CHAPITRE HUITIÈME
La question des aliénés méconnus (Observation 31). - La simu lation dans l’armée au point de vue de la folie - Cond et modalités de la simulation : simulation totale Bimulaüo partielle (Observations 32 et 33). - Le diagnostic de la simulation.
Nous venons de voir, dans les pages précédentes, comment les principaux délits militaires pouvaient, dans certains cas, être sous la dépendance de maladies cérébrales acquises ou, plus souvent encore, d’une déséquilibration congénitale des facultés intellectuelles et morales. Les mêmes causes peuvent se retrouver dans les antécédents des militaires qui ont commis des délits ou des crimes de droit commun. Ce serait tout à fait sortir du cadre que nous nous sommes tracé que d’étudier, à propos des militaires, les rapports qui existent entre le crime et la folie. Dans la thèse de Ferris, on trouvera un certain nombre d’observations dans lesquelles des soldats ont été poursuivis, condamnés et même exécutés pour des crimes accomplis dans un état d’aliénation
mentale.
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Avant de passer à l’examen d’un autre ordre de faits, nous tenons a revenir encore sur ce point que le service militaire, par suite de la rigueur et de la multiplicité des réglementations qu’il nécessite, soumet les prédisposés à des épreuves pour beaucoup insurmontables. Un grand nombre de dégénérés qui avaient pu s’adapter aux exigences de la vie civile, du fait de la lenteur de l’éducation et de l’élasticité des restrictions légales, entrent de suite en conilit avec le code militaire auquel, brusquement , ils doivent se soumettre et dont l’application est infiniment plus stricte.
Folie méconnue
La délinquance et la pénalité sont beaucoup plus fréquentes dans 1 armée que dans le civil, nous venons d’en voir la raison. Il ne faudra donc pas nous étonner si, du même coup, est aussi plus fréquemment constatée la méconnaissance des perturbations mentales qui parfois commandent les actes délictueux.
Cette question de l’aliénation mentale méconnue a, dans ces dernières années, beaucoup préoccupé à juste titre de bons observateurs. Régis, Granjux dans une série de travaux se sont longuement étendus sur ce sujet. Les observations nombreuses recueillies par Ferris, Pactet, Kagi, etc., l’examen de nos tableaux statistiques, la lecture de nos
propres observations démontrent que trop souvent parmi les militaires délinquants se trouvent des aliénés qui restent méconnus plus ou moins longtemps. C’est ainsi que sur les 101 militaires de notre statistique, 11, soit le dixième environ, ont été punis pour des actes accomplis au cours d’un état d’aliénation mentale ; chez deux sujets, il s agissait de paralysie générale.
Le nombre des aliénés méconnus condamnés est certainement proportionnellement plus grand dans l’armée que dans le civil, nous en voyons la principale raison, comme nous le disions ci-dessus, dans ce que la délinquance militaire est plus aisée et par conséquent plus fréquente. Mais il faut reconnaître que cette raison n’est pas la seule ; les juges militaires, moins préparés à leur tâche que les juges civils, ont l’attention plus difficilement frappée par les indices, parfois si légers, qui mettent sur la voie de l’existence des anomalies mentales. Tous les médecins de l’armée qui se sont occupés de celte question ont signalé combien les conseils de guerre avaient peu souvent recours aux expertises psychiatriques. Le code militaire ne contient d’ailleurs pas un mot relatif ù ces expertises, cl quand le rapporteur n a pas jugé 1 examen mental nécessaire, le président du conseil de guerre ne peut l’ordonner que d’une manière indirecte, en vertu de l’article 125 : « Il peut, dans le cours des débats, appeler même par mandat de comparution et d’amener toute personne dont 1 audition lui paraî-
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trait nécessaire, il peut aussi faire apporter toute pièce qui lui paraîtrait utile à la découverte de la vérité. »
La Chambre des députés, qui vient de s’occuper de la réforme des conseils de guerre, s’est enfin préoccupée de combler celte lacune. A l’heure où dans bien des pays on s’occupe de reviser dans ce sens la législation pénale, alors que la Belgique a prescrit l'examen mental préalable de tous les prévenus:, il était en effet regrettable qu’on n’eût pas encore saisi l’occasion d’introduire dans la loi une mesure si conforme à l’esprit d’équité et qui permettrait enfin l’application stricte de l’article 64 du code pénal : « Il n’y a ni crime ni délit lorsque le prévenu était en état de démence au moment de l’action, ou lorsqu’il a été contraint par une force à laquelle il n’a pu résister. »
Chez les prévenus en général, la méconnaissance de l'aliénation mentale est déplorable au point de vue de l’idéal d’équité que l’on doit s’efforcer d’atteindre ; mais chez les militaires, celte méconnaissance peut avoir des conséquences très graves, au point de vue des intérêts de la collectivité.
