CHAPITRE XII
GOURME
La gourme est une maladie virulente, contagieuse, propre aux solipèdes, due à la culture dans l’organisme du streptococcus equi de Schuetz.
La maladie évolue sous les types les plus divers ; il n’est pas d’exemple plus complet de la multiplicité des aspects cliniques que peut revêtir une même infection. Exprimée seulement, en certains cas, par une éruption cutanée bénigne, elle se traduira dans d’autres par des catarrhes diffus des muqueuses ou par des foyers limités de suppuration, affectant les sièges les plus variés; dans certaines formes enfin, elle revêtira les caractères d’une septicémie maligne, à évolution rapide.
Le cheval, et, à un moindre degré, l’àne et le mulet, sont les seuls animaux affectés. La gourme frappe particulièrement les jeunes animaux, moins peut-être en raison d’une prédisposition inhérente à l’âge, que de la multiplicité des chances d’infection prématurée.
Une première atteinte ne confère qu’une immunité partielle et temporaire; la maladie pourra récidiver plusieurs fois sur un même animal, à des intervalles plus ou moins éloignés.
Historique. — Sous sa forme habituelle de catarrhe des premières voies respiratoires, la gourme devait attirer l’attention des observateurs les moins prévenus; on signale, à toutes les époques, son caractère enzootique et sa fréquence chez les jeunes chevaux. Solleysel (1664) considère la maladie comme une crise favorable et presque nécessaire. « C’est une vuidange ou décharge des humeurs
superflues contractées dans la jeunesse Nous ne pouvons mieux
la comparer, dit-il, qu’à la petite vérole des enfants. » Pour lui, la gourme est certainement contagieuse et il recommande « de séparer le cheval qui jette sa gourme des autres chevaux...; l’odeur seule est capable de luy communiquer ce mal, qui se peut prendre aussi en beuvant dans un mesme seau ». Il insiste sur ce fait qu’il s’agit
HISTORIQUE
d’une « maladie générale », et que la suppuration peut s’opérer par les points les plus divers. « 11 y a des chevaux qui jettent la gourme par diverses parties, par une épaule, par un jarret, par dessous le rognon, par un pied, par un endroit blessé — , enfin par l'endroit le plus faible qui est dans tout le corps de l’animal — »
Lafosse, avec lui Vitct, Bourgelat et les premiers maîtres des Écoles conservent cette théorie humorale de la gourme ; toutefois, ils comprennent qu’il est difficile de concilier l’idée d une dépuration physiologique avec celle de la contagion, et ils invoquent un poison inconnu, qui circulerait dans le sang pour s’éliminer ensuite en provoquant les accidents locaux. La même conception est naturellement défendue, dans toute l’Europe, par les premiers vétérinaires, tous tributaires de l’enseignement français. On la retrouve professée en Italie par Brugnone, en Allemagne par \\ olstein, Kersting et Pilger.
Viborg (1802) obtient plusieurs fois la transmission expérimentale par l'inoculation du jetage ou du pus des abcès, sur la pituitaire du poulain sain (1); il admet qu’il s’agit d’une maladie générale, se traduisant par un état fébrile initial dû à la présence d’un poison dans le sang, et par des suppurations locales sur les muqueuses, dans l’auge, autour de la gorge ou dans d’autres parties du corps. Erdelyi (1813), qui obtient également la transmission expérimentale, regarde la contagion comme évidente ; il croit à une crise, due essentiellement à l’accumulation de la lymphe, et provoquée par des causes banales; il reconnaît encore la diversité des localisations gourmeuses et il réunit les suppurations des diverses régions sous le nom de gourme disséminée ( uerschla - (jene Drase) (2). Un peu plus tard, Toggia (1823) transmet, par inoculation, la maladie à huit poulains sains, puis, avec le jetage recueilli sur ces animaux, il inocule, avec le même succès, six autres poulains (3).
Une réaction allait bientôt s’opérer. Va tel et Ilurtrel d’Arboval, appliquant à la gourme les doctrines de Broussais, la considèrent
(1) « Man hat vori jungen Pferden, welche Kropf (gourme) hatten, den Naseneiter genommen und in die Schleimhaut von Fiillen ihn eingerieben. Diese standen meilenweit von dem kranken Orte- entfernt und befanden sich in einem Stall, wo man nicht den mindesten Zufall von Kropf gespürt hatte, und nichts desto weniger zog man ihnen durch eine seiche Impfung den Kropf zu. Diese Versuche hat man in mehren Jahren mit demselben Erfolge und selbst mit der Materie aus Kropfgeschwüren wiederholt. »
\iborg. — Sammlung von Abhandlungen filr Thier. und Œcon., 1 80'2, t. III, p. 282.
