narlo 0re’i ", faiSaU de3 fUgUeS' profltant des jours de parloir et de sortie.
Renvoyé pour cette raison, il est placé chez un
tranquille!* ^ ^ °Ù’ P°ndanl de“ ™
A 13 ans, il est placé dans un magasin de nouveautés ou on connaissait sa maladie et où on le garda.t malgré tout, à cause de sa famille, mais aussi a cause de ses qualités professionnelles et de son tra vad. 11 restait cinq, six, nuit mois sans faire de fugues puis ensuite, comme par séries, s’échappait
luiiUcurs. Sem£UneS- Les absences duraient de un à
Au cours de la fugue, la tenue était correcte; jamais nn attiré l’attention de la police, jamais i nTeu de discussion, et il ne se livrait à aucun excès 11 se souvient des événements survenus au cours ’de la fugue, mais le souvenir est moins net, moins précis moms fourni de détails, plus vague infln que celui des événements qui surviennent en dehors des fugues La plus longue fugue et la plus grave s’est p^ duite, non pas pendant sa période de service militaire, époquependant laquelle il s’est remarquablement nffeontC?m,P°rté’ mais aussitôt après un rengagement
DerfCoUéJainS dGS conditions ^ui me paraissent suspectes (état second). Il a quitté Toulon sans motif
a parcouru l'Italie et s’est fait arrêter, après des aventures qu’il a oubliées, en Tunisie. Il a été réformé après un non-lieu, a Je devais être malade de ma crise quand j’ai fait cela. »
LMdées de faire une fugue survient brusquement, ma s il prend les précautions pécuniaires et matérielles nécessaires pour la réaliser : parfois même U annonce où il va aller. La fugue s’accompagne st>u-
vent « d’envies », selon l’expression du malade. 11 faut alors qu’il achète ce qu’il a désiré, ou qu’il s’en empare.
L’impulsion kleptomanique précède ou accompagne la fugue ; il s’est ainsi emparé de divers objets chez ses parents, au magasin, au collège. 11 n’a jamais été inquiété de ce fait, car il rapportait les objets aussitôt la crise finie ; mais parfois, il oubliait le vol ou ne s’en souvenait que longtemps après. Au moment où il s’empare de l’objet, il a conscience de l’acte qu’il accomplit, mais il ne songe pas aux conséquences, et il n’y a ni hésitation, ni lutte, ni précautions prises.
Quand un obstacle matériel (en ce moment l’internement) l’empêche de céder à son impulsion à fuir et à voler, il se sent mal à l'aise, ne peut s’occuper, ne dort ni ne mange, est obsédé pendant trois ou quatre jours, mais il n’éprouve ni angoisse, ni réactions violentes.
Je n’ai pas retrouvé d’idées obsédantes ou d’impulsions d’autre nature que celles susindiquées. Pourtant, au moment où Z... faisait des excès alcooliques, il semblerait qu’ils étaient de caractère dipsomaniaque : il buvait, par périodes, trois ou quatre litres de vin, sans s’enivrer, puis se remettait à l’eau.
Description des crises. — Depuis l’âge de 10 ans, environ, Z... est sujet à des crises d’apparences diverses : tantôt, crises de rire ou de larmes (pouvant durer vingt-quatre heures), tantôt crises de bâillements, de tremblements ; tantôt crises hallucinatoires avec délire, visions terrifiantes, récits imaginaires, tantôt crises convulsives. Au cours de celles-ci, il tombe, s’il est debout ; il a un cri initial ; le début est brusque, mais il ne se blesse pas, ou très peu; pourtant, il est tombé une fois sur le fourneau. Il a de la cyanose, des convulsions toniques ou cloniques
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ou les deux ; il ne gâte pus ; il ne se mord pas la langue ; la crise dure de dix à quinze minutes. Les crises sont diurnes ou nocturnes. A la suite, l’amnésie est tantôt complète, tantôt partielle.
Examen somatique. — Pas de troubles de la motri-' cité volontaire. Réflexes tendineux très \ ifs. Réllexe pharyngien diminué. Plaques d’hyperesthésie (tact, chaleur, douleur) au niveau du bras droit, du bras gauche, du genou droit, du rein gauche, des hypocondres gauche et droit. La pression au niveau du cœur et de la fose iliaque droite est très douloureuse et provoque l’angoisse. Anosmie du côté droit. Quelques saveurs sont reconnues, mais la glycérine est déclarée salée et l’acide picrique peu amer. Pas de troubles auditifs. Pas de scotome, pas de dyschromatopsie. Pupilles dilatées, mais réagissant. Pas de dermographisme.