Un récent travail, paru dans un journal américain, rapportait des accidents de chemin de fer à des troubles intellectuels survenus chez des mécaniciens et aiguilleurs et il indiquait la nécessité de surveiller spécialement, au point de vue cérébral, tous ceux qui, de par leurs fonctions, tiennent entre leurs mains la vie de leurs semblables.
Celle remarque très rationnelle s’applique encore bien davantage chez les militaires.
Voit-on, par exemple, en temps de guerre, un aliéné méconnu à la tête d’une armée ou simplement d’une compagnie ? Même en temps de paix, il peut s’ensuivre des conséquences redoutables. Nous avons déjà parlé d’un officier de cavalerie, paralytique général, donnant des ordres qui auraient entraîné mort d’hommes. Un autre de nos malades, capitaine d’artillerie, gardant son commandement malgré un délire mystique et de persécution passé inaperçu, s’est livré à des actes étranges, particulièrement dangereux : il fit un jour monter, sur un point inaccessible, ses canons, et il fallut des manœuvres spéciales pour les sortir de ce mauvais pas ; une autre fois, il se lança à toute vitesse à la tête de sa batterie, sur une jetée sans issue qui aboutissait à la mer, et où il n’y avait pas place pour faire demi-tour. Il serait aisé de multiplier les exemples de ce genre.
Chez les simples soldats, la méconnaissance de l’aliénation mentale comporte, au point de vue général, des conséquences moins sérieuses que chez les officiers, malgré qu’ils aient à leur disposition des armes dangereuses. Nous avons souvenir d’un délirant alcoolique, dont l’observation a été publiée, qui, armé de son fusil, fit dans sa caserne un véritable carnage avant d’avoir été maîtrisé.
Pour montrer combien les maladies mentales
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peuvent parfois longtemps passer inaperçues, nous tenons à reproduire l’observation suivante :
Observation 31. — Min..., 37 ans, est le fils de commerçants parisiens aisés. Il a fait des études primaires et a appris le métier de ses parents (boucher). En 1893, il fait son service militaire et, en 1897, il se rengage dans l’infanterie coloniale, où il reste jusqu’en 1908.
Min... compte dix ans de campagne ; il a été en Annam, en Chine, en Cochinchine, au Tonkin. C’était un soldat correct, discipliné ; il n’aurait été puni qu’une fois, pour avoir prêté sa baïonnette, mais il se singularisait par ses tendances à l’isolement ; il n’avait ni amis ni camarades, il vivait à part et n’a jamais brigué ni accepté aucun galon.
Depuis son départ dans l’infanterie coloniale, Min... commettait quelques excès alcooliques, mais seulement le soir et dans la solitude, pour n’être pas puni. En Extrême-Orient, il a eu les infections habituelles, paludisme et dysenterie. Au retour de sa dernière campagne (1906) il était très anémié et on l’a envoyé en convalescence trois mois chez ses parents. C’est la seule permission prolongée qu’il ait consenti à prendre.
En 1908, ses chefs commencent à s’apercevoir que son état mental n’est pas normal : il est la risée de ses camarades, tantôt il garde un mutisme obstiné, tantôt il cause à voix basse d’une manière continue et incompréhensible ; enfin, il a des impulsions subites aux fugues. Il est alors envoyé dans un hôpital militaire et, de là, transféré à Charenton (juin 1908).