(2) Erdei.yi. — Ueber die Drusenkrankheit der Pferde. Wien, 1813.
(3) Rodet. — Inoculation de la gourme. Recueil de méd. vét., 1828, p. 103.
GOURME
comme une inflammation simple des voies respiratoires, incapable de se transmettre par contagion. Défendue encore par Delafond, cette théorie ne devait sruère diffuser en dehors des académies où elle était née. Des praticiens comme Martin (de Brienne), Mousis, Chartier, Donnariex, Reynal, Damalix..., accumulent des faits d’observation qui démontrent la contagion à l’évidence ; ils montrent que l’on réalise à coup sûr l’infection, soit par l’inoculation directe, soit par l’introduction d’un malade dans une écurie d’élevage (1).
On revient presque aussitôt à la tradition des hippiûtres; la gourme est contagieuse ; les phénomènes critiques qui la traduisent (catarrhes et suppuration) ont pour but de débarrasser l’organisme de certains produits de désassimilation (Haubner et H. Bouley) (2).
L’étude clinique delà maladie fait l’objet de nombreux travaux et des accidents très divers, jusque-là méconnus dans leur nature, peuvent lui être rapportés. Ces acquisitions successives ont malheureusement pour effet de rendre plus imprécise la diagnose clinique de la gourme, et l’absence d’un critérium certain de la spécificité permet de remettre en doute les quelques données si péniblement amassées. Alors que certains admettent la terminaison possible de la gourme maligne par la morve chronique, Boell révoque en doute la contagion; il revient à l’idée d’une inflammation franche due à des causes banales. Lalosse voit dans la gourme « une maladie inflammatoire, liée à une constitution spéciale de l’organisme et à des actes physiologiques transitoires (?) qui influent sur le siège et les modes de la terminaison ».
Trasbot (3) reprend, en ce qui concerne l’étiologie, la vieille doctrine de la contagion et il montre l’insuffisance des autres
(1) Collection d'observations sur la contagion de la gourme du cheval. Recueil de méd. vét., 1849, p. 520 et G01.
(2) « La gourme, dit II. Bouley (*), est une sorte de fonction pathologique, qui aurait pour conséquence, une fois que la maladie se serait développée, de dépouiller l’économie, non pas d’une matière viciée et par ce fait nuisible, mais bien des produits de la digestion, que les combinaisons nutritives n’ont pas assez rapidement consommés. »
C’est la même idée qu’exprimait Haubner (**) quelques années auparavant : « Die Wesenheit der Druse besteht in der Ausseheidung cines eigenthümlich gearteten Stotl'es (Drusenstoll) aus dem Gefasssystem, der als Quelle den gesammten Assimilations-und Bildungsprocess hat und der theils die Respirationsschilehuhaute in Form einer Blennorrhoe, theils durch das Zcllgevebe in Form von Geschwülsten und Abscessen aus* geschieden wird oder durch seine Einwirkung auf Schleimhâute und Zellgewebe Blennorrhoe und Abcesse hervorruft. »
(*) Bouley. — De la nature de la gourme. Recueil de méd. vét., 1849, p. 89.
(•*) Hadbneu. — Die Druse der Pferde. Magazin fiir Tliierh., 1843, p. 227 et 295.
(3) Tkasbot. — La gourme ou variole du cheval. Archives vét., 1879.
BACTÉRIOLOGIE
influences invoquées. Mais il se trompe sur la signification des éruptions gourmeuses et il assimile systématiquement l’affection au horse-pox et à la variole.
La doctrine panspermiste allait enfin résoudre complètement cette question tant disputée. Il devient évident que la gourme est fonction d’un microbe spécifique et de divers côtés on s efforce de l’isoler et de le cultiver. C’est à Schuetz que revient la priorité de la découverte (1); en 1888, il donne une étude, déjà complète, du streptocoque gourmeux et de ses caractères biologiques. Presque en même temps, Sand et Jensen (2) publient un bon travail qui rectifie sur certains points les données de Schuetz et les complète utilement sur d’autres. Poels (3) retrouve encore le streptocoque spécifique ; il indique ses principales propriétés biologiques et son rôle pathogène.