Nous faisons venir le père et la mère de Min... et nous apprenons que lorsqu’il a été libéré, en 1896,
ils ont remarqué que son caractère s’était transformé : à ce moment, il était triste, solitaire, sans goût à l’ouvrage, gardant un mutisme presque complet, ne manifestant aucun sentiment affectif et, enfin, commettant quelques excès de boisson. Après quelques mois, Min... a déclaré qu’il voulait s’engager, et ne fournit aucune raison. On fut d’autant plus surpris de cette détermination qu’auparavant il manifestait du dégoût pour le service. Son père chercha à le retenir par tous les moyens ; il lui offrit la direction de la maison de commerce et le menaça de le laisser sans argent, de l’abandonner. Rien n’ébranla Min..., qui fit lui-même les démarches nécessaires pour partir aux colonies. Arrivé à Marseille, il écrivit une dernière lettre et, dès lors, sa famille ne put avoir de ses nouvelles que par l’intermédiaire de ses chefs. Lorsqu’il est venu, la seule fois, dans sa famille, en 1907, en convalescence, on a constaté que, malgré la correction apparente de sa tenue et de ses propos, il était très délirant ; par exemple, il prétendait avoir le soleil dans la tête et buvait à tout instant pour faire descendre le thermomètre qu’il avait dans le corps.
Au moment où nous voyons le malade (juin 1908), nous constatons qu’il est orienté, que sa mémoire est parfaite, que sa tenue est correcte. Interrogé sur les raisons qui l’ont poussé à s’engager, Min... déclare qu’il l’a fait pour devenir mécanicien de chemin de fer ; il était nécessaire, pour obtenir ce poste, qu’il eût 15 ans de service et des campagnes. 11 se lance ensuite dans des explications incohérentes et incompréhensibles.
Quand on rapproche les affirmations réitérées de Min... sur les motifs de son engagement du fait, de l’abandon de sa situation familiale et de ses bizarreries de conduite depuis 1897, on est amené à admettre
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que c’est bien une idée délirante qui l’a poussé à s’engager. D’ailleurs, cliniquement, on a la preuve que sa psychose est ancienne ; il est stéréotypé et verbigérant comme un chronique ; il a des néologismes, un langage conventionnel qui indiquent une évolution déjà longue. Voici un exemple de ses écrits :
Paris, 16 juin 1908.
Chers parents,
D’après la loi du contingent et du service militaire à l’ordonnation du service de l’instruction publique et primaire, je vous annonce que faut que je passe trois mois rue Voltaire ici IX arrondissement pour monter à 510. Locomotive pour affaire à faire à son service de menuiserie, et en cautionnement pour paye à recevoir à la voie ferrée. Le Monsieur que vous verrez
plus que probable d’ici peu c’est M aiguilleur
d’Argentan parce que j’en ai besoin.
J’ai encore des préparatifs à faire pour ces examens.
Le commencement de mon travail est mécanicien expresse. En secondo mécanicien rapide.
En attendant mon passage boulevard Voltaire.
Je vais être trois mois rue Voltaire habillé en militaire. En plus de sa j’ai dix campagnes. Je vous serre la main.
Soteau Léon.
Il est à noter que le malade ne signe pas son nom véritable. Ce fait indique une transformation de la personnalité, nouvelle preuve de l’ancienneté de l’affection.
Ainsi donc, voilà un soldat qui a pu pendant 10 ans, remplir d’une manière convenable ses obligations militaires sans qu’on se soit aperçu de l’évolution d’une maladie mentale des plus graves ; ce n’est que lorsque la démence est devenue profonde que l'attention a été attirée sur lui et il est vraisemblable qu’il a fallu l’appoint du surmenage et de
l’anémie coloniale pour rendre les troubles intellectuels évidents pour l’entourage.
Nous comprenons qu’une telle méconnaissance ait pu se produire, quand nous voyons ce malade à Charenton se conduire, malgré son délire incohérent, d’une manière des plus correctes, se soumettre ponctuellement à la discipline de la maison, ne se faire remarquer ni dans sa tenue, ni dans ses propos, à la condition que nos questions se limitent à celles qu’un chef peut adresser dans le service à un simple soldat.
Folie simulée
Une des particularités qui distinguent la médecine militaire de la médecine civile réside dans la suspicion qui entache de suite l’observation, chez les soldats, des manifestations morbides privées de symptômes organiques objectivement contrôlables. Les soldats, alors même qu’ils n’ont commis aucune faute, à plus forte raison lorsqu’ils sont en prévention, simulent fréquemment la maladie. Nulle part autant que dans l’armée, la simulation n’est en honneur ; à cela il y a plusieurs raisons.
Tout d’abord les soldats simulent parce qu’ils ont intérêt à le faire, en second lieu parce que beaucoup ont encore la mentalité de l’enfant, chez qui le mensonge est un mode habituel de l’activité intellectuelle, lorsque n’intervient pas une influence
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inhibitrice suffisante, puisée dans l’éducation et les sentiments moraux. L’exemple, la contagion mentale, interviennent, en dernier lieu, à leur tour, pour rendre plus fréquente cette manifestation.
Dans ses formes atténuées, la simulation ne comporte pas d’autre signification, vis-à-vis de celui qui s y livre, que celle d’être l’indice d’un manque de maturité d’esprit, de prouver la persistance des caractères psychologiques de l’enfance. Les simulateurs de celte catégorie, de beaucoup les plus nombreux, se prétendent atteints de quelque maladie bénigne pour être dispensés de corvées ou pour bénéficier de repos et de douceurs.
Toute différente est la simulation des débiles, des déséquilibrés et des pervers, ceux-là par ignorance, impulsivité ou perversion, n’hésitent pas à recourir aux pires moyens pour obtenir le billet d’infirmerie ou d’hôpital qu’ils convoitent, ou pour échapper aux conséquences de leur conduite. On voit ainsi ces sujets se soumettre à des tortures réelles et à des actes véritables d’auto-mutilation. Nulle part les actes de simulation de cet ordre ne sont aussi fréquents que dans les prisons, pénitenciers et corps d’épreuves, parce que précisément ces milieux renferment le plus grand nombre de débiles, de déséquilibrés et de pervers.
Depuis longtemps, les médecins qui se sont intéressés à la simulation ont constaté que les simulateurs étaient instinctivement portés à simuler les troubles auxquels précisément ils sont prédisposés,
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ou dont ils ont été déjà réellement atteints ; rien de plus logique et de plus naturel d’ailleurs.
Cette constatation se vérifie surtout chez les sujets qui simulent des maladies mentales. Mais le déséquilibre mental incontestable qu’implique la tendance à simuler des troubles mentaux, n’a pas à notre avis pour conséquence d’entraîner du même coup l’irresponsabilité. 11 y a encore ici à établir une distinction très tranchée entre le point de vue scientifique, qui reste sur le domaine spéculatif, et le point de vue judiciaire, qui comporte des applications pratiques. Nous croyons avoir suffisamment, à diverses reprises déjà, insisté sur cette distinction.
Chez les 101 militaires de Charenton, il ne nous a pas été donné d’observer de simulateurs véritables, au sens absolu du mot. Cela n’a pas lieu de nous surprendre, étant donné qu’avant d’être soumis à notre observation, les militaires sont examinés par les médecins des régiments et des hôpitaux, tous très habitués à dépister la simulation. Par contre, à deux reprises, nous avons remarqué des demisimulateurs. Dans l’un et l’autre cas, la simulation partielle s’est développée par un mécanisme où la sincérité et le mensonge se sont réunis dans une association dont l’antinomie n’est qu’apparente, puisqu’il s’agit d’une manifestation de la psychologie humaine.
Ces simulateurs partiels, tous deux atteints de déséquilibration mentale et d’alcoolisme chronique,
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présentèrent, au moment de leur arrestation pour insoumission, des accidents mentaux aigus en rapport avec l’intoxication ancienne. Cet état morbide constaté ù la prison, attira aussitôt sur eux l’attention du personnel et des médecins et eut pour conséquence naturelle de modifier, en l’adoucissant, l’attitude de l’entourage à leur égard, et enfin de provoquer leur transfert à l’hôpital.
Tout en ayant été réellement atteints de troubles mentaux, Eb... et Bel... n’en restèrent pas moins suffisamment conscients pour constater et apprécier ces changements. De là à en comprendre la raison et à chercher à en tirer profit, l’association d’idées fut facile. Dès lors, servis par des antécédents véritables, ils exagérèrent des troubles réels, continuèrent à manifester ceux qui étaient disparus et même en imaginèrent de nouveaux.
Observation 32. — Eb..., 27 ans, est un pupille de l’Assistance publique ; il travaillait dans les mines quand, à 18 ans, il s’est engagé dans l’infanterie coloniale « pour voir du pays ». Il est allé à Saigon, en Chine, au Tonkin, où il a contracté la diarrhée chronique. Aux colonies, c’était un soldat très médiocre ; passé caporal, il a rendu ses galons pour n’avoir pas de responsabilité. Pendant ses 8 ans de service, il a fait 68 jours de prison pour avoir découché par deux fois et pour s’être mis en état d’ivresse.