La présence du streptocoque spécifique permet de classer des formes jusque-là méconnues et l’étude de la gourme réalise, en ces dernières années, de rapides progrès. Nocard découvre des lésions gourmeuses étendues chez des fœtus nés de mères affectées ; Joly, Bigoteau..., font connaître des aspects particuliers de l’infection ; enfin Wiart (4) donne une remarquable élude clinique de la maladie et il en différencie les nombreux types évolutifs.
Bactériologie. — - Le microbe de la gourme ( streptococcus equi ) est un streptocoque qui affecte des formes différentes suivant les milieux. Dans le pus des abcès gourmeux, on trouve des chaînettes de dimensions diverses, les unes formées de trois ou quatre microcoques, les autres ondulées et très longues; dans les parenchymes, les chaînettes, réuniesen amas, sont difficilement distinguées et leur réunion simule le staphylocoque. Dans les bouillons, les streptocoques, librement développés, acquièrent une longueur considérable; ils forment des boucles ou des paquets de filaments enchevêtrés.
Le streptocoque se colore facilement; il prend très bien le Gram et le Weigert.
Le microbe est, à la fois, aérobie et anaérobie; il cultive facile-
(1) Schuetz. — Der Streptococcus (ter Druse der P/erde. Archiv fur Thierheilk., t. XI V. 1888, p. 172.
(2) Sand und Jensen. — Die Aetiùlogie der Druse. Deutsche Zeits. fiir Thiertu., t. XIII. 1888, p. 437.
(3) Poels. — Die Micrococcen der Druse des Pferde. Fortschritte der Medicin, t. VI, 1888, p. 4.
(4) Wiart. Le cheval de guerre pendant la période de l'acclimatement. Recueil sur l’hygiène et la médecine vêt. militaires, t. XV, 1891, p. 751.
GOURME
ment dans les bouillons et sur le sérum; aussi, mais plus difficilement, sur la gélatine et la gélose.
Dans les bouillons de viande, simples ou glycérinés, la culture est rapide. On voit flotter de petites masses blanches, de plus en plus nombreuses, formées par des amas de streptocoques ; ces masses se déposent au fond du ballon et, pendant plusieurs semaines, le liquide conserve toute sa limpidité. Sur gélatine, la culture est obtenue, en quelques cas seulement, par piqûre; des colonies isolées se développent dans les couches profondes. Sur gélose, le développement est également exceptionnel ; l'ensemencement par piqûre est le plus favorable. Le sérum constitue un excellent milieu; on voit se développer des taches grises, transparentes, qui s’étendent et se réunissent pour former une couche épaisse et solide, grisâtre, à reflets irisés.
Les coccus se reproduisent par division transversale; la segmentation s’opère en même temps dans une série de grains ; à ce moment, les étranglements donnent à l’ensemble l’aspect d’une chaîne de diplocoques.
Le streptocoque est pathogène pour le cheval et surtout pour la souris, blanche ou grise, qui est le réactif par excellence. Le lapin et le cobaye sont infectés seulement par l’injection intra-veineuse ou intra-péritonéale de grandes quantités de culture récente.
Distribution géographique. Fréquence. — La gourme est répandue sur presque tous les points du globe ; jusqu’ici, l’Islande seule est signalée comme indemne. (Jonsson.)
La maladie est si fréquente que les traditions populaires la présentent comme une crise fatale chez les jeunes chevaux. En fait, il est peu d’animaux qui échappent à la gourme, sous l’une quelconque de ses formes, pendant les quatre ou cinq premières années de la vie.
Les pertes causées sont considérables; si la mortalité générale est peu élevée, l’évolution est suivie, en certains cas, d’accidents chroniques ou de lares persistantes. D’autre part, la maladie entraîne une incapacité de travail de 15-20 jours en moyenne et elle exige des soins particuliers.
Chez les chevaux de troupe, la gourme frappe inévitablement les animaux non immunisés par une première atteinte. Elle est d’autant plus fréquente que la remonte s’opère avec des animaux plus jeunes; en France, la gourme sévit en permanence dans les annexes de remonte et plus de la moitié des chevaux achetés
SYMPTÔMES. 433
sont atteints. Les chiffres suivants donnent des renseignements précis à cet égard:
Fréquence cle la gourme dans l'armée française. (Armée de l’intérieur.)
Nombre Nombre
des animaux des Journées
Aimées. achetés. malades. de maladie. Morts
Étude clinique.