Libéré et revenu en France, à 26 ans, Eb... se place comme infirmier et fait connaissance d’une femme avec laquelle il vit maritalement dans l’intention de l’épouser. Un jour, il se rend compte que sa maîtresse
a une mauvaise conduite. Très affligé de cette découverte, il fait des excès alcooliques répétés puis, pour échapper à sa situation, contracte un engagement à la légion étrangère. Au moment de s’embarquer, il reçoit une dépêche de sa maîtresse, sur le point de devenir mère, qui implore son pardon. Après hésitation, il revient auprès d’elle. Quelques semaines plus tard, il est arrêté et mis en prison. Là, ses réponses incohérentes le font considérer comme un aliéné et il est transféré dans un hôpital militaire. A l’hôpital, il déclare ne se souvenir de rien, il fait l'étonné quand on lui dit qu’il s’est engagé et déclare n’avoir pu agir ainsi que dans un état d’inconscience ou d’ivresse ; il prétend être sujet, depuis quelque temps, à des absences. Pendant, deux mois, à l’hôpital, son attitude est correcte et calme; il semble indifférent, cherche à se rendre utile, mais accuse toujours des lacunes de mémoire. Un jour, enfin, il s’évade et se fracture la jambe. A la suite, il est transféré à Charenton ; le rapport médical qui provoque l’internement se termine ainsi : « 1° Eb... est irresponsable. 2° Il y a lieu de solliciter l’internement de Eb.. dans un asile d’aliénés où il devra être tenu renfermé. »
Rapidement, Eb..., pressé de questions, avoue qu’il a simulé l’amnésie.
Par la lettre ci-dessous, on se rendra compte de l’état d’esprit du sujet. (Nous respectons son orthographe.)
Saint-Maurice, le 13 décembre.
Ma chère Suzanne,
Je suis heureux de t’annoncer mon arrivée dans cette maison de santé. Je suis ici depuis trois jours, je suis étonué des bons soins empressés avec lesquels je suis servi. Bien entendue, cela m’est pénible de me voir parmi des gens avec qui je ne puis lier
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conversation. J’espère bien sitôt mon pied guéri qne l’on m’expulsera, car j’avoue tout à ces messieurs : je ne leur cache pas la raison qui m’a poussée à déserter et d’eux j’attends l’indulgence. Aussi, ma Suzanne, je suis étonné que tu puisse encore douter que je t’aime, certc j’ai commis quelque fautes à ton égard. Mais après un pasage qui dure depuis le 3 octobre. Je crois que j'ai assez souffert, et si je ne t’avais pas aimée, je n’aurai jamais accomplie les actes que j’ai fait, tu peux bien me pardonnez, car tous les deux nous sommes des gosses et pour un oui ou un non, l’on parle toujours de se quitter; je comprends que cela te décourage de ne pas me voir vito revenir, mais je te le répète ici je n’y ferai pas long feu. Aussi fais-moi le plaisir de venir me voir, certainement le directeur ne te refusera pas l’entrée. Tu sais bien que jo suis sans famille et en toi et l’espoir de ma vie, donc vivons heureux le peu de temps qu’il nous reste à vivre sur la terre, pardonne-moi mon écriture car j’ai la main qui me gêne encore un peu, aussi je termine ma lettre en t’embrassant du fond du cœur et. dans l’espoir de ta visite dimanche 16, de midi à 4 heures du soir, embrasse bien René.
Reçois ma chère Suzanne les Baisers affectueux de ton mari.
Signé : Eb.
P. S.: prendre le Métro jusqu’à la porto de Vincennes et là tu aura un tramway jusqu’ici.
Malgré ces aveux, nous croyons devoir poursuivre l’observation de Eb... Au lieu de simuler la folie, ne cherche-t-il pas, au contraire, maintenant, A la dissimuler? Trois semaines se passent, Eb... continue à être calme, correct, à ne présenter aucun trouble délirant appréciable. Sa conduite passée, sa façon d’apprécier les personnes et les choses dénotent une faiblesse de jugement et un déséquilibre qui doivent tenir à la fois à sa constitution héréditaire, à ses excès alcooliques et aux infections coloniales. Assurément, comme notre confrère X... nous croyons que ce sujet n’est pas responsable, mais nous no pouvons, comme lui, admettre l'opportunité du maintien dans un asile d’aliénés. Le 25 janvier, nous déclarons que l’état men-
tal de Eb... ne justifie pas son maintien à Charenton, et comme, très justement, depuis, il a été réformé, il est mis en liberté.
Observation 33. — Bel..., 25 ans, insoumis militaire, entré à Charenton avec un certificat dans lequel il est dit : « Bel... est atteint de délire de persécution et de délire de grandeur, il a des hallucinations visuelles, auditives et gustatives. Il attribue toutes les persécutions dont il est l’objet à un employé du ministère de l’agriculture mais n’en veut pas dire le nom. Il a quelques réactions de défense et, la nuit dernière, il a lancé un pot de tisane sur ses ennemis. »
Bel... appartient à une famille dont un des membres a laissé, comme érudit, un nom universellement connu, mais deux de ses tantes et sa grand’ mère sont mortes folles.
Il est le fils d’un officier ministériel qui fut dans l’obligation de briser sa carrière en raison de ses habitudes d’intempérance et qui mourut des suites de son alcoolisme chronique. La mère de Bel..., au dire de ses enfants, est déséquilibrée et aveugle. Sa sœur a quitté le domicile paternel vers 17 ans pour faire du théâtre (?), elle a toutes les allures d’une demi-mondaine et elle est morphinomane.
Bel..., après des études classiques mauvaises, car il était paresseux et avait de la difficulté à apprendre, commence, vers 18 ans, à se mal conduire et à se livrer à l’alcool. Dans la grande ville où il habite, il se mêle bientêt. à la lie de la population, enfin se livre à des attaques nocturnes. Il attaquait ainsi des inconnus, non pour voler, mais pour montrer sa force, qui est très grande, et « pour acquérir une réputation » dans le monde de filles et d’escarpes qu’il fréquente. Un jour, il est arrêté et condamné à un mois de prison pour ivresse, tapage et coups.
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A 21 ans, au moment de son incorporation Bel épouse, malgré sa famille, une prostituée de bas etage. Quelques jours après son arrivée au corps il déserte pour la rejoindre. Arrêté quelques semaines plus tard, il s évado de prison.
Dès lors, et pendant quatre ans, Bel... mène une vie errante à travers la France et fait tous les métiers. Nous n’avons pas beaucoup de détails sur cette période de son existence, mais certains propos les tatouages dont il est couvert, nous permettent de croire qu’il a vécu avec des souteneurs et des pédérastes dont il semble avoir partagé les mœurs. En tout cas, il continue à se livrer à tous les excès et en particulier, aux excès alcooliques : il boit jusqu’à 15 « mominettes » par jour.
Alors qu’il est à X... depuis qeulques mois, Bel... est arrêté comme insoumis et envoyé dans une prison militaire. Son arrestation l’impressionne au dernier degré ; il est pris d’un violent tremblement qu’il n’arrive pas à maîtriser, sa tète s’égare, bref, il se présente dans un tel état au médecin de l'établissement que, le lendemain môme, il est envoyé en observation à l’hôpital militaire.
Là éclate un délire hallucinatoire et nocturne d’origine alcoolique ; l’existence de ce délire paraît avoir été indiscutable, d’après le certificat et les récifs du malade. Il s’agissait d’un délire onirique, avec prédominance des hallucinations de la vue et quelques rares hallucinations de l’ouïe et du goût; la nuit, on venait au pied de son lit, on le menaçait, on projetait sur lui des rayons de lumière, il voyait la lame des couteaux, la figure des assassins. Pour se défendre, il a lancé les objets' à portée de sa main.
En présence de ce délire et des réactions qu'il entraîne, l’internement, est jugé nécessaire, et le malade transféré à Charenton. Au moment où nous
voyons le malade, il raconte son délire nocturne et ses hallucinations, mais il ajoute une foule de déclarations qui étonnent par leur étrangeté et la façon dont elles sont faites. 11 prétend, par exemple, ignorer son âge et avoir perdu la mémoire ; il affirme qu il n’est pas insoumis militaire, que le ministre l’a autorisé à quitter le service pour continuer des études sur une poudre sans fumée ; il a travaillé quatre ans à son invention ; il fait mine de chercher dans sa poche la lettre ministérielle, puis dit qu’elle est chez lui. Aux questions qui soulèvent l’existence d’idées de persécution, il répond de suite affirmativement et nous explique qu’un de ses camarades de collège, employé dans un ministère, l’a fait suivre, puis l’a dénoncé comme insoumis. Il vivait en faisant des chansons de café-concert, il gagnait ainsi 500 francs par mois ; il connaît tous les artistes. Prié de dire une de ses chansons, il déclare ne plus s’en souvenir; il ne peut même en donner le titre ou le sujet.
Toutes ces déclarations sont comme arrachées au malade qui, à chaque instant, déclare qu’il ne sait plus, qu’il est fatigué, qu’il a perdu la raison. Visiblement, on l’ennuie en insistant et, pour ne pas répondre, il invoque la perte de sa mémoire. Il est beaucoup plus prolixe sur ses antécédents héréditaires, sur l’état de sa sœur qui est « une malheureuse déséquilibrée morphinomane », sur son père qui est « un alcoolique invétéré ». Pendant l'interrogatoire, Bel... n’ose regarder en face, ses yeux fuient devant nos regards ; il sue à grosses gouttes ; toute son attitude dénote la gêne.
L’examen somatique de Bel... montre l’existence d'un tremblement très marqué des doigts, l’exagération des réflexes tendineux et une diminution manifeste des réflexes pupillaires à la lumière.
Placé à l’infirmerie en observation, Bel... se montre
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docile et correct dans sa conduite et dans ses actes.
un 1 interroge sur sa situation militaire, il répète son histoire d’autorisation ministérielle spéciale lui permettant de poursuivre des recherches sur la poudre sans fumée. Mais, plus nous observons le malade, plus ses déclarations nous paraissent étranges et parfois contradictoires sur bien des points. Toutefois, les signes objectifs d une intoxication alcoolique ancienne sont indiscutables. En particulier, Bel... est ailligé d’une insomnie réelle (car contrôlée régulièrement), et rebelle au traitement ; il est, tous les matins, dans un état d’asthénie véritable, avec crises d’anxiété qu il décrit exactement et qui s’accompagnent de réactions vaso-molrices ne laissant pas de doutes sur leur réalité.
Après plusieurs semaines de traitement par le repos au lit, le régime lacto-végétarien et l’hydrothérapie, létat général s améliore, Bel... est moins déprimé et commence à dormir. Un matin, enfin, nous lui déclarons que nous ne croyons pas un mot de son histoire d’autorisation ministérielle et qu’il cherche à nous tromper. Bel... aussitôt se trouble, s’émeut, pleure et enfin se confesse. Quand il a été arrêté, lui qui avait pourtant déjà fait de la prison, il s’est senti démoralisé, et cela d une telle façon qu’il s’en étonne actuellement : il a été pris d’un tremblement de tout le corps, sa tête s’est égarée et il a commencé à avoir, la nuit, des cauchemars et des hallucinations terribles. Le matin, il était bien un peu confus, mais pas au point de ne pas remarquer qu’on avait changé à son égard, qu’on le traitait en malade ; bref, il a profité de ses troubles et, à mesure qu’ils diminuaient en fait, il les accusait davantage ; enfin, comme on lui parlait de sa situation d’insoumis, il a imaginé l'histoire de l’autorisation ministérielle. Il a trompé les médecins, il le reconnaît. Ces aveux sont obtenus
d’autant plus facilement que Bel... sait, maintenant, qu’il est définitivement réformé.
Nous nous demandons alors si Bel..., au lieu d’avoir simulé la folie comme il le prétend, ne cherche pas à la dissimuler, depuis qu’il se sait libéré ; aussi, tout en ayant l’air d’accepter complètement ses explications, nous relâchons, en apparence, la surveillance et nous continuons de l’observer.
Dans les jours qui suivent, le sujet manifeste, à diverses reprises, et sous des formes diverses, son déséquilibre mental ; par exemple, il professe en morale les opinions les plus abjectes ; à un autre point de vue il se montre, pour les moindres incidents, obsédé et émotionnable à l’excès ; les nuits restent mauvaises et souvent agitées de cauchemars pénibles ; il présente encore des signes en rapport avec son intoxication ancienne. En somme, après une observation prolongée, nous sommes amenés à accepter comme exactes les allégations de Bel... : sous l’influence de l’émotion produite par son arrestation et « a potu nimio » il a fait un délire onirique véritable et cela d’autant plus aisément que c’est un héréditaire et un dégénéré. Tout en délirant la nuit, il a, le jour, gardé assez de conscience pour utiliser à son profit ses troubles cérébraux en les mettant en évidence et en les exagérant ; il est parvenu ainsi à tromper son entourage, d’autant plus facilement qu’une partie des faits observés était exacte.
A Charenton, la simulation est devenue beaucoup plus difficile car, avec l’abstinence, le délire onirique qui lui servait de base a disparu, et rien n’est difficile comme de soutenir longtemps le même rôle. En présence d’une affirmation catégorique, le demi-simulateur s’est laissé démonter et a tout avoué.
Malgré l'existence avérée de la simulation, Bel... n’en reste pas moins un débile et un anormal qui,
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victime d'une hérédité mentale des plus lourdes, présente des manifestations nombreuses d’une dégénérescence mentale profonde. C’est un individu absolument incapable de s’adapter au milieu militaire et au milieu social ; il continuera vraisemblablement toujours à vivre en marge de la société, passant, au gré des circonstances et des jugements, de la prison à l’asile.
On vient de lire les deux seules observations personnelles que nous possédions de simulation (d’ailleurs partielle) méconnue. Il nous a semblé, en prenant connaissance des dossiers des malades de notre service, que l’erreur inverse, c’est-à-dire la croyance à la simulation, alors que l’aliénation existe bien réellement, est plus fréquemment commise, du moins d’une manière momentanée.
En raison des actes de simulation qu’ils sont journellement appelés à constater, les médecins militaires semblent avoir une certaine tendance à croire à son existence, lorsque les symptômes morbides ont un caractère subjectif qui ne permet pas le contrôle et quand les sujets ont intérêt à tromper.
Nous sommes mal placés pour savoir si ces erreurs de diagnostic sont fréquentes, nous ne le croyons pas, d’ailleurs ; en tout cas, nous avons personnellement observé quatre aliénés véritables qui ont été tout d’abord considérés comme simulateurs. Il s’agissait ou bien de débiles hypocondriaques accusant des troubles variés, sans rapport avec des signes physiques, ou bien de déments précoces dont
l’étrangeté des réactions faisait naître des doutes sur leur sincérité.
Le diagnostic de simulation doit être porté avec la plus grande réserve, quand il s’agit de troubles mentaux. Une observation prolongée des suspects est nécessaire, même pour les spécialistes, guidés par une longue expérience des aliénés. Pour diriger le médecin, il existe quelques points de repaire, par exemple ceux des cadres connus des espèces nosologiques ; mais il faut savoir que les limites ainsi tracées sont imprécises et qu’en clinique, les cas mixtes ou inclassables sont nombreux. Les contradictions dans les propos, les étrangetés, les bizarreries dans les attitudes, l’aspect faux, emprunté, théâtral des réactions, ne sont pas toujours l’indice d'une simulation, mais indiquent parfois le début d’une affection souvent méconnue, la démence précoce. De même l’énormité des allégations et des prétentions, l’absurdité flagrante de certains actes, tout en étant suspectes dans des conditions déterminées, indiquent ailleurs, au contraire, l’éclosion d’états démentiels dont il faut savoir reconnaître la nature.
Nous ne pouvons prétendre étudier ici, au point de vue symptomatique et diagnostique, la simulation des maladies mentales. Assez souvent, surtout chez les débiles, la simulation est si grossière, si enfantine que de suite elle est reconnue. 11 n’en est pas toujours ainsi, certains déséquilibrés et amoraux sont doués d’un véritable talent mimétique et savent
dans l’armée française 201
se documenter avec intelligence. La simulation porte le plus souvent sur l’amnésie, l’incohérence et l’agitation. Nous ne pouvons espérer décrire toutes les éventualités possibles : l’imagination des simulateurs est d’une richesse déconcertante. Mais aussi habiles qu’ils soient, ils ne sauraient prolonger longtemps leur comédie à la condition de les placer en observation continue, de leur faire garder le lit et de les soumettre à un isolement absolu. Ces moyens d’investigation sont d’autant plus légitimes qu’ils constituent, associés à d’autres pratiques thérapeutiques, la méthode de choix pour le traitement de toutes les psychoses au début.